Archives de la catégorie Economie

Les Républicains proposent la suspension des 35 heures

Les pandémies sont bien utiles. Elles peuvent aussi lever des barrières sociales. C’est ce que tente doublement une proposition de loi déposée par des députés LR emmenés par Pierre Morel-A_L’huissier.  » La priorité à la sortie de la crise sanitaire devra être de relancer la production de richesse et de rattraper les retards accumulés. C’est pourquoi nous devons armer les entreprises de manière à ce qu’elles soient capables de relever le défi qui se présente à elles. Or, celles‑ci s’engagent dans une course contre la montre avec un handicap majeur. Depuis les lois Aubry de 2000 et l’abaissement général de la durée légale de travail à 35 heures, les salariés français travaillent moins que ceux du reste de l’Europe. Il faut, aujourd’hui, leur permettre de travailler plus, le temps de dépasser la crise. C’est pourquoi la durée légale de travail à 35 heures doit être suspendue. Il en est de même pour les services publics ». Outre la barrière des 35 heures, la proposition de loi prend soin de lever une autre barrière. Sous prétexte de consulter les syndicats, la proposition de loi prévoit que la nouvelle durée du travail soit fixée « dans la concertation » au niveau de chaque entreprise ou établissement…

 

La proposition de loi

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Santé scolaire : les médecins en accord avec la rapport de la Cour des comptes

« La Cour des comptes constate, comme de nombreux rapports antérieurs, ce que le SNMSU-UNSA Éducation dénonce depuis des années », écrit le syndicat Unsa des médecins scolaires. Comme le rapport il dénonce « l’organisation défaillante, l’absence d’évaluation organisée, le cloisonnement des personnels consacré par le ministère de l’Éducation nationale, qui a contribué à une forte dégradation du service rendu aux élèves ». Pour le syndicat, « les recommandations émises par la Cour des comptes emportent également notre adhésion quand il s’agit d’unifier le service de santé scolaire, de revoir l’organisation de travail des différents professionnels de ce service (avec une amélioration de l’attractivité du métier des médecins de l’éducation nationale)… et de demander le rapprochement du corps des médecins de l’éducation nationale de celui des médecins de santé publique ». Le Snmsu demande l’application urgente du rapport.

 

Communiqué

Sur le rapport de la Cour des comptes

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Dossier : Les visages de la pandémie « Mon activité est-elle essentielle ? »

Source : https://laviedesidees.fr/Mon-activite-est-elle-essentielle.html

Tandis qu’en Espagne ou en Italie les listes de secteurs essentiels ont fait l’objet d’un débat public, en France le gouvernement a confiné ce débat à la sphère privée. Ce serait en effet contester la subordination du travail au capital. Or un tel débat est aujourd’hui essentiel, sinon capital.

Au début de la période de confinement, parmi les salarié.es encore en activité, quatre sur dix ont participé à une discussion sur le caractère essentiel de son activité pour le pays pendant l’épidémie, et même cinq sur dix parmi les salarié.es qui travaillaient en présentiel, selon l’enquête « Le travail sous épidémie » menée en avril par l’Ugict-CGT auprès de 30 000 salariés. Au total 43 % des salarié.es, qu’ils en aient débattu ou non, jugent leur activité essentielle. Les autres apparaissent beaucoup plus soumis au risque de contagion du fait d’un manque flagrant de protections ; ceci interroge fortement sur les conditions de sécurité de la reprise du travail dans les secteurs non essentiels lors du déconfinement actuel. Ces interrogations sur l’utilité sociale du travail et les arbitrages entre le travail et la vie peuvent-elles préfigurer un vaste débat social sur la reconversion du système productif ?

La reconversion écologique du système productif ne peut plus être différée. Pour avoir la moindre chance de limiter le réchauffement à 2°C en 2100, il faut engager sans délais un processus de planification écologique afin d’organiser la décroissance des activités polluantes et la croissance des activités essentielles à la vie. Cela sera impossible sans un très vaste débat démocratique impliquant toutes les sphères de la société : entrepreneurs, salarié.es, associations, scientifiques, pouvoirs publics, etc. Bruno Latour a proposé un questionnaire qui permet d’engager ce débat : quelles sont les activités que nous ne voulons pas voire repartir après l’épidémie, et pourquoi ? Quelles sont celles que nous aimerions transformer ? Et celles que nous voudrions développer, ou inventer ? Comment assurer l’acceptabilité sociale de ces transformations, en fournissant garantie de revenu, formation et nouveaux emplois aux salarié.es impacté.es ?

De manière à ce jour peu commentée, le début de la crise sanitaire a fourni l’occasion de quelque chose qui ressemble à une répétition générale spontanée et improvisée de ce grand débat. Bien sûr, l’utilité sociale du travail ne saurait se réduire à son caractère essentiel à court terme : le bâtiment, la recherche ou la création artistique peuvent s’interrompre quelques semaines sans dommage vital, alors que leur utilité sociale est certaine, du moins pour une large part de ces activités.

Néanmoins un questionnement sur l’utilité des activités, sans précédent à cette échelle, a émergé lors de cette pandémie. Du jour au lendemain, des millions de salarié.es ont été interdits de se rendre à leur travail, dans l’éducation, la restauration, la culture ou le tourisme. Des millions d’autres ont été placés en chômage partiel pour raisons économiques, ou assignés au télétravail. Mais environ 6 millions de salarié.es ont dû continuer à aller travailler sur leur site habituel ou leur chantier, au risque de contracter le virus dans les transports ou au travail, alors même que leur activité ne leur semblait pas forcément indispensable, du moins à court terme.

La presse a relayé les interrogations, voire les révoltes que cette situation a suscitées. La question de caractère essentiel ou non de l’activité sous l’épidémie a été au centre des discussions. Des centrales syndicales ont demandé que soit établie une liste des activités essentielles, pour autoriser les autres à recourir au chômage partiel afin de limiter la circulation du virus chez les travailleurs. Une pétition largement signée a soutenu cette demande, que les pouvoirs publics n’ont pas prise en compte, donnant la priorité au maintien de l’activité économique et taxant de « déserteurs » les petits patrons du BTP qui souhaitaient verser leurs salariés au chômage partiel pour les protéger.

Entre les professionnels de santé, qui n’ont guère de doute sur le caractère vital de leur activité, et les manutentionnaires d’Amazon à Montélimar qui ont refusé de risquer leur vie pour expédier des DVD ou des sex-toys, l’éventail des situations est large. L’enquête CGT-Ugict

montre que ce débat a touché une proportion très importante des salarié.es encore en activité : à la question « certain.es salarié.es ont cessé le travail jugeant leur activité non essentielle pour le pays durant cette période de crise sanitaire ; avez-vous participé à des discussions à propos du caractère essentiel ou non de votre propre activité ? », 38 % des salarié.es en activité ont répondu « oui » (tableau 1).

Un travailleur en présentiel sur deux a discuté du carac tère essentiel de son travail

Les salarié.es qui travaillent en présentiel sont plus nombreux (51 %) à avoir eu ces discussions que les télétravailleurs (30 %) ; de ce fait, les cadres ont moins souvent connu de telles discussions que les employés ou les ouvriers (tableau 1).

Tableau 1 : Plus de discussions sur l’utilité du travail pour les employés et ouvriers

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Ces discussions se sont déroulées aussi bien avec les proches (pour 22 % des salarié.es encore actifs), les collègues (23 %) ou les supérieurs (23 %) (tableau 2). La fréquence des discussions sur le caractère essentiel de l’activité avec des élus du personnel est nettement plus faible (6 %), même pour les salarié.es syndiqués (12 %). Ceux-ci ont dans l’ensemble été plus nombreux (57 % pour les représentants du personnel et 45 % pour les syndiqués) à participer à de telles discussions que l’ensemble des salarié.es (38 %) : on peut faire l’hypothèse que le souci du bien commun, qui inspire souvent l’action syndicale, tend aussi à favoriser les interrogations sur le caractère essentiel ou non de l’activité pendant l’épidémie.

Tableau 2 : Les syndiqués ont plus souvent discuté de l’utilité de leur activité

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Les femmes jugent plus souvent que leur activité est essentielle au pays

Les salariés qui ont eu des discussions sur le caractère indispensable de leur activité sont-ils arrivés à une conclusion positive ? Dans l’ensemble, 43 % des salarié.es jugent que « toute leur activité » ou « une part importante de leur activité » est « essentielle pour le pays en période de crise sanitaire » (tableau 3). 45% jugent qu’une part faible ou nulle de leur activité est essentielle, et 12% ne savent pas répondre.
Les cadres pensent moins souvent leur activité essentielle (35 %) que les catégories dites « d’exécution » (ouvriers et employés, 50 %) : on a évoqué la revanche symbolique des « premiers de corvée » sur les « premiers de cordée »

. De façon attendue, les salarié.es exerçant des fonctions de soin, de services aux personnes, de nettoyage et d’enseignement sont plus souvent convaincus du caractère indispensable de leur activité en période d’épidémie (graphique 1), bien plus que ceux qui exercent dans le secrétariat, la gestion ou la recherche.

Les femmes sont plus nombreuses (47 %) à penser leur activité essentielle que les hommes (39 %) : c’est parce qu’elles prédominent dans les fonctions de soin, de services aux personnes, de nettoyage et d’enseignement. À fonction identique, leur opinion sur le caractère indispensable de leur travail ne se distingue pas de celle des hommes

.

Tableau 3 : Les employés et ouvriers jugent plus souvent leur activité essentielle

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Graphique 1 : Les fonctions de soin, d’enseignement et de nettoyage sont plus souvent jugées essentielles par les travailleurs

Plus de discussions quand les salariés trouvent leur activité non essentielle

Les discussions ont été plus fréquentes pour les salarié.es exerçant des fonctions de transport ou logistique, de services, de production et de maintenance ; en revanche, elles ont été plus rares dans des fonctions comme le soin, le secrétariat, la gestion, l’enseignement ou la recherche (graphique 2).

Globalement les salariés qui en ont discuté avec d’autres ont un peu plus souvent conclu que leur activité était essentielle (47 %), et moins souvent répondu « je ne sais pas » (4%). Mais ce lien n’est aucunement univoque : dans certaines fonctions (soin, enseignement), on observe à la fois peu de discussions et un sentiment très répandu d’utilité (graphique 2). Pour d’autres, qui s’exercent dans des bureaux (secrétariat, gestion, recherche) c’est l’inverse : les discussions sont rares et (parce que ?) le travail est majoritairement jugé non essentiel.

Les salarié.es exerçant des fonctions de production ou de réparation ont beaucoup discuté du caractère essentiel de leur travail ; ils (ce sont majoritairement des hommes) sont souvent arrivés à une conclusion négative, même s’ils ont dû continuer à travailler, le plus souvent en présentiel. Les pressions des pouvoirs publics à la poursuite de l’activité, notamment dans l’industrie et le BTP, ne sont sans doute pas étrangères à cette situation.

De fait, si l’on considère maintenant les résultats par secteurs d’activité

, c’est dans l’industrie chimique ou métallurgique, la construction, le livre-papier-communication, mais aussi la banque et assurance, que les discussions ont été les plus fréquentes sur le caractère essentiel ou non du travail pendant l’épidémie, l’opinion des salarié.es apparaissant alors plutôt négative à cet égard (graphique 2). Les secteurs de la santé et de l’action sociale, les cheminots, les organismes sociaux, les Postes et Télécoms ont un niveau moyen de discussion (40 à 50 %) et une opinion clairement positive (et attendue) : plus de la moitié, et jusqu’à 80 % dans le secteur santé-action sociale, des salarié.es jugent leur activité essentielle. Les secteurs Ministère des Finances, Éducation-recherche-culture ou Mines-Énergie discutent relativement peu du caractère essentiel de l’activité, néanmoins jugé positivement dans environ 40 % des cas.

Graphique 2 : Les salariés de production-fabrication-chantier ont beaucoup discuté mais plus rarement jugé leur activité essentielle

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Graphique 3 : Industries et secteur bancaire : beaucoup de discussion, peu d’utilité perçue

Champ : salarié.es travaillant en présentiel ou en télétravail

Des mesures de prévention lacunaires, surtout dans les activités non essentielles

Parmi les salarié.es qui continuaient à se rendre à leur travail fin avril (tableau 4), 19 % seulement indiquent disposer de masques et de gants en quantité suffisante, mais 39 % de ceux qui jugent leur activité essentielle. Cela veut cependant dire que 6 1% de ces salarié.es aux activités essentielles ne disposent pas de masques et gants en quantité suffisante ; de même 46% n’ont pas de moyens suffisants de se laver les mains sur leur lieu de travail. Quand l’activité n’est pas jugée essentielle, les protections sont très peu répandues : moins de 20 % des salariés disposent de masque et de gants, peuvent se laver les mains régulièrement ou respecter les distances de sécurité.

La situation sanitaire apparaît donc préoccupante : étant donné la pénurie globale de ces équipements, ils sont en nombre très insuffisant pour les travailleurs. On peut s’inquiéter du déconfinement dans les activités non essentielles : une telle pénurie d’équipement de protection a-t-elle été réellement surmontée ? Et plus encore, au-delà des mesures générales d’hygiène, les conditions du travail réel, porteuses de risques spécifiques à chaque métier, ont-elles pu être rediscutées avec les représentants du personnel, les médecins du travail, les préventeurs, pour prévenir les risques de contagion ? Rien n’est moins sûr.

Tableau 4 : Très peu de mesures de prévention dans les activités non essentielles

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Le jugement global des salarié.es sur la qualité des mesures de prévention est nuancé (tableau 5) : pour ceux qui se rendent sur leur lieu de travail, les protections ne sont jugées « tout à fait suffisantes » que dans 18 % des cas, mais « en partie suffisantes » pour 45 %. Un gros tiers (35 %) des salarié.es les jugent « pas vraiment » ou « pas du tout » satisfaisantes (tableau 5). Plus inquiétant encore, les ouvriers et les employés, qui sont les plus exposés, sont aussi ceux qui jugent le plus souvent les protections insatisfaisantes (39 %).

Tableau 5 : Ouvriers et employés sont les plus critiques sur la qualité de la prévention

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Les représentants du personnel ou les syndiqués n’ont pas une vision différente des salarié.es non syndiqués en ce qui concerne la qualité des mesures de prévention mises en place par les directions d’entreprise : dans ces trois catégories, plus d’un salarié sur trois juge les mesures insuffisantes (tableau 6).

