De l’enseignant comme bouc émissaire

Brighelli – De l’enseignant comme bouc émissaire

Ils étaient des hussards, sont-ils devenus des têtes de Turc ? Agressés comme jamais, méprisés par les politiques, les profs ont besoin d’être soutenus.

Depuis la mi-septembre – il a fallu quand même quelques jours aux voyous pour prendre la mesure de leurs enseignants –, il n’y a pour ainsi dire pas de jour sans une agression de professeur ou de personnel d’encadrement. Et, comme si cela ne suffisait pas, des hommes politiques en rajoutent dans ce que le Snalc a fini par appeler le « prof bashing ». Mode ou symptôme ?

La litanie des massacres

Dès la mi-septembre, le lycée Suger de Saint-Denis cessait le travail pour protester contre les violences – la Seine-Saint-Denis détient dans ce domaine une sorte de record. Ah, ces enseignants, sitôt rentrés, déjà en grève ! À la fin de ce même mois, c’est à la Martinique que la violence a flambé, dans un lycée professionnel – puis, quelques jours plus tard, à La Réunion, là encore en lycée professionnel.

À partir de début octobre, les événements se précipitent. Le 3 octobre, à Bordeaux, une directrice d’école se fait expliquer la vie à coups de pied. Le 13, Saint-Denis revient dans l’actualité : un proviseur et son adjointe sont sauvagement agressés. Le 17 et le 18, les attaques se multiplient – à Argenteuil, à Tremblay-en-France, à Lyon puis à Colomiers, le lendemain à Strasbourg, où un prof de maths est agressé en plein cours, à Calais, enfin, où un enseignant a la mâchoire brisée par un élève. À Paris même, un proviseur se voit insulté et menacé par trois élèves munis de ce qui pouvait passer pour un cocktail Molotov.

Aujourd’hui, rien. Ce sont les vacances…

La succession précipitée de ces agressions ferait presque penser à une action coordonnée.

Que nombre de ces faits divers se passent dans des lycées professionnels n’étonnera personne : une habile politique éducative, par souci d’égalitarisme, a fait de la voie professionnelle le dépotoir d’un système qui, à force de haïr l’élitisme, condamne les plus faibles. La violence pratique est souvent la réponse à la violence institutionnelle. Ces gosses-là n’ont pas les mots pour le dire. Forcément, on ne leur a guère appris le français.

Non que je leur cherche des excuses. Il faut savoir que ces agressions, sur lesquelles la presse veut bien se pencher de temps en temps, sont non seulement monnaie courante, mais qu’elles sont si fréquentes que les enseignants et les directions hésitent désormais à les signaler. Et je ne parle pas des injures, auxquelles plus personne ne fait attention, et qui auraient entraîné une exclusion définitive il y a encore 30 ans. Le seuil de tolérance des enseignants s’est considérablement élevé – en sens contraire du niveau.

Natacha Polony n’a pas tort de souligner que le refus de transmettre de vrais savoirs, la dérive ludique de tout un système pédagogique, et le culte de la parole individualisée dans une société qui cultive le nombrilisme parce qu’elle y trouve des avantages marchands, tout cela aussi est une forme de violence, à laquelle les voyous (le terme de « sauvageons », jadis employé par Jean-Pierre Chevènement, n’est plus de mise) répondent par la violence physique. Alors, tolérance zéro, sans doute – à condition de revoir l’ensemble de la politique éducative et de s’interroger enfin sur le type de société que nous proposons aux jeunes.

Le « prof bashing »

Lorsque des policiers sont sauvagement agressés par des bandes organisées, ils ont droit à toute notre sympathie. Que l’ancien président de SOS Racisme Malek Boutih en vienne à dénoncer sur RTL le laxisme du gouvernement donne la mesure de la prise de conscience d’une certaine classe politique.

Lorsque des enseignants se font attaquer, rien de semblable. La profession ne jouit pas du même niveau de bienveillance.

Les politiques y sont un peu pour quelque chose. Nicolas Sarkozy, dans l’un de ses accourcis qui lui sont familiers, lance il y a quelques jours : « Je veux dire aux enseignants qu’on ne peut pas continuer comme ça. Un agrégé, c’est-à-dire le sommet en matière de compétences, c’est 15 heures d’obligation de service par semaine 6 mois de l’année. Un certifié, c’est 18 heures d’obligation de service par semaine 6 mois de l’année. Et un professeur des écoles, c’est 24 heures d’obligation de service 6 mois de l’année. » Singulier raccourci, qui lui a fait diviser par 30 les 180 jours de classe dans l’année – comme si ces 180 jours se passaient en continu. Le Parisien rappelle qu’en lissant ces 180 jours et en les rapportant à une semaine de 5 jours de classe, on arrive dès lors à 32 semaines – ou 8 mois. Et l’Insee a calculé au plus juste le temps réel de travail des enseignants – bien au-delà de 35 heures par semaine.

Quitte à me fâcher avec quelques lecteurs, je dis très clairement que le « plus beau métier du monde » est aujourd’hui d’une dureté et d’une difficulté extrêmes. Qu’il est un peu facile de se constituer une base électorale auprès de ceux qui croient que les profs se la coulent douce, et qu’ils sont de surcroît trop souvent absents – j’ai déjà réglé le sort de cette légende urbaine : les enseignants sont parmi les catégories professionnelles les moins absentéistes. Et encore faut-il incriminer les absences forcées, pour assister aux grand-messes où l’administration vend des réformes aberrantes à une communauté éducative prise en otage.

Alors, je vous en supplie : soutenez les enseignants de vos enfants, de vos petits-enfants. C’est un métier admirable, qu’une poignée d’idéalistes s’obstine à pratiquer dans des conditions souvent très difficiles, à des gosses en manque de repères, d’éducation et de culture. Parce qu’enfin les petites brutes auto-satisfaites qui jouent les caïds dans les classes sont aussi le produit d’une certaine éducation familiale, d’un contexte social – et, dans nombre de cas, d’une incitation à la violence dont il faudra bien débusquer un jour les responsables.

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-paul-brighelli/brighelli-de-l-enseignant-comme-bouc-emissaire-21-10-2016-2077498_1886.php?M_BT=1181956969015&m_i=rEIpk3cCt9nTUU7hTWmXHc4J5t7fagSonBrDeE6xpk%2BtxB8Tdm_zMNVqwS4n2eysgRXDoiUkYV2o71wLaVpqnskes2x_ru#xtor=EPR-6-[Newsletter-Matinale]-20161021

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