Tableau 6 : Syndiqués ou non, le même jugement critique sur la qualité de la prévention

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

En cohérence avec la disponibilité des équipements, la qualité des mesures de prévention apparaît d’autant moins satisfaisante que les activités sont jugées moins essentielles : ainsi, les mesures sont jugées « totalement » ou « en partie » suffisantes » par 67 % des salarié.es qui pensent que toute leur activité est essentielle, contre 49 % de ceux pour qui leur activité n’a rien d’essentiel (tableau 7).

Tableau 7 : Des mesures de prévention plus satisfaisantes dans les activités jugées essentielles

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Travailler « la boule au ventre » : plus souvent dans les activités non essentielles, surtout quand on en a discuté

Parmi les salariés qui travaillent en présentiel, 48 % indiquent « partir à leur travail “la boule au ventre” par crainte de contracter ou de transmettre le Covid 19 » ; on sait que le sentiment d’insécurité pèse fortement sur la santé mentale

, et l’ampleur de ce sentiment ne peut que préoccuper quant à ses conséquences sanitaires.

Ce sentiment est bien sûr fortement lié à l’appréciation qu’ont les salariés de la qualité des mesures de prévention : il s’élève à 68 % de ceux qui trouvent ces mesures insuffisantes, contre 36 % de ceux qui les estiment totalement ou en partie suffisantes. Mais pour les salariés qui jugent leurs protections insuffisantes, la « boule au ventre » est encore plus fréquente quand ils jugent leur activité non essentielle, et quand ils ont eu des discussions sur ce thème (graphique 4). Ainsi la pire situation (75 % de « boule au ventre ») est celle des salariés qui estiment la prévention insuffisante et qui ont conclu que leur activité n’est pas essentielle à la suite de discussions. Ceux qui estiment la prévention insuffisante et l’activité non essentielle mais sans en avoir discuté, sont moins inquiets. Tout se passe comme si, dans les activités non essentielles où la prévention est insuffisante, la discussion renforçait le sentiment de prendre des risques inutiles et donc de partir travailler avec la « boule au ventre ».

Graphique 4 : Plus souvent la « boule au ventre » quand la prévention est jugée mauvaise et l’activité non essentielle

Champ : salarié.es travaillant en présentiel

Le point de vue des « experts » : encadrants et élus du personnel

Dans les cas où des salarié.es continuent à travailler en présentiel dans l’établissement du répondant, et où celui-ci est un « expert » – salarié encadrant, ou bien représentants du personnel –, des questions lui sont posées concernant non plus sa situation personnelle mais celle de l’établissement dans son ensemble. 51% de ces « experts » estiment que les activités menées par les salarié.es en présentiel sont « indispensables au pays en période d’épidémie » (tableau 8). Autrement dit, dans la moitié des cas, l’activité en présentiel aurait pu être suspendue et les risques de contamination limités sans que cela ne porte préjudice à la continuité de la vie sous épidémie.

Ce jugement semble peu marqué par des partis-pris idéologiques, puisqu’il diffère peu entre les représentants du personnel (44 % jugent essentielle l’activité des salarié.es en présentiel), les encadrants syndiqués (53 %) ou non syndiqués (52 %).

Tableau 8 : Les représentants du personnel plus réservés sur le caractère essentiel de l’activité des salariés en présentiel

Champ : salarié.es « experts » dans des établissements où existe un travail en présentiel

Le risque de contamination des salarié.es ou de la population est jugé présent par 60 % des « experts » interrogés ; cette fois, les représentants du personnel sont nettement plus pessimistes (74 %) que les encadrants non syndiqués (57 %) (tableau 9).

Tableau 9 : Les représentants du personnel plus inquiets du risque de contamination

Champ : salarié.es « experts » dans des établissements où existe un travail en présentiel

Selon les « experts », les activités jugées non essentielles sont également celles où le risque de contamination est le plus important : 72 %, contre 55 % dans les activités essentielles (tableau 10). Cela incite à nouveau à la prudence lors du déconfinement, où les activités non essentielles vont reprendre progressivement.

Tableau 10 : Un risque de contamination jugé plus important quand l’activité en présentiel est considérée peu essentielle

Champ : salarié.es « experts » dans des établissements où existe un travail en présentiel

Ceci s’explique notamment par le fait que les mesures de sécurité sont jugées plus satisfaisantes quand l’activité est « indispensable au pays pendant l’épidémie » que dans le cas contraire (tableau 11) : ainsi, 48 % des « experts » jugeant l’activité essentielle estiment que dans leur établissement, les salarié.es en présentiel disposent de masques et de gants en quantité suffisante, contre 33 % de ceux qui ne jugent pas l’activité essentielle.

Tableau 11 : Des mesures de sécurité moins satisfaisantes pour les salarié.es en présentiel dont l’activité n’est pas jugée essentielle

Champ : salarié.es « experts » dans des établissements où existe un travail en présentiel

Conclusion

Cette étude livre deux enseignements importants. En premier lieu, fin avril, les moyens de protection dont disposent les salariés contre l’épidémie étaient très insuffisants, et en particulier dans les activités jugées non essentielles, qui emploient 57 % des salariés. Or ce sont ces activités qui sont progressivement mais rapidement en voie de déconfinement, ce qui ne peut que nourrir une vive inquiétude sur un possible rebond de l’épidémie, sans parler des conséquences encore invisibles de l’anxiété sur la santé mentale des salarié.es concerné.es. D’autant plus que les mesures générales de santé publique (masques, gants, gel…) sont souvent très insuffisantes car trop générales et non adaptées aux spécificités du travail réel des salarié.es, qui demanderait dans beaucoup de cas à être réorganisé au cas par cas (procédures de désinfection régulière des outils et équipements, adaptation des espaces de travail et de transport, etc.).

En second lieu, un débat d’une ampleur inédite, mais largement invisible, a eu lieu entre les salariés et avec leurs proches à propos du caractère essentiel du travail. Ce débat a été particulièrement important dans l’industrie, le BTP et la banque-assurance, où les salariés ont souvent conclu que leur activité n’était pas indispensable. En Italie et en Espagne, les pouvoirs publics ont élaboré des listes de secteurs essentiels, en concertation avec les syndicats et le patronat, pour limiter la circulation du virus. Mais en France, le débat sur les activités essentielles a été confiné à la base : malgré les demandes insistantes de plusieurs centrales syndicales, le gouvernement n’a pas voulu ouvrir de négociation sur ce point. Les salarié.es en ont été réduit.es à discuter de cela dans la sphère privée, sans pouvoir construire et défendre un point de vue collectif.

On peut voir dans ce blocage la crainte d’ouvrir une boîte de Pandore : à partir du moment où l’on admet la légitimité des salarié.es, et plus généralement des citoyen.nes, à débattre du caractère essentiel ou non de leur activité, fût-ce à court terme et en période d’épidémie, la subordination du travail au capital commence à être contestée dans son principe. En effet, le contrat de travail, qui organise cette subordination, exclut toute participation du salarié à la détermination des finalités de son travail, tout jugement sur le caractère socialement ou écologiquement utile de son activité.

Il est bien établi désormais que les épidémies de zoonoses, dont la plus récente est celle du Covid 19, sont pour partie liées à la crise écologique (déforestation, perte de biodiversité, élevages industriels, flux mondiaux de voyageurs, etc.) . L’ampleur inédite des discussions sur l’utilité du travail, menée dès le début de la pandémie, par les salarié.es de base, de façon informelle et dispersée mais omniprésente, peut servir de précédent et d’inspiration pour de futurs débats, organisés à des niveaux plus divers et articulés, détachés du contexte épidémique mais attachés à l’urgence écologique. Il n’y a aucun moyen d’éviter ces débats si l’on prend au sérieux la préservation d’une vie humaine décente en lien avec les autres espèces.

par Thomas Coutrot, le 15 mai

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L’économie française menacée d’une spirale récessive,27 MAI 2020 PAR ROMARIC GODIN Médiapart

a contraction du PIB français en 2020 pourrait bien être plus élevée que ce que pense le gouvernement. Ce dernier a tablé dans son dernier projet de loi de finances rectificatif de mi-avril sur une baisse de 8 % de l’activité économique. Ce 27 mai, l’Insee, dans son dernier point de conjoncture, estime que cet objectif est peu probable.

Après une contraction de 5,8 % du PIB au premier trimestre, déjà un record depuis la création des statistiques de comptes nationaux en 1948, l’institut table en effet sur une contraction de 20 % au deuxième trimestre. À ce rythme, il faudrait, précise l’Insee, que « dès le mois de juillet, il y ait un retour complet à la normale de l’activité » pour que l’on atteigne les – 8 % du gouvernement.

Or, on en est loin. Selon l’Insee, l’activité globale était encore en mai inférieure de 21 % au niveau de 2019. La perte d’activité au mois de juin, d’après les estimations de l’institut, resterait de 14 %. On note évidemment une amélioration par rapport au mois entièrement confiné d’avril avec une perte d’activité de 35 % en moyenne, mais on reste sur des niveaux très bas qui semblent justifier un scénario de croissance en « swoosh » (pour faire rapide, en forme de logo de Nike) présenté par le FMI au mois d’avril dans ses perspectives mondiales.

Autrement dit, la chute a été vertigineuse et la reprise sera très progressive et lente. Dans une étude publiée ce 27 mai, les économistes de Xerfi prévoient un recul du PIB français de 9,6 % en 2020 sans récupération complète en 2021, puisque avec une reprise estimée à 9,1 % l’an prochain, on devrait rester fin 2021 à un niveau de PIB inférieur de 1,4 % à celui de fin 2019.

Dans une projection forgée par l’économiste de l’IESEG Éric Dor fin mars d’une reprise très progressive qui semble se réaliser, le risque d’une chute de 10 à 15 % du PIB sur l’année avait été évoqué.

La question sanitaire reste certes très importante, mais progressivement, c’est la logique économique propre qui se déploie. Bien sûr, on constate un effet net de reprise dans les activités déconfinées et le rythme de réouverture des commerces et activités encore interdits totalement ou partiellement d’exploitation aura un impact.

Ainsi, l’Insee souligne que la consommation des ménages en biens s’est redressée nettement après le 11 mai. Entre le 11 et le 17 mai, les achats de biens manufacturés ont été supérieurs de 6 % par rapport à une situation « normale », avec une concentration sur l’agroalimentaire (10 % de plus que la « normale) et les équipements électroniques (+ 57 %). Il y a donc bien eu un effet de « rattrapage » alors que la consommation de biens était inférieure de 33 % à la « normale » le 7 mai.

Évolution projetée du PIB par les économistes de Xerfi. ©
        XerfiÉvolution projetée du PIB par les économistes de Xerfi. © Xerfi

Mais la consommation de services marchands, qui représentent 46 % de la consommation (contre 44 % pour les achats de biens), reste, elle, déprimée. Elle demeure après le 11 mai inférieure de 17 % à la moyenne. C’est mieux qu’au 7 mai (31 % en deçà de la moyenne), mais cela reste très bas.

Rien d’étonnant dans la mesure où l’accès à plusieurs activités est réduit ou interdit : dans l’hôtellerie-restauration, on affiche une activité encore inférieure de 67 % par rapport à la « normale » et le décalage est de 56 % dans les transports et de 28 % dans les activités « scientifiques et techniques ». Seuls les services de commerce et réparation de véhicules sont nettement au-dessus de la situation normale (+ 14 %), mais ils ne pèsent que 1 % de l’ensemble de la consommation.

Grosso modo, il y a bien, comme attendu, un rattrapage de la consommation une fois les restrictions sanitaires levées. Mais on se gardera bien de parler d’un retour à la normale. D’abord parce que ce rattrapage est loin de compenser le manque à gagner du confinement pour les entreprises. Certains achats indispensables ont été décalés, mais la consommation « courante » ne sera pas rattrapée et cela est encore plus vrai pour les services.

Or, en ce qui concerne les biens, le confinement a conduit à constituer de larges stocks. On évoque ainsi plus de 400 000 véhicules automobiles en stock. Les achats de rattrapage ne constitueront pas de la production supplémentaire et n’empêcheront donc pas la pression sur l’appareil productif et l’emploi.

Ensuite, parce qu’il va rester des restrictions d’accès. La crise sanitaire va laisser des traces dans les pratiques et dans l’accès au commerce. C’est le « choc négatif de productivité » décrit ici. Pour des raisons sanitaires et réglementaires, mais aussi pour rassurer ses clients, les commerçants vont devoir restreindre l’accès à leurs locaux et donc réduire de facto l’intensité de la consommation.

Enfin, il y a la logique propre à la crise économique. Devant l’incertitude pour leurs emplois, les ménages vont préférer épargner que de se lancer dans une « fièvre acheteuse ».

Ce dernier fait est évidemment la clé des prochains mois, voire des prochaines années. La stratégie du gouvernement était de préserver les revenus, notamment par de généreuses mesures de chômage partiel, afin de faire repartir rapidement la consommation après la crise. Il n’est pas certain que ce pari puisse être gagné. Devant les annonces de plans sociaux et les difficultés de leurs propres entreprises, les ménages se veulent très prudents.

Dans une enquête publiée aussi par l’Insee ce 27 mai, et réalisée entre le 28 avril et le 16 mai, la confiance des ménages se dégrade à nouveau à 93, contre 95 en avril et 103 en mars (100 représente la moyenne à long terme). Si « l’opportunité de faire des achats importants » se redresse légèrement en mai, le solde entre ceux qui sont d’accord et ceux qui ne le sont pas reste très négatif à 45 points d’écart en faveur des seconds (contre 60 en avril).

En revanche, les ménages s’attendent massivement et plus qu’en avril à une hausse du chômage, avec une différence de 79 points avec ceux qui pensent le contraire. En conséquence, les ménages qui ont une vision négative de leurs perspectives d’avenir sont plus nombreux de 20 points que ceux qui pensent l’inverse (contre 5 points en février). Dès lors, sans surprise, les ménages considèrent qu’il est urgent d’épargner (l’écart avec ceux qui pensent le contraire est de 13 points contre 4 points en avril).

Solde des opinions négatives sur positives sur l'évolution
        du chômage des ménages français. © InseeSolde des opinions négatives sur positives sur l’évolution du chômage des ménages français. © Insee

Cette enquête semble annoncer la mise en place d’une spirale dépressive que le maintien partiel des revenus pendant le confinement n’aura donc pas permis d’éviter. Devant les risques à venir, les Français préfèrent réduire leurs dépenses. La reprise de la consommation sera donc lente et insuffisante.

Logiquement, les entreprises ne prévoient pas de retour à la normale rapide. Une enquête Xerfi réalisée auprès des entreprises entre le 1er et le 12 mai montre bien ce processus progressif de reprise de l’activité, même si les chefs d’entreprise se montrent un peu plus optimistes qu’en avril. 40 % d’entre elles s’attendent à une reprise de l’activité normale à la mi-juillet, 70 % à la mi-décembre et 100 % à l’été 2021…

Cela aura évidemment des conséquences : l’investissement d’une grande partie des entreprises sera au point mort, ce qui risque de peser sur l’activité des autres, y compris de celles qui espèrent un retour rapide à la normale. Plus la situation durera, plus le risque d’un effet d’entraînement négatif demeurera.

Car, en face, les entreprises sont soumises à plusieurs pressions. Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, rappelle, de ce point de vue, un fait souvent passé sous silence : les entreprises qui disposent de capital physique important ont dû continuer à amortir ce capital, à l’entretenir et à le payer, sans ressources ou avec moins de ressources disponibles. Cela a conduit naturellement à renforcer le risque de faillite ou de réduction d’effectifs puisque le chiffre d’affaires perdu ne sera pas récupéré entièrement.

L’OFCE avait estimé qu’un tiers environ du coût du confinement était porté par les entreprises. Certes, les dispositifs de reports des cotisations ou de prêts garantis peuvent amortir le choc, mais, faute de reprise forte, ce ne sera qu’un moyen de faire durer la crise plus longtemps en reportant les coûts du confinement à plus tard, alors même que la demande restera faible.

’emploi, facteur clé de l’avenir

Comme le souligne Olivier Passet, directeur des études économiques de Xerfi, « l’emploi est le talon d’Achille du processus de reprise économique ». L’épargne forcée du confinement des Français, qui n’est d’ailleurs pas la même pour tous, ne se libérera que si l’emploi résiste et permet de rassurer les ménages sur leur avenir.

Sinon, cette épargne forcée restera bloquée par ceux qui maintiendront leur emploi et sera libérée par ceux qui le perdent pour compenser – souvent en partie seulement – les chutes de revenus. Autrement dit, si l’emploi recule, la consommation sera réduite et la France entrera dans une spirale dépressive hautement dangereuse.

La Dares a publié ce 27 mai les derniers chiffres sur l’emploi. L’activité partielle parvient encore à limiter la casse. Au 25 mai, on comptait 431 heures chômées par salarié en moyenne depuis le 1er mars, 47 % des salariés ayant fait l’objet d’une demande d’activité partielle.

Mais, déjà, les « plans de sauvegarde de l’emploi » se multiplient : dans la semaine du 18 mai, ils concernaient la suppression de 1 228 postes contre 249 la semaine précédente et 77 la semaine du 27 avril. Ce sont directement les effets du mécanisme que l’on vient de décrire et qui va progressivement s’amplifier : les entreprises ne peuvent plus faire face à leurs coûts et se placent en procédure de redressement judiciaire ou de sauvegarde.

Certes, cette étude signale aussi une reprise des offres d’emplois postées en ligne qui auraient retrouvé dans la semaine du 18 mai 97 % du niveau de la semaine du 9 mars. Mais, comme le souligne la Dares, ce sont des emplois plus précaires (les CDI ne représentent plus que de 52 % de l’ensemble contre 66 % la semaine du 9 mars) et moins qualifiés.

Autrement dit, les entreprises cherchent de la main-d’œuvre bon marché et dont on pourra aisément se débarrasser. « Il ne s’agit pas totalement d’un retour à la normale », confirme la Dares.

Climat de l'emploi en France. © InseeClimat de l’emploi en France. © Insee

Et pour cause. Durant le confinement, beaucoup d’emplois ont été détruits. L’étude Xerfi le résume : 120 000 postes en moins entre janvier et fin mars dans l’intérim des services marchands qui ont, par ailleurs, réduit de 146 000 les autres types d’emplois. À cela s’ajoutent 162 000 postes d’intérim en moins dans la construction et l’industrie.

Les entreprises ont donc commencé par réduire les emplois les plus précaires. Mais les perspectives restent sombres. Ainsi, la composante emploi du climat des affaires de l’Insee, publiée aussi ce 27 mai, ne se redresse que faiblement, passant de son plus bas historique de 48 à 52. Rappelons qu’en 2009, au plus fort de la crise financière, elle avait, au pire, atteint 74…

Dès lors, dès que le processus de chômage partiel va se réduire, les entreprises vont de moins en moins tolérer ce type de disposition qui sera plus coûteuse pour elles. Et cela va commencer dès le 1er juin puisque l’indemnité de chômage partiel (84 % du montant net du salaire) ne sera alors plus prise en charge qu’à 85 % par l’État.

C’est relativement logique, dans la mesure où, comme le souligne l’économiste François Geerolf, de l’université UCLA aux États-Unis, l’activité partielle trop généreuse peut inciter les entreprises soit à ne pas redémarrer la production pour réduire les pertes, soit à frauder pour faire payer le coût du travail intégralement à l’État.

Mais inévitablement, la réduction de cette disposition conduira les entreprises à ajuster leurs effectifs. Certains secteurs ont la quasi-totalité de leurs salariés en chômage partiel. Selon Xerfi, c’est le cas de 94 % des salariés des arts et spectacle, 87 % de la restauration et 83 % de l’industrie automobile. Là aussi, la faiblesse persistante de la demande des ménages et des entreprises va jouer un rôle clé en réduisant toute perspective de récupération de ce qui a été perdu et en alourdissant même les pertes à venir.

Xerfi table ainsi sur pas moins de 900 000 emplois détruits en 2020, soit une baisse sur l’année de 2,1 % de l’emploi salarié. Dans ces conditions, les ménages seront encore prudents et en très grande partie contraints de l’être.

Les stratégies de relance pourront-elles briser cette spirale dépressive ? En théorie, on peut le penser, si elles sont massives et conduisent réellement à la création d’emplois de qualité. Mais l’enjeu est structurel. La crise sanitaire va modifier profondément la structure sectorielle de l’économie française et ce type de changement est inévitablement violent.

Les emplois nouveaux ne seront pas forcément immédiatement disponibles, ni assez nombreux. Le gouvernement tente donc de sauver l’existant. Une procédure de prise en charge de 40 % des salaires par l’État et l’Unédic est même envisagée par le gouvernement selon Les Échos.

Mathieu Plane insiste sur la difficulté de faire des choix : « On ignore aujourd’hui quel sera l’effet sectoriel de la crise. » Tout choix consiste en effet à abandonner des entreprises et des secteurs et donc des emplois et des savoir-faire. C’est donc en vérité, politiquement et même économiquement, des choix impossibles.

Les attentes de retour à la normale des entreprises. ©
          XerfiLes attentes de retour à la normale des entreprises. © Xerfi

Concernant la France, il n’en demeure pas moins que les services marchands, c’est-à-dire ce qui faisait jadis la solidité de son économie, sont au cœur de la tourmente. Et qu’ils le sont durablement. Le tourisme ne prendra certainement plus la forme d’activité de masse qu’il avait jadis et des activités comme les restaurants, les spectacles ou l’hôtellerie vont subir un choc de productivité négatif majeur.

Quant aux « niches » industrielles dans laquelle la France excellait encore, elles vont s’enfoncer dans une crise existentielle : automobile, bateau de croisière et aéronautique. Enfin, l’immense secteur du services aux entreprises, très riche en emploi, va rester sous pression tant que la situation demeurera difficile, et sera un élément de dépression pendant les prochains mois.

Certes, le réflexe qui est celui du gouvernement, de « sauver l’existant », peut se comprendre. Mais c’est une tâche en grande partie perdue d’avance. Une politique volontariste pourrait alors prendre franchement le relais du secteur privé par le développement de nouvelles filières pilotées par l’État, mais surtout réduire l’impact de la crise structurelle du capitalisme par un partage du temps de travail plus avancé et par le renforcement du filet d’assurance-chômage ou la mise en place d’une garantie de l’emploi.

Ici, le gouvernement s’emploie à redonner l’initiative à un secteur privé qui va faire prévaloir sa priorité, sa rentabilité, dans un contexte très défavorable à l’emploi et dans le contexte d’une productivité structurellement faible du capitalisme. Cela ne peut passer que par de nouvelles attaques contre le monde du travail « au nom de l’emploi ».

Déjà, Gérald Darmanin, le ministre de l’action et des comptes publics, a estimé dans un entretien au JDD le 24 mai qu’il ne fallait ni augmenter la progressivité fiscale, ni augmenter les salaires « qui tuent l’emploi ». Dès lors, au fil des mois, le sauvetage de l’existant, et même la relance de l’activité par l’offre, ne pourra se faire que moyennant des « réformes structurelles » affaiblissant le monde du travail et la consommation. C’est un peu, au reste, l’esprit du plan de relance franco-allemand repris le 27 mai par la Commission européenne.

Cette crise du Covid-19 que l’on sait déjà violente pourrait bien être à la longue dangereuse sur le plan social et politique. Elle pourrait bien être la crise de trop pour un capitalisme déjà en état de stagnation séculaire et incapable de trouver de nouveaux relais de croissance. Attendre un miracle ou le retour à la « normal » risque d’être plus que décevant…

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La réforme des retraites, «victime collatérale» de la pandémie,27 MAI 2020 PAR DAN ISRAEL ET ELLEN SALVI Médiapart

Des mois de débats, une mobilisation sans précédent, une discussion parlementaire tranchée par un 49-3 et puis… rien. Depuis plusieurs semaines, la réforme des retraites, qui aurait dû déboucher sur la création d’un régime « universel » par points, a disparu des radars. Pour l’heure, chacun s’en tient à ce qu’Emmanuel Macron avait annoncé le 16 mars, lors de sa deuxième allocution consacrée à la crise sanitaire, à savoir la « suspension » de toutes les réformes en cours, à commencer par celle-ci. Mais dans les faits, beaucoup considèrent que le sujet n’est plus d’actualité.

« C’est fini, on peut mettre le texte à la poubelle », assure un conseiller ministériel. Le 3 avril, sur TF1, Édouard Philippe avait confirmé qu’« un certain nombre de réformes » n’avaient « plus lieu d’être dans la situation actuelle », sans s’avancer davantage sur le devenir de celle que l’exécutif souhaitait voir adoptée avant l’été. Depuis lors, aucun des acteurs du dossier n’a plus jamais entendu parler du sujet. « On est dans un processus d’évaporation », estime Frédéric Sève, le « Monsieur Retraites » de la CFDT, seul syndicat d’envergure favorable au principe d’un régime universel.

Selon lui, « le président et le premier ministre ont donné les termes du débat : il faut éviter les sujets qui divisent les Français », ce qui « dresse l’acte d’accusation sur cette réforme »« Nous n’avons pas eu du tout de contact avec le gouvernement depuis la mi-mars, nous en sommes réduits aux paris sur l’avenir, ajoute Catherine Perret, secrétaire confédérale CGT chargée du dossier. On se dit qu’ils auront du mal à remettre le couvert : après le vote à l’Assemblée, il faut inscrire le projet de loi à la discussion au Sénat, ce qui n’a pas été le cas jusque-là. » Et qui risque fort de ne jamais l’être.

« C’est un problème qui n’a pas été abordé une seule fois depuis le début du déconfinement, affirme le sénateur Les Républicains (LR) René-Paul Savary, initialement désigné comme rapporteur du texte au palais du Luxembourg. Pour moi, cette réforme est enterrée. » « Ce n’est pas inscrit à l’ordre du jour du calendrier parlementaire », a d’ailleurs indiqué le ministre chargé des relations avec le Parlement, sur Europe 1. Comme bon nombre d’élus de la majorité, Marc Fesneau continue toutefois de penser qu’il « faudra bien qu’un jour ou l’autre on résolve ces questions ».

Le député La République en marche (LREM) Guillaume Gouffier-Cha, rapporteur général du texte à l’Assemblée nationale, insiste lui aussi sur le fait que « le sujet retraites n’a pas disparu ». Mais il faudra, précise-t-il, « connaître la réalité de la crise sociale et économique, et son impact sur les régimes sociaux », avant d’imaginer relancer un quelconque débat autour de cette question. « Franchement, ça va pas être la priorité… », glisse un ministre. « On n’en a pas parlé, ni en burex [bureau exécutif du parti – ndlr] ni à l’Élysée », confie le patron des sénateurs LREM François Patriat.

« Rien n’a été dit officiellement aux ministres, et il y a clairement eu des hésitations, souligne encore un interlocuteur habituel de l’exécutif. Les membres du secrétariat d’État [de Laurent Pietraszewski – ndlr] sont eux-mêmes dans l’expectative. Certains étaient convaincus qu’ils pouvaient faire leurs valises, que la réforme était morte. D’autres pensent pouvoir encore faire avancer le projet par petites touches. » En réalité, chacun attend de savoir ce que le président de la République a en tête pour amorcer la dernière partie de son quinquennat.

Bien que cette promesse soit sujette à caution, Emmanuel Macron l’a souvent répété depuis deux mois : il souhaite se « réinventer ». Pour le moment, nul n’est en mesure d’expliquer, y compris au sein du gouvernement, ce que cette expression recouvre. Toutefois, ils sont nombreux à pointer le risque – et l’impossibilité politique qui l’accompagne – de cliver de nouveau le pays. Si, comme le dit le président de l’Assemblée Richard Ferrand dans L’Express« l’heure est à des transformations radicalement apaisantes », ce n’est clairement plus celle des retraites.

Pendant la crise sanitaire, Laurent Pietraszewski a continué de suivre, semaine après semaine, l’économie des caisses de retraites pour que les quelque 17 millions de Français qui perçoivent une pension ne rencontrent aucune difficulté. Mais l’essentiel de son temps a surtout été consacré à la conception de « guides de bonnes pratiques » diffusés par le ministère du travail aux entreprises – depuis le 20 mai, il cumule d’ailleurs officiellement sa fonction avec une nouvelle casquette : « La protection de la santé des salariés contre l’épidémie de Covid-19. »

Si cela désole ses soutiens, l’abandon de la réforme des retraites ne fait pas que des mécontents. « C’est une victime collatérale de la crisenous n’allons pas bouder notre plaisir », affirme Catherine Perret de la CGT, pour qui « les fortes mobilisations de décembre-janvier ont permis de ralentir suffisamment » le processus pour qu’il soit stoppé aujourd’hui.

Chez Force ouvrière (FO), on estime aussi que la crise a « conforté » les arguments du syndicat. « On a bien compris que face au virus, les plus de 65 ans sont les plus vulnérables, et c’est eux qu’on imaginait faire travailler plus longtemps ? », interroge le secrétaire général Yves Veyrier. Et de poursuivre : « Alors qu’on va manquer d’emplois avec le chômage qui va fatalement s’aggraver, il vaudrait mieux éviter de maintenir au travail trop longtemps ceux qui ont un poste. »

Même à la CFDT, on sent un certain soulagement, tant l’affaire était mal engagée. « Porter un tel projet demande une certaine énergie, et je trouvais déjà au début de l’année que l’exécutif et la majorité parlementaire étaient en limite de charge. Le morceau devenait trop gros, reconnaît Frédéric Sève. Cela fait un an que l’exécutif s’était mis politiquement dans l’ornière, quand ils ont réussi à se fâcher non seulement avec les opposants au projet de réforme, mais aussi avec ses partisans. »

« Je reste sur mes gardes »

Depuis le printemps 2019, le duo exécutif s’était lancé dans un pas de deux délicat, pour ne pas dire incohérent. D’un côté, le président de la République voulait voir naître un nouveau régime de retraites, dont le principe même n’emballait pas vraiment le premier ministre. De l’autre, ce dernier, et avec lui une partie du gouvernement, comptait surtout réaliser des économies, en poussant l’idée de reculer l’âge de départ. Quitte à abandonner les trop grandes ambitions de remise à plat de tout le système.

Au mois de mars, après des semaines et des semaines de discussions, le débat sur les mesures budgétaires n’était toujours pas clos, puisqu’il avait été renvoyé aux travaux d’une « conférence de financement » lancée au début de l’année. « Pour nous, la conférence de financement, c’était une sorte d’armistice, mais toutes les divergences n’étaient pas comblées », rappelle le secrétaire national de la CFDT, qui estime encore possible d’avancer à petits pas, plus discrets, vers l’unification du système de retraites.

« Vous pouvez très bien construire le système universel par petits morceaux, explique Frédéric Sève. D’abord en créant des grands pôles – public, privé et indépendants – pour les régimes de retraites, puis en uniformisant les modes de calcul, voire en mutualisant les réserves. D’autant que tous les régimes ne vont pas sortir en bonne forme de la crise économique qui s’annonce. »

Catherine Perret, de la CGT, se veut prudente : « Notre équipe retraites va se réunir dans la semaine, car dans diverses caisses de retraites, et notamment celles des régimes spéciaux, on nous a alertés sur le fait que, même pendant la période de confinement, les travaux pour préparer le rapprochement des différents régimes ne s’étaient pas interrompus… » D’ailleurs, ce n’est pas parce que la réforme des retraites ne verra pas le jour telle quelle que certains de ses paramètres ne pourraient pas réapparaître.

« Je reste sur mes gardes, indique le secrétaire général de FO Yves Veyrier. Contrairement à ce qui avait été annoncé, on avait vite compris que l’objectif de cette réforme était de piloter le régime des retraites avec une vision budgétaire dominante. Or, aujourd’hui, compte tenu de l’endettement auquel nous serons confrontés à la sortie de la crise, d’aucuns pourraient considérer qu’il faut toujours agir sur l’âge de départ à la retraite. »

Les déficits vont en effet se creuser au cours des prochaines années. Alors que la conférence de financement était chargée de trouver comment combler 8 à 17 milliards d’euros de déficit à l’horizon 2027, un projet de loi organique du gouvernement évoque désormais 136 milliards d’euros de trou financier pour l’ensemble de la Sécurité sociale en 2033. L’idée qui circule actuellement serait de loger cette énorme dette dans la caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades).

Sans le choc du coronavirus et de ses conséquences économiques, cet organisme, chargé d’amortir les déficits, accumulés depuis 20 ans, de la Sécu, aurait dû disparaître en 2024, après avoir épongé toute la dette. Il faudra donc que les futurs gouvernements trouvent des recettes budgétaires supplémentaires, afin de résorber les nouveaux déficits. Toucher aux retraites pourrait alors être tentant, au regard des masses brassées : chaque année, environ 314 milliards d’euros de pensions sont versés à 16 millions de retraités.

« Dans un premier temps, on a gagné par forfait sur les retraites, mais nous ne sommes pas rassurés pour autant. Que va-t-il se passer pour le budget 2021 de la Sécurité sociale ?, demande Catherine Perret, de la CGT. Si le gouvernement décide d’annuler ou de reporter sa réforme après la présidentielle de 2022, ne sera-t-il pas tenté de mettre en place des mesures d’économies tout de suite, à partir de 2021 ? » C’est une question qui se pose, y compris dans les rangs de la majorité et du gouvernement, où certains poussent dans ce sens, malgré l’écueil politique qu’il comporte.

Dans tous les cas, « il faudra reparler des retraites, ne serait-ce que sur le budget », affirme le député LREM Guillaume Gouffier-Cha. « Certains plaident pour que l’on mette en œuvre toutes les avancées sociales du texte dès à présent, mais encore faudrait-il qu’il y ait un équilibre général du système, souligne un ministre. À ce stade, cette option n’est pas à l’ordre du jour. » Le sujet est balayé par plusieurs autres interlocuteurs, persuadés que l’heure n’est plus aux économies : « Je ne suis pas sûr que ce soit une réforme démontable », tranche un bon connaisseur du dossier.

La prochaine bataille concernant les retraites pourrait finalement se jouer sur un autre terrain. Car dans son projet de loi organique sur la Cades, le gouvernement prévoit aussi qu’une petite partie des sommes apportées dans cette caisse via la CSG serve bientôt à financer une nouvelle branche de la Sécurité sociale, chargée de gérer les questions de la dépendance des personnes âgées – aujourd’hui, la Sécu englobe quatre branches : retraites, maladie, famille, accidents du travail et maladies professionnelles.

Cette possibilité est un chiffon rouge pour la CGT. « Si ce projet aboutit, cela signifie que la Sécurité sociale sera en partie financée par l’impôt, à la main de l’État, et ce serait un pas de plus vers la privatisation de la Sécu, détaille Catherine Perret. Nous préconisons plutôt que la dépendance soit intégrée dans la branche assurance-maladie. » Le syndicat prévoit déjà qu’« il faudra sans doute défendre plus globalement le statut de la Sécurité sociale ». Mais il reconnaît aussi que cette question, plus générale et moins concrète, « rendra sans doute moins facile la mobilisation de la population ».

Or, c’est précisément ce que souhaiterait éviter Emmanuel Macron d’ici l’élection présidentielle de 2022 : la remobilisation de la population. « La réforme des retraites devra être mise de côté » si elle empêche la formation d’un « pacte républicain » à l’issue de la crise sanitaire, avait d’ailleurs fait valoir le patron des députés LREM Gilles Le Gendre, dans Le JDD, le 12 avril. Cette réforme « a montré à quel point notre démocratie sociale est épuisée », avait-il encore indiqué. « Entre deux réformes utiles, il faudra toujours choisir celle qui rassemble les Français. »

Pour ce faire, le délégué général du parti présidentiel, Stanislas Guerini, a même soumis l’idée, dans les colonnes de La Voix du Nord, de laisser tomber le sujet d’ici la fin du quinquennat, pour le remettre sur la table « dans le cadre d’un nouveau projet présidentiel ». Cette proposition est moquée jusque dans les rangs de la majorité, où certains des collègues du député de Paris pointent ironiquement son « indéniable sens politique »« Repartir en campagne avec un tel boulet, faut en avoir envie quand même », plaisante l’un d’entre eux.

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Le plan de sortie de crise

Voici le « plan de sortie de crise » présenté aujourd’hui dans la presse par le « collectif urgence sociale et écologique » (20 organisations syndicales et associatives).

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De la CGT à Greenpeace, un «plan de sortie de crise» sociale et écologique

Par Frantz Durupt

Hausse des salaires, suppression de certains liaisons aériennes, embauches dans les hôpitaux… Une vingtaine de syndicats et associations dévoilent ce mardi des propositions pour poser les bases du «monde d’après». Le résultat d’un échange noué il y a près d’un an.

Que sera le «monde d’après» la pandémie de Covid-19 ? Bien malin qui pourrait déjà le dire, mais gageons qu’à gauche, on ne perdra pas de sitôt l’habitude de produire à la chaîne des «tribunes» et autres «appels unitaires» pour faire advenir «un autre monde». Fait notable : ce mardi, l’une de ces multiples démarches franchit une étape supplémentaire avec la mise sur la table d’un «plan de sortie de crise» comprenant 34 propositions. Autre fait notable : l’initiative réunit une vingtaine d’organisations dont le spectre s’étend de la CGT à Alternatiba en passant par Solidaires, la FSU, Greenpeace France, Oxfam France, les Amis de la Terre, l’Unef ou encore Attac, soit quelque chose qui commence à ressembler à une convergence concrète entre le social et l’écologie, ce doux rêve de gauche que synthétise le slogan «fin du monde, fin du mois, même combat» né dans le sillage des gilets jaunes.

L’alliance a pris racine dès l’été 2019, autour du trio Attac–Greenpeace–CGT, avant de s’amplifier autour d’une tribune dans le JDD en janvier et de s’accélérer, à la faveur de la pandémie de Covid-19, avec une autre tribune publiée fin mars sous le titre «Plus jamais ça». «La toute première fois que j’ai rencontré Philippe Martinez [le secrétaire général de la CGT], c’était au contre-sommet du G7, à l’initiative d’Attac, qui a eu cette excellente idée», se remémore Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France. «On s’est rendu compte qu’il y a beaucoup plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous opposent», dit-il à l’unisson du leader de la CGT, qui se félicitait mi-mai, dans un entretien à Libé, que des organisations aussi différentes que son syndicat et Greenpeace finissent par se retrouver «pour dire que ça ne peut plus continuer comme avant».

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«Etonnamment, ça a été très vite»

Dans les faits, une bonne partie des 34 mesures proposées dans ce «Plan de sortie de crise» ne surprendront pas les habitués des meetings de gauche ou écolos. Florilège : pas de salaires «en dessous de 1 700 euros nets» ; un temps de travail de référence de 32 heures hebdomadaires ; pas de licenciements qui ne seraient pas «justifiés par des difficultés économiques graves et immédiates» ; revalorisation massive de «l’ensemble des minimas sociaux et des aides sociales» ; suppression de la dette des pays pauvres et «rachat de dette publique en lui donnant le statut de dette perpétuelle avec un taux d’intérêt nul» pour ce qui concerne la France ; soutien à la transition écologique en permettant «aux paysan·nes de développer les protéines végétales et prairies, lier l’élevage au sol, gérer durablement l’eau, lutter contre la déforestation importée, s’affranchir à terme des pesticides et engrais de synthèse et des multinationales qui les fabriquent»

Des idées classiques, mais unanimement adoptées par les signataires après avoir été «passées au prisme et au crible de nos grilles de lecture respectives», dit Jean-François Julliard. «Etonnamment, ça a été très vite», souligne Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. «Tout le monde est très conscient de la nécessité. Tout le monde a envie que ça se passe bien», ajoute-t-elle. Ce qui ne signifie pas que cela s’est fait sans discussions : «Il y a eu des débats entre Oxfam et Attac sur la taxe sur les transactions financières, Oxfam considérant qu’il en existait déjà une, Attac considérant que non», raconte Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. «Finalement, on a écrit qu’il y avait déjà une taxe sur les transactions financières, mais à améliorer. Les compromis ont dû être faits de toutes parts. Même sur la question agricole et alimentaire, ça n’est pas forcément simple entre la Confédération paysanne et les syndicats représentant les salariés agricoles.»

«Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral»

Les enjeux du moment ont peut-être aidé à fortifier les rapprochements, tout en rendant certaines propositions plus légitimes. «Vous voyez bien tous les débats autour de la relance des activités les plus polluantes», lance Aurélie Trouvé. «C’est là que notre cadre prend tout son sens. On ne pensait pas qu’il prendrait autant de sens dans la période.» «Certaines idées n’auraient peut-être pas été perçues aussi positivement avant la crise», avance de son côté Jean-François Julliard. «Par exemple, l’interdiction de certaines lignes aériennes est aujourd’hui dans le débat public. Avant, il n’en était même pas question. On sent bien qu’au sein même du gouvernement, des certitudes ont été remises en cause.» Autre sujet majeur : le système de santé. «La question des hôpitaux, là elle est vraiment au centre», relève Aurélie Trouvé. «On écrit qu’il faut créer 100 000 emplois de fonctionnaires. On a chiffré. Ce ne sont pas des grands mots, des grands discours.»

Reste à savoir ce qu’il adviendra de tout cela. Pour l’heure, une vaste réunion Zoom a été organisée avec l’ensemble des partis politiques représentant la gauche, du Parti socialiste au NPA, afin de poser les bases d’un dialogue élargi. Et si certaines mesures sont d’application directe, tout n’est pas figé. «Il y a des points qu’il faut qu’on développe : la reconversion industrielle, la reconversion énergétique et l’Europe», explique Aurélie Trouvé. «On a encore beaucoup de boulot, mais il faut se donner le temps, le faire à notre rythme. On ne peut pas régler en quelques semaines des débats de plusieurs années», ajoute-t-elle, en vantant un plan «évolutif» destiné à s’enrichir en invitant les citoyens et les salariés à s’en emparer. Tout en avertissant : «Dans ces moments d’immédiat après-crise, les choses s’accélèrent. Et elles peuvent s’accélérer dans différents sens. Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral. D’où la nécessité de se mobiliser maintenant.»

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« Face à la crise, il faut sortir du système néolibéral et productiviste » Le Monde + Libé

Un plan de « sortie de crise ». C’est ainsi que dix-huit organisations associatives et syndicales ont nommé leur plate-forme de propositions pour répondre en urgence à la crise sanitaire liée au coronavirus et, sur le plus long terme, aux crises économique et climatique.

Cette coalition inédite a été initiée par le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, la coprésidente d’Attac, Aurélie Trouvé, et le directeur général de Greenpeace France, Jean-François Julliard. Une liste de propositions marquées par leur radicalité sociale et écologique « pour un monde d’après qui ne ressemble pas au monde d’avant ».

Votre « plan de sortie de crise » propose 34 mesures. Vous appelez à une « reconversion sociale et écologique » du tissu économique français. Concrètement, comment cela pourrait-il se passer ?

Aurélie Trouvé : La transition écologique est complémentaire avec la création de centaines de milliers d’emplois. Nous voulons une reconversion professionnelle qui permette de maintenir les emplois actuels, d’en créer de nouveaux, et il faut que ce soit des emplois de qualité ! Le plan de sortie de crise suppose, justement, une planification. Pour ne pas relancer un modèle insoutenable, et pour rendre complémentaires ces exigences sociales et écologiques.

Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, près de chez elle à
        Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, près de chez elle à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

Vous plaidez pour une « économie de la sobriété » contre le consumérisme. La CGT est-elle devenue décroissante ? Ou Greenpeace productiviste ?

Philippe Martinez : Le vrai débat, c’est comment produire et consommer autrement. C’est pour cela que notre plan pose la question de la réduction du temps de travail. On peut également s’interroger sur la consommation : est-ce que ça vaut le coup d’avoir tous les deux ans une nouvelle version d’iPhone fabriquée au bout du monde ?

Jean-François Julliard : Les écologistes ne disent surtout pas qu’il faut arrêter toute activité productive ! Mais on parle décrue des industries qui polluent et réorientation des investissements vers les secteurs qui font du bien. On n’a aucun mal à assumer qu’il faut accroître la production alimentaire issue de l’agriculture biologique, développer le ferroviaire, les transports en commun. Ce n’est pas une approche décroissante.

Vous proposez notamment une augmentation généralisée des salaires, la réduction du temps de travail et un fort soutien à la transition énergétique. Comment financer un tel projet ?

P. M. : De l’argent, il y en a, mais il est capté par le privé. En 2019, la France était la championne du monde des dividendes versés aux actionnaires ! N’oublions pas non plus que, même durant cette crise, certains secteurs comme la grande distribution se font faits beaucoup d’argent. L’enjeu est celui d’un plus grand partage des richesses fléché vers le social et l’environnement.

J.-F. J. : Beaucoup de nos mesures consistent à réorienter des investissements qui existent aujourd’hui, notamment dans les énergies fossiles. On propose par exemple une loi qui contraigne les entreprises à s’aligner sur les objectifs de l’accord de Paris sur le climat. On pourra ainsi rediriger des fonds qui profitent à des industries hautement carbonées vers des secteurs plus favorables à la lutte contre le réchauffement climatique.

Le gouvernement prévoit des aides massives pour le secteur aérien et Renault. Votre plan défend l’idée de garanties écologiques et sociales. Quelles conditions faut-il fixer ?

P. M. : Cela fait longtemps qu’on intervient sur ces entreprises pour qu’elles opèrent des ruptures de choix stratégiques. Elles ne l’ont pas fait. Renault n’a, par exemple, pas investi dans la motorisation hybride rechargeable. Aujourd’hui, les aides de l’Etat ne sont ni pour le social ni pour l’environnement, mais confortent les profits de ces entreprises. Chez Renault ou Air France, ça s’accompagne de restructurations sans contrepartie. Il faut que ces aides soient conditionnées à des changements profonds. Nous devons aussi revoir l’ensemble des questions de mobilité. S’il y a eu un syndicat qui s’est battu contre la casse de la SNCF et du fret ferroviaire, c’est bien la CGT !

J.-F. J. : Tout ce que vient de dire Philippe Martinez, j’aurais pu le dire aussi. On porte ensemble l’arrêt de certaines lignes aériennes, l’annulation de projets d’extension ou de privatisation d’aéroports, le renforcement du ferroviaire, notamment des trains de nuit. Ce sont des sujets concrets, permettant la limitation des gaz à effet de serre.

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace
        France, chez lui à Pantin (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, chez lui à Pantin (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

Vous demandez à l’Etat de ne pas soutenir le secteur des énergies fossiles ou la relance du nucléaire. La CGT défend pourtant un moratoire sur la fermeture des centrales à charbon et le développement du nucléaire en France…

P. M. : La CGT se prononce pour un mix énergétique diversifié et se bat chez EDF contre l’arrêt des investissements de recherche en matière d’énergies nouvelles – un domaine qu’EDF a laissé au privé. Sur les centrales à charbon, il existe des projets de reconversion défendus par les salariés, il faut s’appuyer sur leurs propositions – comme c’est le cas à la centrale de Gardanne [dans les Bouches-du-Rhône], par exemple. Mais si on dit aux salariés « vous avez le choix entre votre emploi ou la planète », ça va être compliqué ! On préfère aller discuter avec eux pour voir comment transformer ces industries polluantes.

J.-F. J. : On n’a jamais caché nos divergences sur le sujet, Greenpeace est antinucléaire et défend une sortie du nucléaire la plus rapide possible. Mais il faut prendre le temps des reconversions d’emplois. On ne sera pas forcément d’accord tout de suite sur le rythme de fermeture des centrales. Mais on intègre la dimension sociale dans la reconversion écologique, et je n’ai pas entendu la CGT défendre le charbon.

A quoi sert la plate-forme que vous avez constituée ? Est-ce la base d’un programme pour l’élection présidentielle de 2022 ?

J.-F. J. : L’idée était d’aller au-delà des mots sur l’articulation nécessaire de l’urgence sociale et environnementale dont tout le monde parle. Si on veut dépasser le simple slogan « fin du monde, fin du mois », il faut se colleter au réel et voir ce que nous sommes capables de faire ensemble malgré nos divergences. Ce n’est pas un programme en train de se construire, mais des mesures qui ont pour but une mise en œuvre réelle, et pour cela, on a besoin des partis politiques. Notre objectif est ensuite de les influencer dans leur diversité.

P. M. : Depuis un an que nous nous parlons, on s’est rendu compte qu’il y avait plus de choses qui nous réunissaient que de choses qui nous opposaient. Ce document permet à tout le monde de comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule route.

Se parler entre associations écologistes et syndicats est une nouveauté. Comment vos adhérents réagissent-ils ?

J.-F. J. : A Greenpeace, ça a suscité à la fois curiosité et interrogations dans notre base militante. Certains se posent des questions sur les syndicats et leur approche de la transition énergétique, mais personne ne s’est fâché ou n’a quitté nos rangs parce qu’on se rapprochait de la CGT.

P. M. : A la CGT, cela correspond à une attente, notamment chez les plus jeunes adhérents qui sont, comme leur génération, beaucoup plus sensibles que les précédentes aux questions environnementales. Il y a aussi des réticences, des rires moqueurs quand on parle de Greenpeace, mais ça a libéré la parole de nombreux d’adhérents qui nous ont dit « il faut y aller ». Quand on est dirigeant syndical, il faut aussi savoir faire avancer les choses. On veut se confronter aux réalités du travail – de ceux qui bossent et de ceux qui cherchent du boulot – et voir ce qu’on peut faire bouger par des actes, pas uniquement par la parole.

Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, sur le
        toit-terrasse du siège du syndicat à Montreuil
        (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, sur le toit-terrasse du siège du syndicat à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

En quoi cette initiative est-elle différente des multiples appels parus sur le monde d’après, comme le pacte du « pouvoir de vivre » porté par Nicolas Hulot et Laurent Berger, de la CFDT ?

J.-F. J. : On trouve dans les 34 mesures des actions qui doivent être mises en œuvre immédiatement (masques gratuits pour tous, plan hôpital) et des mesures à court et moyen termes qui vont entraîner une reconstruction écologique et sociale de nos sociétés. On a des mesures radicales qui vont plus loin que la simple incantation.

A. T. : Nous avons invité le Pacte du pouvoir de vivre à participer à notre démarche. Ils n’ont pas souhaité nous rejoindre. Le socle des idées que nous mettons sur la table implique un changement de système, une sortie du système néolibéral et productiviste. Quand on propose que la dette publique détenue par la Banque centrale européenne soit une dette perpétuelle à taux zéro, ce n’est pas rien du point de vue macroéconomique.

Vous avez aussi organisé une réunion avec les directions de tous les partis de gauche et écologistes. Quel rôle jouent-ils ? Qu’en attendez-vous ?

A. T. : Notre espace n’est pas celui de la recomposition politique, ce n’est pas notre job. On a invité les partis qui soutenaient notre démarche à discuter de ce plan de sortie de crise et des mobilisations futures pour porter ces propositions.

P. M. : On fait des propositions concrètes. Et on dit aux partis : « On a bossé, qu’est-ce que vous faites de tout ça ? »

De la CGT à Greenpeace, un «plan de sortie de crise» sociale et écologique

Par Frantz Durupt

Hausse des salaires, suppression de certains liaisons aériennes, embauches dans les hôpitaux… Une vingtaine de syndicats et associations dévoilent ce mardi des propositions pour poser les bases du «monde d’après». Le résultat d’un échange noué il y a près d’un an.

Que sera le «monde d’après» la pandémie de Covid-19 ? Bien malin qui pourrait déjà le dire, mais gageons qu’à gauche, on ne perdra pas de sitôt l’habitude de produire à la chaîne des «tribunes» et autres «appels unitaires» pour faire advenir «un autre monde». Fait notable : ce mardi, l’une de ces multiples démarches franchit une étape supplémentaire avec la mise sur la table d’un «plan de sortie de crise» comprenant 34 propositions. Autre fait notable : l’initiative réunit une vingtaine d’organisations dont le spectre s’étend de la CGT à Alternatiba en passant par Solidaires, la FSU, Greenpeace France, Oxfam France, les Amis de la Terre, l’Unef ou encore Attac, soit quelque chose qui commence à ressembler à une convergence concrète entre le social et l’écologie, ce doux rêve de gauche que synthétise le slogan «fin du monde, fin du mois, même combat» né dans le sillage des gilets jaunes.

L’alliance a pris racine dès l’été 2019, autour du trio Attac–Greenpeace–CGT, avant de s’amplifier autour d’une tribune dans le JDD en janvier et de s’accélérer, à la faveur de la pandémie de Covid-19, avec une autre tribune publiée fin mars sous le titre «Plus jamais ça»«La toute première fois que j’ai rencontré Philippe Martinez [le secrétaire général de la CGT], c’était au contre-sommet du G7, à l’initiative d’Attac, qui a eu cette excellente idée», se remémore Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France. «On s’est rendu compte qu’il y a beaucoup plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous opposent», dit-il à l’unisson du leader de la CGT, qui se félicitait mi-mai, dans un entretien à Libé, que des organisations aussi différentes que son syndicat et Greenpeace finissent par se retrouver «pour dire que ça ne peut plus continuer comme avant».

«Etonnamment, ça a été très vite»

Dans les faits, une bonne partie des 34 mesures proposées dans ce «Plan de sortie de crise» ne surprendront pas les habitués des meetings de gauche ou écolos. Florilège : pas de salaires «en dessous de 1 700 euros nets» ; un temps de travail de référence de 32 heures hebdomadaires ; pas de licenciements qui ne seraient pas «justifiés par des difficultés économiques graves et immédiates» ; revalorisation massive de «l’ensemble des minimas sociaux et des aides sociales» ; suppression de la dette des pays pauvres et «rachat de dette publique en lui donnant le statut de dette perpétuelle avec un taux d’intérêt nul» pour ce qui concerne la France ; soutien à la transition écologique en permettant «aux paysan·nes de développer les protéines végétales et prairies, lier l’élevage au sol, gérer durablement l’eau, lutter contre la déforestation importée, s’affranchir à terme des pesticides et engrais de synthèse et des multinationales qui les fabriquent»

Des idées classiques, mais unanimement adoptées par les signataires après avoir été «passées au prisme et au crible de nos grilles de lecture respectives», dit Jean-François Julliard. «Etonnamment, ça a été très vite», souligne Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. «Tout le monde est très conscient de la nécessité. Tout le monde a envie que ça se passe bien», ajoute-t-elle. Ce qui ne signifie pas que cela s’est fait sans discussions : «Il y a eu des débats entre Oxfam et Attac sur la taxe sur les transactions financières, Oxfam considérant qu’il en existait déjà une, Attac considérant que non», raconte Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. «Finalement, on a écrit qu’il y avait déjà une taxe sur les transactions financières, mais à améliorer. Les compromis ont dû être faits de toutes parts. Même sur la question agricole et alimentaire, ça n’est pas forcément simple entre la Confédération paysanne et les syndicats représentant les salariés agricoles.»

«Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral»

Les enjeux du moment ont peut-être aidé à fortifier les rapprochements, tout en rendant certaines propositions plus légitimes. «Vous voyez bien tous les débats autour de la relance des activités les plus polluantes», lance Aurélie Trouvé. «C’est là que notre cadre prend tout son sens. On ne pensait pas qu’il prendrait autant de sens dans la période.» «Certaines idées n’auraient peut-être pas été perçues aussi positivement avant la crise», avance de son côté Jean-François Julliard. «Par exemple, l’interdiction de certaines lignes aériennes est aujourd’hui dans le débat public. Avant, il n’en était même pas question. On sent bien qu’au sein même du gouvernement, des certitudes ont été remises en cause.» Autre sujet majeur : le système de santé. «La question des hôpitaux, là elle est vraiment au centre», relève Aurélie Trouvé. «On écrit qu’il faut créer 100 000 emplois de fonctionnaires. On a chiffré. Ce ne sont pas des grands mots, des grands discours.»

Reste à savoir ce qu’il adviendra de tout cela. Pour l’heure, une vaste réunion Zoom a été organisée avec l’ensemble des partis politiques représentant la gauche, du Parti socialiste au NPA, afin de poser les bases d’un dialogue élargi. Et si certaines mesures sont d’application directe, tout n’est pas figé. «Il y a des points qu’il faut qu’on développe : la reconversion industrielle, la reconversion énergétique et l’Europe», explique Aurélie Trouvé. «On a encore beaucoup de boulot, mais il faut se donner le temps, le faire à notre rythme. On ne peut pas régler en quelques semaines des débats de plusieurs années», ajoute-t-elle, en vantant un plan «évolutif» destiné à s’enrichir en invitant les citoyens et les salariés à s’en emparer. Tout en avertissant : «Dans ces moments d’immédiat après-crise, les choses s’accélèrent. Et elles peuvent s’accélérer dans différents sens. Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral. D’où la nécessité de se mobiliser maintenant.»

Frantz Durupt

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«L’idée de nous organiser par nous-mêmes, ça me touche»,24 MAI 2020 PAR JADE LINDGAARD Médiapart

D’habitude, elle coud ses propres créations, avec une prédilection pour le wax, associé à des cuirs mats ou brillants. Mais depuis le début du confinement, Chona Djaura, 34 ans, confectionne des masques en tissu. Une cinquantaine par jour, qu’elle assemble à la machine dans son atelier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Son père est mort du Covid quinze jours après le début du confinement. « Il était en Ehpad. Ils n’avaient pas de masques. » Coudre pour fournir aux autres l’étoffe protectrice. Pour se sentir utile. Et pour continuer à gagner sa vie, malgré tout.

Comme Chona, elles sont une trentaine de couturières réunies dans un réseau de confection créé en quelques jours à l’initiative de la régie de quartier de Saint-Denis. Des salarié·e·s de plusieurs structures avaient besoin de masques. À la suite d’un appel sur Facebook, trois personnes proposent de coudre bénévolement des protections. « Surtout, la demande augmentait : habitants, commerçants, associations… Personne n’en avait », se souvient Mathieu Glaymann, le directeur de la régie, qui emploie trente salarié·e·s. Début avril, tout le monde cherche des masques. Des infirmières du centre cardiologique du Nord, une clinique de Saint-Denis où séjournent quarante malades, demandent de l’aide sur le réseau social. Surblouses, charlottes : elles n’ont plus rien. À Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), la directrice d’une clinique réquisitionnée pour accueillir des patients Covid lance à son tour un appel : gants, surchaussures, tout manque.

Une chaîne de solidarité et de savoir-faire se met en place : une créatrice de La Briche foraine, un atelier d’artistes, aide à choisir les tissus et les attaches ; une association contribue à la sélection des étoffes ; des commerçants des marchés de La Courneuve et de Saint-Denis vendent moins cher des fins de série de textile. Plaine-Commune, l’établissement public du territoire (regroupant Saint-Denis, La Courneuve, Aubervilliers, Stains, Saint-Ouen…) verse 10 000 euros de subvention pour aider la création de la filière.

À ce jour, ce réseau solidaire a déjà servi 15 000 commandes de masques et fourni 20 000 kits pour les fabriquer soi-même, selon Mathieu Glaymann. Ils ont engrangé plus de 100 000 euros de recettes. L’objectif est « de créer un modèle économique dans l’économie sociale et solidaire ». Et de proposer des masques lavables et réutilisables, donc plus écologiques et à terme moins chers que les protections en papier qu’il faut changer tous les jours. À partir de toile d’hivernage offerte par une grande surface, ils ont aussi fabriqué des surblouses d’hôpital. Au départ, elles sont vendues trop peu cher et des fabricants s’inquiètent de prix qui cassent le marché. Elles sont désormais tarifées 7 euros l’unité.

La mairie de Saint-Denis leur a commandé 3 000 masques pour enfants, à destination des écoles. À Saint-Ouen, la crèche parentale les Microdoniens, le lieu culturel Mains d’œuvres et la librairie Folies d’encre leur achètent aussi des protections. Au total, une centaine de personnes interviennent dans cette chaîne, selon Laury Oung, en charge du suivi de la production et du contrôle qualité des masques. En plus des couturières et des livreurs, un plasticien a conçu le cheminement du kit, depuis la fourniture du tissu jusqu’au contrôle final du produit. Les masques sont découpés à la Briche. Une quarantaine de travailleurs en situation de handicap de l’ESAT de Stains assurent le lavage, le repassage et le conditionnement à l’unité. « Réunir une quarantaine d’indépendants et des toutes petites structures pour produire un même objet, c’est complètement inédit. Cela permet de produire en plus grande quantité, de soutenir différents types d’acteur. » Elle-même a été sollicitée via l’Atelier des madames, une association qui anime des ateliers de couture pour femmes. « L’idée est de rémunérer chaque personne à sa juste valeur et de sortir un modèle économique qui tienne la route. »

Chaque masque cousu par cette filière est vendu 8 euros l’unité. Plus chers que d’autres produits sur le marché. Mais cela permet aux couturières de gagner 200 euros par kit de cinquante masques, dont il faut retirer environ 25 % de charges. Le tissu arrive déjà découpé chez les couturières. Elles appellent quand elles sont disponibles. Un livreur leur apporte les tissus à vélo. Stéphanah Hayria, 27 ans, couturière de métier, cofondatrice de la marque Zahay (« à nous » en malgache) en fabrique entre vingt et vingt-cinq par jour. Elle travaille chez elle, à l’aide de sa propre machine à coudre et de sa surjeteuse, utile pour peaufiner les finitions. Elle estime qu’un mois de cette activité lui rapporte l’équivalent d’un Smic – autour de 1 500 euros brut par mois. Une bouffée d’air pour cette créatrice qui vend habituellement ses collections lors de points de vente éphémères en boutique. Venue de Madagascar en 2016, elle s’est installée à Dugny, non loin du parc de La Courneuve. « L’idée de nous organiser par nous-mêmes, ça me touche, dit-elle. Cela crée une solidarité. C’est un travail énorme pour moi, car je suis timide. C’est une façon de voir des gens et de rencontrer des personnes que je ne connaissais pas. »Cette filière locale débutante pourra-t-elle se pérenniser en coopérative de confection ? De nouvelles commandes leur sont déjà parvenues : des charlottes en tissu lavables et réutilisables, d’autres masques. « Pourquoi ne pas à terme confectionner des t-shirts, des pantalons, des articles de mode », suggère Laury Oung. Au niveau national, 14 régies de quartier – sur 140 en tout dans des quartiers jugés prioritaires – ont mis en place une production de masques en tissu. « J’ai apporté la capacité à organiser un réseau rapidement, analyse Mathieu Glaymann. Mais les couturières sont capables de prendre en charge la commercialisation et le reste. J’adore le modèle des canuts lyonnais, des ouvriers qui s’étaient organisés entre eux. »

« Une boîte à outils géante d’auto-organisation »

À l’exemple de cette micro-filière textile, des coopérations nées dans l’urgence face au Covid vont-elles se poursuivre au-delà du confinement ? La création de réseaux de solidarité entre voisin·e·s, militant·e·s et collègues va-t-elle nourrir une vague de projets d’auto-organisation, à distance de l’économie de marché et des institutions ?

À Aubervilliers, un collectif lié à la Pépinière, une association qui organise des repas de quartier, s’est impliqué dans une maraude dès le début du confinement. Une cinquantaine de bénévoles ont livré jusqu’à 500 repas par jour à des familles dans le besoin, des mères isolées, des migrant·e·s. La cuisine départementale, qui fournit habituellement des collèges, étant mise à l’arrêt, des bénévoles l’ont redémarrée. Ce sont leurs barquettes de plats préparés que la « Pépimaraude » a distribuées.

Mais en cette fin mai, la collégiale du collectif vient de décider d’arrêter les livraisons : « Ça ne correspond pas à nos statuts de livrer de l’aide alimentaire pour l’État. Les repas cuisinés sous plastique ne correspondent pas aux besoins des familles que nous avons rencontrées. Elles veulent des légumes pour cuisiner. Et notre vocation, c’est faire de l’éducation populaire à l’alimentation saine, locale et bon marché », explique Sandy, régisseuse dans le théâtre. « L’assistance sociale, ce n’est pas notre idée, ajoute Gaspard. On organise des trucs à prix libre, de la transmission de savoirs et des coopérations portées par l’idée des communs. On ne fait pas d’humanitaire. On se conçoit comme une coopérative d’usage, pas comme un projet altruiste. »

Pour autant, ils veulent poursuivre leur action. Et discutent du projet d’ouvrir un marché à prix libre de produits bruts invendus au marché. « Récupérer uniquement un certain type de produit : de saison, le moins transformé possible, ni viande ni poisson », précise Linda. Ainsi que d’inviter les familles à des ateliers dans l’ancienne ferme maraîchère dont ils ont obtenu l’usage, tout près du canal Saint-Denis. « La question des savoir-faire en commun est une amorce vers l’autonomie », pour Gaspard, designer industriel de profession.

Carte de France de collectifs locaux de solidarité, sur
          le site de Covid-Entraide.Carte de France de collectifs locaux de solidarité, sur le site de Covid-Entraide.

Ce collectif ne rejette pas le cadre institutionnel : il touche des subventions publiques et a signé un contrat avec la municipalité. Mais lors de leurs maraudes, à leur grande surprise, ses membres ont livré de la nourriture à des personnes non couvertes par les services sociaux municipaux, témoignent-ils. Des sans-papiers, des squats minuscules découverts par bouche-à-oreille. Des habitant·e·s trop inquiet·e·s de l’administration pour s’en faire connaître. « On a répondu à la désorganisation de l’État. Pendant le confinement la demande d’aide a explosé alors que les services sociaux avaient peu de personnel disponible. On a vu que la taille des administrations et leur degré de centralisation posaient des problèmes en cas de choc, alors que des citoyens ont pu s’adapter plus rapidement au changement grâce à l’intelligence collective. Un espace est plus résilient que l’autre. Les laboratoires de solutions doivent être à une échelle micro, pulsionnelle, comme des prototypes. »

À Saint-Denis, Zone sensible, une ferme urbaine et un lieu d’événements culturels, s’est lancé en 2018. Un hectare de terres maraîchères cultivées en permaculture, en face de la cité du Clos Saint-Lazare, de Stains. Jusqu’ici, elle fournissait des restaurants parisiens en légumes bio et locaux. Mais face au Covid et aux déflagrations sociales de l’épidémie dans le département, le Parti poétique, le collectif qui exploite la parcelle, a décidé d’offrir sa production à des structures d’aide à Saint-Denis, Stains et Pierrefitte-sur-Seine. « Sur ce territoire, c’est la question de la survie qui est posée, estime Olivier Darné, artiste et fondateur du collectif. Puisque les restaurants sont fermés, nous ne pouvons plus leur vendre. Mais je ne nous vois pas monnayer des paniers à des Amap. C’est difficile dès les débuts de mois ici désormais. »

Sur sa page Facebook, le collectif écrit que « dans un territoire comme le nôtre, en Seine-Saint-Denis, nous ne sommes pas à égalité sur une multitude de sujets mais lorsque les besoins premiers et vitaux pour les plus fragiles ne sont plus assurés, alors nous devons inventer de nouvelles armes ».

Sur quelles munitions compter pour s’entraider sans créer de dépendances vis-à-vis de réseaux mieux dotés en capital ou entregent ? Covid-entraide, un réseau de solidarité entre groupes locaux créé au début de la pandémie pour rendre visible les initiatives, veut aujourd’hui construire « une boîte à outils géante d’auto-organisation », explique Joël, l’un de ses créateurs. Retour d’expérience sur le fonctionnement interne, partages d’outils sanitaires, enquêtes et entretiens avec des collectifs de diverses cultures politiques : « On aimerait remplir la notion consensuelle d’entraide en l’étoffant de toutes les pratiques qui s’inventent dans différents espaces : associations citoyennes, mouvement climat, ZAD ». Leur carte de France des solidarités (à consulter ici) recense environ 600 groupes actifs.

« La répression n’est jamais loin »

Par leurs distributions d’aide alimentaire, de masques et de gel hydroalcoolique auto-produit dans plusieurs métropoles et villes de banlieue, les Brigades de solidarité populaire (BSP) ont créé en quelques semaines un réseau suffisamment déterminé pour livrer des centaines de repas par jour. À Paris, dans le XVIIIe arrondissement, elles mobilisent environ cent personnes, dont une quarantaine régulièrement actives, selon le groupe média rencontré dans le cadre de cet article. « C’est difficile d’habiter Paris, de s’approprier son espace, de le transformer face à toutes les captures commerciales, immobilières et policières dont il fait l’objet », constatent-ils.

Comme d’autres collectifs locaux, les BSP ont rempli un vide. Pendant le confinement, des associations humanitaires ont fermé ou réduit leur distribution de nourriture, des services sociaux se sont arrêtés. À Paris, des sanisettes et des fontaines d’eau ont été taries pendant plusieurs semaines. Des SDF et des migrant·e·s se retrouvent affamé·e·s et assoiffé·e·s. Au point que certains ont bu l’eau du canal, selon une BSP. « Ce n’est pas qu’on fait mieux les choses que les institutions, c’est que rien n’était fait, se souvient-elle, pour décrire les premiers jours du confinement. On ne peut pas laisser les gens sans manger et sans boire. Nous avons été convoqués par une situation. On ne pouvait pas ne rien faire. » Ils ont distribué environ 200 repas et une quinzaine de paniers de légumes par jour.

Dans le détail, ils découvrent qu’en tant qu’habitant·e·s de la Goutte-d’Or, ils ont un accès plus direct aux personnes chez eux, sur leur pas de porte, dans de petites rues que les bénévoles de la protection civile ont pour consigne d’éviter par sécurité. « Mais nous ne sommes pas des travailleurs sociaux. C’est un rapport plus humain à la solidarité. On propose aux habitants du quartier de participer, de cuisiner, de filer des recettes. Un homme vivant en hôtel est venu marauder avec nous. Ce qu’on fait : couper des légumes, distribuer de la nourriture, tout le monde peut y contribuer. »

Depuis des semaines, habitants et petits commerçants leur offrent nourriture, couches, produits sanitaires. Les éditions Xérographes leur prêtent un local. Le restaurant Les Trois Frères une cuisine. Un menuisier leur a donné le diable qu’il s’était fabriqué. Des assos ont prêté des marmites. Toute leur infrastructure et matières premières proviennent de solidarité de leurs voisin·e·s de la Goutte-d’Or. Sans aucun soutien institutionnel.

Aujourd’hui que les centres d’action sociale ont repris leurs activités, et les Restos du cœur rouvert leurs dispensaires, les BSP du XVIIIe arrondissement ont décidé de continuer leurs interventions : collecte de légumes, maraudes, installation dans une ressourcerie pour animer des ateliers de réparation, développer des liens avec des Amap et des producteurs locaux. « Notre but est de créer une autonomie protectrice des gens, en nous appuyant sur un réseau de fournisseurs plus durables. »

Dans les discours publics, « il y a une valorisation de ces formes de solidarité horizontale, mais la répression n’est jamais loin. Les conditions de pérennisation de ces actions sont très fragiles », constate le chercheur Julien Talpin, spécialiste du community organizing, cette forme d’organisation par le bas née aux États-Unis dans les quartiers populaires et racisés. Le 1er mai, des membres de la Brigade de solidarité populaire de Montreuil ont été verbalisés et dispersés lors d’une distribution alimentaire. À Calais, Vintimille et la Roya, des collectifs d’aide aux migrants subissent amendes et arrestations depuis des années.

« À Calais, on nous a fait comprendre que l’action de l’État ne serait jamais que coercitive » à l’égard des réfugiés et de ceux qui les aident, témoigne Laurent, un militant. Avec d’autres, il prépare l’installation d’une cinquantaine de migrants dans un squat du sud de la banlieue parisienne. Particularité : ces personnes ont été hébergées dans des logements délaissés par leurs occupants le temps du confinement. C’est le collectif La Casa qui a mis en relation des logeurs temporaires et des réfugiés. En tout 55 personnes ont ainsi trouvé un toit pour quelques semaines. « On est tellement dépossédé des savoirs de l’entraide et de l’organisation qu’il faut rendre visible à quel point c’est désirable et à quel point c’est mieux, dit Camille Louis, philosophe et dramaturge, qui a coordonné les passages de clefs entre les un·e·s et les autres. Certains théâtres (La Commune à Aubervilliers, l’Aquarium dans le bois de Vincennes, le TGP à Saint-Denis, le CDN à Rouen) accueillent des personnes le temps que les chambres du squat soient prêtes.« Notre idée est d’installer cette expérience dans la durée, poursuit Laurent, joint au téléphone en pleine opération de récup’. Ça fait longtemps à Calais qu’on agit par nous-mêmes. Sinon on passe son temps à courir derrière les propositions de l’État qui sont du moins offrant. Année après année, la situation se dégrade. » Ils espèrent tenir au moins six mois dans cette occupation sans droit ni titre d’un vaste bâtiment. Un lieu où il rêve de recréer, en citant la philosophe Hannah Arendt, « la liberté d’être libre ».

Des collectifs sèment les graines de l’autonomie alimentaire

 PAR   Médiapart

«Ne pas nous remettre dans le système qui nous a conduits à cette situation. » Dans les Deux-Sèvres, Kévin Certenais explique combien l’épidémie a accéléré la démarche de son collectif, Bocage a la patate. « Pendant le confinement, nous nous sommes dit qu’à la sortie, ça allait être rude, qu’on aurait besoin de faire des choses ensemble. » Alors, avec d’autres membres de son collectif né il y a deux ans, en soutien à Notre-Dame-des-Landes, ils se sont mis à planter des patates sur des parcelles récupérées auprès de trois petites communes (Cerizay, Le Pin, Combrand). L’idée ? Planter et récolter ensemble, mais aussi décider de la distribution. Et éviter ainsi l’image stigmatisante du pauvre assisté.

Ils sont loin d’être les seuls : ici et là, de nombreux collectifs, créés peu avant la crise, ont accéléré leurs réflexions et leurs démarches. Constitués le plus souvent autour d’un noyau dur d’une quinzaine de personnes, ils cherchent en ce moment des terrains, commencent à semer et cogitent sérieusement sur l’« après ». Traversés par la perspective d’une chute brutale de pouvoir d’achat et le risque d’une rupture d’approvisionnement alimentaire, ils font, à l’échelle locale, le choix de l’auto-organisation pour assurer une alimentation saine sur leur territoire.

Paysan en cours d’installation, Kévin précise : « L’idée n’est pas d’être autonome chacun chez soi, mais de l’être ensemble. » D’ailleurs, autour de Bocage a la patate, qui rassemble une quinzaine de personnes, beaucoup de monde a aidé : la coopérative agricole du coin pour faire le travail du sol préalable à la plantation, les maraîchers voisins pour transmettre du savoir-faire… Le collectif a commencé à mettre les mains dans la terre la semaine dernière. Patates et courges pourront être récoltées à la fin de l’été.

Le projet ne s’arrête pas là. « Ce pourrait être les prémices d’une future caisse locale, avec l’idée d’identifier ce dont on a besoin, de décider nous-mêmes ce que l’on produit, et d’assurer nous-mêmes la distribution, en lien avec des épiceries solidaires par exemple, ou des associations d’aide aux demandeurs d’asile », explique Kévin, également membre de l’association Réseau salariat, qui défend depuis longtemps l’idée d’une « sécurité sociale de l’alimentation ». Expliqué dans ce texte publié dans le Club de Mediapart, ce système permettrait à tout le monde d’avoir accès à une alimentation saine, sur le principe de l’accès universel aux soins médicaux.

Organiser un début d’autonomie alimentaire en parallèle des circuits marchands : telle est aussi l’ambition de Yoann Morice, paysan de Loire-Atlantique et membre du collectif Terres communes« Le prix des fruits et légumes a commencé à augmenter pendant le confinement, constate-t-il. Pour nous, maraîchers, c’est déjà difficile financièrement. Mais on ne veut pas que les pauvres se retrouvent à manger des trucs dégueulasses. L’idée est donc de se réapproprier les terres, de développer les jardins partagés… et de faire en sorte que les populations précaires participent à ce mouvement, un peu à la façon des jardins ouvriers du siècle dernier. »

Le 6 mai dernier, Terres communes publiait un texte en ce sens, où il appelait les mairies « à créer des jardins solidaires en mettant à disposition des terres agricoles, des outils, des semences, des savoir-faire et également en mobilisant les services techniques municipaux ».

De fait, plusieurs collectifs en France travaillent déjà main dans la main avec leur commune. Mais à Chauvé, où Yoann réside, « la mairie est déconnectée de la réalité de l’urgence alimentaire ». Le conseil municipal a reporté à l’an prochain tout travail sur les jardins solidaires. « Or, c’est une question politique ! Il faut que les gens s’emparent de ce sujet. »

Yoann et son père n’ont pas voulu attendre : pendant le confinement, ils ont préparé sur leur ferme, avec du compost, un hectare de prairie permanente pour la rendre cultivable. Depuis, des chantiers ont lieu tous les mercredis, rassemblant une dizaine de personnes. Pommes de terres, courges et artichauts ont été plantés – tout en bio. Plus tard, il y aura peut-être des haricots demi-secs et des choux. Pour la récolte et la distribution, le petit groupe envisage de travailler avec d’autres collectifs de la région, notamment ceux qui sont en lien avec l’accueil des migrants.

« Il était temps de s’y mettre : on est en pleine saison de semis », souligne Yoann, qui espère que le collectif va grossir, et attirer des gens au-delà des rangs militants déjà bien actifs. Mais l’urgence sera tout aussi criante l’année prochaine, et le groupe a l’intention, pour y répondre, d’occuper des terres promises à la bétonisation ou à l’agro-industrie. « Le Covid a révélé une urgence : la précarité sociale est en pleine explosion. À Nantes, la queue devant les points de distribution alimentaire a été multipliée par quatre depuis le début du confinement. »

À quelques 80 kilomètres de là, à Dompierre-sur-Yon (Vendée), un autre collectif qui avait commencé à se mobiliser avant la crise a lui aussi approfondi sa démarche. Formé il y a un an et demi, Un coquelicot entre les dents avait commencé par récupérer une parcelle communale de près de 6 000 m2, où il a planté en novembre un verger, suivant les principes de la permaculture : pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers…, avec framboisiers, cassissiers, plantes aromatiques et légumes vivaces intercalés. Du paillage a été disposé au sol afin de conserver le frais et l’humidité, et d’éviter la prolifération d’herbes envahissantes.

Ces dernières semaines, le collectif a réussi à mettre en route un jardin communal solidaire sur une nouvelle parcelle. La mairie a mis à disposition un salarié à mi-temps pour le maraîchage, et des chantiers bénévoles vont s’organiser avec lui pour planter et récolter. « Nous pensons que les plus précaires vont être plus nombreux à l’issue de la crise et nous voulons avoir un coup d’avance en matière de résilience alimentaire : être capables, dans six mois, de leur fournir des produits bios et locaux », explique Marc Lepelletier, un des membres du collectif qui était candidat aux municipales.

« Prêts pour la prochaine crise »

Ce nouveau terrain est découpé en deux parties. Sur la première vont être plantés racines et légumes de conservation : pommes de terre, carottes, poireaux, céleris-raves, betteraves. L’autre partie, qui nécessitera plus d’attention et d’arrosage, verra pousser cet été tomates, concombres et autres courgettes. D’ici deux mois et demi, les cultivateurs en herbe pourront faire leurs premières récoltes.

« Nous avons repéré sur la commune d’autres terrains idéaux pour planter des arbres fruitiers », ajoute Fabien Lourenço, autre membre d’Un coquelicot entre les dents. Pour ce cadre de l’industrie robotique, « l’idée est de se mettre en action, et de faire les choses ensemble. Avoir planté 80 arbres a permis de montrer que c’était possible. Plus de la moitié d’entre nous n’avaient jamais planté un arbre ! Maintenant, il s’agit de montrer qu’un territoire peut nourrir les gens qui l’habitent. »

À Dompierre-sur-Yon, la préoccupation de la résilience alimentaire est allée jusqu’au projet d’inscrire la rupture d’approvisionnement alimentaire comme risque majeur dans le Plan communal de sauvegarde, au même titre que les inondations, les tremblements de terre ou encore les risques technologiques. Ce serait une première en France. Le projet, qui date d’avant l’épidémie, a toutefois été mis entre parenthèses du fait de la suspension des élections municipales.

Penser le coup d’après et se préparer à d’éventuelles ruptures dans la chaîne agroalimentaire, voilà une préoccupation majeure pour les Jardins nourriciers, association créée en 2016 dans la Drôme, et dont les réflexions sont allées bon train pendant le confinement. Avec quatre salariés, cette structure fait du maraîchage sur un total de 12 000 m2 répartis sur plusieurs terrains où les membres de l’association peuvent s’investir bénévolement. L’an dernier, l’association a ainsi permis de produire une centaine de paniers de légumes par semaine.

« Nous sommes maintenant dans l’étape d’après : il faut que nous soyons prêts pour la prochaine crise », explique Olivier Royer, le responsable associatif. Depuis longtemps, les militants du Diois avaient en tête que la région, où la production agricole est surtout tournée vers le vin, n’était pas du tout autonome sur le plan alimentaire. L’épidémie a accéléré la prise de conscience.

L’idée à présent est de construire une régie alimentaire à l’échelle de plusieurs communes, afin de soutenir les producteurs locaux et d’assurer une continuité de repas sains dans les cantines. Pour préparer ce nouveau défi, l’association s’apprête à faire un voyage d’étude à Mouans-Sartoux, petite ville de 9 000 habitants dans les Alpes-Maritimes qui fournit de cette façon un millier de repas par jour à destination des cantines et des personnes âgées.

Dans le Maine-et-Loire, non loin d’Angers, le SRAAS (Semailles et ravitaillement alimentaire autonome et solidaire) a lui aussi été saisi par une dynamique à la faveur de la crise. « En montrant concrètement que l’approvisionnement des supermarchés pouvait brusquement s’arrêter, le confinement a précipité nos projets », explique un membre du collectif dont l’action démarre tout juste.

Le groupe a récupéré sur la commune de Chemillé-en-Anjou des terrains privés que les propriétaires ne cultivaient plus. Patates, courges, haricots et tomates ont été plantés il y a deux semaines. « Le mouvement est lancé avec la mise en production, mais pour la suite – récolte, distribution –, c’est encore à construire. » D’autant que le collectif veut se tourner vers Angers pour développer la solidarité entre campagne et ville face à « un État qui ne fait rien pour préparer la suite »« L’autonomie alimentaire ne doit pas se limiter à un petit territoire rural, estime notre interlocuteur, désireux de conserver l’anonymat. Les besoins sont énormes en ville, on le voit avec l’augmentation des bénéficiaires des Restos du cœur. »

Maine-et-Loire, Drôme, Vendée, Loire-Atlantique, Deux-Sèvres… Tous ces collectifs sont traversés, chacun à leur manière, par les question de la résilience et de l’effondrement. Certains d’entre eux, comme le SRAAS ou Un coquelicot entre les dents, ont même organisé des festivals l’an dernier autour de ces thématiques, et sont proches des positions de Stéphane Linou, qui fut, en 2008, le premier locavore français : pendant un an, cet Audois de Castelnaudary s’est imposé un régime 100 % produits locaux. Il a renoncé au café, aux bananes, aux avocats, au chocolat… Aujourd’hui, il est revenu à un régime mixte, « 70 % local », dit-il, mais il constate combien l’épidémie que nous traversons redonne de la visibilité à son expérience.« Je ne peux pas me réjouir de ce qui se passe, mais il faut reconnaître que cela jette une nouvelle lumière sur ce sur quoi j’alerte depuis tant d’années. On ne comprend les choses que lorsqu’on les vit dans sa chair… » Attention toutefois à « l’effet bulle », prévient-il : on part de très loin, d’un système de production agricole dépendant du pétrole, des produits phytosanitaires, des marchandises importées…

C’est aussi la mise en garde de l’ingénieure agronome Aurélie Trouvé, maître de conférences à AgroParisTech : « La dualisation est de plus en plus forte, entre une agriculture bio pour les personnes les plus aisées ou disposant d’un capital social et culturel plus élevé, et une tendance de fond, qui reste une agriculture productiviste, avec de moins en moins de paysans et de plus en plus de produits phytosanitaires. »

Cette dernière n’est pas du tout autonome ; elle est complètement dépendante des échanges internationaux. Si l’on retire le vin, la France, malgré sa place de premier pays producteur agricole au sein de l’Union européenne, est en effet un importateur net de produits alimentaires (notamment pour les fruits et légumes, les abats, la viande et les protéagineux). Mais son agriculture est aussi extrêmement dépendante… des exportations. Or ce sont elles qui ont baissé pendant la crise, comme on peut le voir dans les difficultés rencontrées par la filière du lait ; et c’est à elles que la Fnsea, syndicat majoritaire du monde agricole, s’accroche pour limiter ses pertes de parts de marché face à l’Allemagne, l’Espagne et la Pologne. Si les choses bougent à l’échelle de certains territoires ruraux, à l’échelle nationale le chemin vers la relocalisation est encore long.

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La cotisation sociale, c’est ULTRA PUISSANT !!!

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Le prix de l’invisible – Les femmes dans la pandémie

Source : https://laviedesidees.fr/Le-prix-de-l-invisible.html

Pourquoi les femmes, omniprésentes dans la lutte contre la pandémie et ses effets, n’obtiennent pas la visibilité qu’elles méritent ? La crise que nous vivons est révélatrice de nos dénis et de notre mépris des activités ordinaires.

La crise sanitaire du Covid-19, si dramatique soit-elle, ressemble aussi à une répétition des catastrophes à venir, sanitaires et écologiques. Dans cette crise, les femmes sont curieusement omniprésentes… et absentes. Présentes sur tous les fronts, car on ne cesse de nous les montrer dans les médias : à la machine à coudre, fabricant bénévolement des masques « alternatifs » ; au balai, faisant le ménage dans les hôpitaux et magasins encore ouverts ; au chevet des patients, à la caisse des commerces qui permettent de poursuivre une vie vivable. Une vague mauvaise conscience collective se fait jour ; les clients saluent et remercient les caissières à qui il y a quelques semaines ils n’accordaient pas un regard, réglant mécaniquement leurs achats tout en s’adressant via leur téléphone portable à une personne à distance, clairement bien plus importante. Les politiques vantent le travail des soignants, médecins et infirmières, à qui depuis des années ils refusent avec mépris la moindre augmentation de moyens, plaçant l’hôpital public dans une situation de dénuement telle que dans les premières semaines de la crise, ses personnels n’avaient aucun moyen de protection contre l’épidémie.

La pandémie joue comme un dispositif de visibilité pour des pratiques habituellement discrètes, et favorise la prise de conscience de l’importance du care, du travail de femmes et autres « petites mains » dans la vie quotidienne, souvent revenue entre les murs de la vie domestique. C’est bien ce qu’on appelle le travail du care qui assure la continuité de la vie sociale. On redécouvre Joan Tronto pour la version politique du care qu’elle a proposée pour mettre l’accent sur l’activité de care, et ne pas le limiter aux affects ; mais il ne faut pas négliger la définition qu’elle propose :

Au sens le plus général, care désigne une espèce d’activité qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir en état, pour préserver et pour réparer notre monde en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, ce que nous sommes chacun en tant que personne, notre environnement, tout ce que nous cherchons à tisser ensemble en un filet serré et complexe dont la destination est de maintenir la vie

.

« Il faut défendre la société » certes. Mais celles et ceux qui la défendent, ce sont des invisibles que jusqu’à récemment on tenait pour la face immergée de la société, les « taken for granted  » qui rendent nos vies possibles. Réduits (en totalité ou en partie) à notre vie domestique, une grande part des citoyens réalisent qu’ils et elles nous ont constamment besoin de care… parce que soudain, ils assurent, hommes et femmes, enfin, une part de ce travail, ce ménage, ce rangement, cet élevage des enfants… souvent en temps « normal » confiés à d’autres. La grammaire du care s’est remarquablement imposée à tous : nous sommes tous dépendants des autres, que ce soit pour des besoins vitaux, à la vie à la mort, ou pour des besoins plus ordinaires. Ce sont bien les deux sens de la forme de vie, biologique et social

, qui soudain s’imposent à nous : la vie qui nous est donnée et que nous pouvons perdre ; la vie ordinaire, rendue possible ou aidée. Le continuum des activités du care, si complexe à expliquer en théorie, saute aux yeux.

La conscience de la vulnérabilité est aussi ce qui permet cette nouvelle sensibilité. Nous sommes tous vulnérables même si pas de la même façon ou au même degré, y compris dans le risque sanitaire. L’autonomie, tant vantée par les philosophes – et par les féministes traditionnellement, dont ce fut la priorité de la première vague

– se révèle une illusion d’optique : l’autonomie des un.es est rendue possible par le travail des autres. On redécouvre l’importance de la solidarité et de la protection, à l’inverse des discours politiques qui dominent en France depuis des décennies. Tout semble prêt pour un changement de valeurs, ou plutôt la prise en compte enfin des valeurs premières que sont l’attention à autrui, la protection égale due à chacun, la dignité de la vie.

Femmes au bord

Pourtant, les femmes sont les grandes absentes aujourd’hui de la réflexion et de l’action politique, comme si la crise, qui révèle crûment leur rôle, les maintenait encore au bord de la discussion, toujours invisibles. Les femmes sont remarquablement peu présentes dans l’espace public des médias et de la politique, en temps normal (25 % des couvertures et sujets), désormais elles sont marginales ; les experts hommes se succèdent au micro ou à la tribune, pleins de certitude et de compétence, pour « penser l’après » (car penser a systématiquement droit au complément d’objet direct) : quatre hommes en une du Parisien nous racontent « le monde d’après », Figarovox nous propose de « penser la crise » avec Sylvain Tesson, Pierre Manent, Jean-Pierre le Goff, Arnaud Teyssier, Jean-Pierre Le Goff, Joshua Mitchell, Pierre Vermeren, Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Chantal Delsol. La parole masculine s’exhibe dans tous les médias, comme l’a récemment noté le Haut Conseil à l’Égalité, déplorant la présence ultra majoritaire des hommes sur les plateaux TV. Les députées de gauche viennent de souligner le caractère pénible du défilé des orateurs masculins lors du débat sur le confinement, dans une Assemblée qui avait constitué un progrès vers la parité. Affichant le monopole de l’expertise, cette parole omniprésente est un rappel constant de la domination masculine dans un monde qui se révèle soutenu par le travail des femmes. Dans le champ intellectuel, les hommes signent la grande majorité des tribunes et analyses des conséquences du Covid publiées dans les médias. Ils publient plus qu’avant, les femmes beaucoup moins, et les chiffres des soumissions d’articles par les femmes sont en chute libre.

De l’autre côté, moins bavard, une vie ordinaire qu’il faut au jour le jour réagencer au temps du Covid-19 : des femmes en majorité dans les professions de care, au corps à corps avec des malades, au contact avec les clients dans les supermarchés ; jonglant avec les tâches domestiques qui leur sont essentiellement dévolues (trois repas par jour, sans cantine ni pour les grands ni les petits) même s’il y a des progrès dans certaines familles des nouvelles générations, le temps donné au travail domestique par les femmes demeure largement supérieur, et d’ailleurs l’objet de nombreuses disputes, comme l’indique une première enquête IFOP. Des enquêtes en cours nous permettront de savoir si les tâches éducatives prescrites par l’Éducation nationale sur le mode forcené de l’activisme ont été préférentiellement réalisées par les mères, mais on sait déjà qu’aux États-Unis 80 % des femmes considèrent qu’elles en font plus, même si 50 % des hommes pensent que non. Les femmes réalisant par téléphone et skype le travail de lien qu’elles font le plus souvent entre les générations… en sus de leur télétravail, ou de leur travail sur le terrain… Toutes ces femmes qui s’activent à faire tenir le monde, à recréer de l’ordinaire, ne sont encore créditées d’aucune expertise, d’aucun savoir susceptible de réorganiser le monde. Le temps du Covid-19, qui a conduit tant de gens à réaliser ce qu’ils leur doivent (d’où les remerciements qui apparaissent, d’où les applaudissements qui incluent désormais les caissières et aide-ménagères même si depuis le début c’est « merci aux soignants ») met paradoxalement en scène une exacerbation des rapports sociaux de sexe.

L’enquête de l’INSERM en cours donnera des chiffres plus précis, on peut l’espérer. Caroline Criado Perez dans Invisible Women : Exposing Data Bias in a World Designed for Men (2019) explique que 29 millions d’articles ont été publiés concernant Zika et Ebola, mais moins de 1 % des publications concernait l’impact genré de l’épidémie. Ferons-nous mieux avec le Covid-19 ? Donnant à voir l’importance du travail des femmes en période de catastrophe, la crise actuelle devrait pourtant faire prendre conscience du rôle essentiel des femmes dans la production de l’environnement quotidien partout dans le monde, mais aussi des risques que font courir à tous l’invisibilisation de leur contribution et le mépris collectif pour toutes les tâches de soin et d’entretien quotidien.

Les métiers ou compétences principalement concernées par la lutte contre le Covid-19 dans l’accompagnement des vies quotidiennes sont ceux des aides-soignantes (91 % des femmes), des infirmières (87 % des femmes) ou des caissières et vendeuses (76%), des activités pourvoyeuses de soins en société ou de sécurité dans l’approvisionnement, sans compter les enseignantes (71 %). Même les médecins hospitaliers sont, aujourd’hui, majoritairement des femmes ainsi que les généralistes et les pharmaciennes. La proportion de femmes grimpe encore parmi les employés en maisons de retraite et chez les aides familiales à domicile (97 %). De nombreux collectifs essentiellement féminins se sont développés pour pourvoir à la fabrication artisanale de masques, spécialité française ; souvent des bénévoles, comme en atteste l’article paru dans Entre les lignes, Entre les mots. Ces femmes-là sont prises en considération dans les médias, mais elles le sont à la mesure de la valeur accordée au travail de care : toujours décrit de façon anecdotique, dans la rubrique des faits de société, secondaire par rapport aux combats des médecins et aux arbitrages des politiques. Annabelle, couturière professionnelle, s’indigne : « Pourquoi ne pas avoir rémunéré les couturières ? On dirait qu’une fois de plus, on considère notre métier comme un loisir du dimanche… On semble oublier que les couturières, comme les soignantes, les caissières ou les éboueurs, sont des fonctions essentielles durant cette crise. Beaucoup de ces professionnelles sont pourtant dans des situations socio-économiques précaires. L’État aurait pu choisir de les faire travailler et de les soutenir, ne fût-ce que pour honorer leur travail, qui n’est pas accessoire mais nécessaire. » La gratuité du travail attendu des couturières, qui parfois doivent fournir les matériaux, renvoie au sexisme latent d’une société où le travail de femmes est par définition gratuit et généreux, se contentant d’un « merci ».

Ces masques fabriqués (ou ces repas livrés aux personnels soignants par des chefs cuisiniers) sont pourtant significatifs d’une capacité partagée dans le monde ordinaire à saisir rapidement ce qui compte dans la situation présente et à mobiliser ses compétences au service des autres. Ainsi se voient quotidiennement opposés et hiérarchisés les experts de la lutte héroïque contre la pandémie et les petites mains qui en humanisent les conditions, cherchent à rendre le monde vivable

. Les médias, la télévision surtout, dont le JT a retrouvé toute sa puissance de transmission des valeurs, créent ainsi, au profit des dominants, un imaginaire de crise qui maintient fermement les anciennes catégories du pouvoir dans une période mouvante. Marlène Schiappa, secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, a demandé un rapport avec analyse multicritère (quantité, temps de parole, horaires de diffusion, biais de genre…) de la place des femmes expertes dans les médias au sens large en cette période de confinement et de crise de Covid-19, et de la place des femmes journalistes. Le résultat promet d’être intéressant. L’effacement des contributions féminines est inscrit jusque dans l’usage de la langue, où il serait prétendument juste d’étendre le masculin à des professions à plus de 80 % féminisées, comme l’a fait le président lors de sa dernière intervention. Certes, « le masculin l’emporte sur le féminin », mais peut-être ce rappel est-il un peu inapproprié. Il est également frappant que les infirmiers semblent plus présents dans les reportages à la télévision ou à la radio que ne le sont les infirmières.

Pendant ce temps, les femmes sont massivement impactées par les conséquences financières de la crise du Covid-19, sachant que l’écart salarial en France est, selon le niveau de salaire, entre 10 % et 25 % à statut et temps de travail égaux. Alors que 8 % des hommes travaillent à temps partiel, c’est le cas de 31 % des femmes, ce qui signifie des revenus plus faibles que la moyenne. Quel que soit leur statut de travailleuses, les 3/4 doivent se charger matériellement et mentalement (« la charge mentale ») complètement des tâches domestiques pendant, environ, 3 heures par jour. Notons que les infirmières n’y échappent pas. Une des raisons de leur faible présence médiatique ? Auraient-elles mieux à faire ? Si on suit cette logique, ce sont ceux qui auraient le moins à faire qui pourraient s’autoriser à témoigner… Si l’on adopte la rhétorique déployée dans les premiers temps de l’épidémie du Covid-19 par le président Macron, on pourrait citer les propos de Joffre, officier général français de la Première Guerre mondiale, qui avait lancé sous forme de boutade, en 1915 : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ! ». Malheureusement, la rhétorique de la guerre qui voit dans les femmes une armée de réserve est une façon de consolider les inégalités de genre : hier les femmes furent renvoyées dans leurs foyers, aujourd’hui les activités ordinaires de care sont dites en « troisième ligne », sous évaluées et sous-payées

. On ne peut que se scandaliser, avec la majorité des soignantes, du mépris que représente la proposition d’une prime de 500 à 1500 euros quand c’est ce montant qu’il conviendrait au moins de rajouter mensuellement aux salaires.

L’ordinaire et le politique

Si les femmes jouent un rôle crucial dans la production d’une sphère domestique, elles jouent en temps de crise un rôle supplétif et d’accompagnement de la crise. Elles permettent de maintenir le fil de la vie ordinaire, mais elles sont dévaluées et invisibilisées, au même titre que la vie ordinaire elle-même. Comment comprendre mieux ce rapport entre ce que l’on rend visible et ce qu’on laisse dans l’ombre, qu’on rend invisible ? Si la place des femmes et de leurs paroles est réduite, voire souvent attaquée (on va très souvent les ridiculiser ou leur imputer les manquements passés), c’est par leur invisibilité structurelle, du fait de la confusion encore fréquente entre ce qu’elles font et ce qu’elles sont, entre un travail qui demande efforts et compétences et sa naturalisation dans le registre des aptitudes féminines (à la disponibilité ou au dévouement, aujourd’hui relooké dans la notion rassurante de l’empathie). Il s’agit alors, au-delà de la déploration, de se poser la question ; quelle place est faite à l’invisibilité sur le plan symbolique et de la distribution des valeurs ? Quand on parle d’invisibilité, c’est souvent pour déplorer une forme de fatalité, se limiter confortablement au constat – sans réfléchir à ce que serait rendre visible, rendre justice. Que l’invisible ne se traduise pas si aisément dans le registre du visible, nous le pressentons dans la gêne que nous pouvons éprouver au discours d’héroïsation des pourvoyeuses ordinaires de care – et pas seulement pour son hypocrisie. C’est tout le paradoxe de l’éthique du care et de la valorisation de l’ordinaire, du discret, du « bas ». Toute la difficulté aussi de valoriser économiquement un travail où l’intelligence se mobilise pour anticiper sur les besoins, pour agir avant même que ceux-ci s’expriment, dans un monde devenu propre qui a effacé l’effort pour enlever la saleté, l’inconfort. Une intelligence qui réussit en effaçant ses œuvres, échoue lorsqu’elle se fait trop sentir. Pour ainsi dire : l’attention envers autrui ne doit jamais l’étouffer d’une sollicitude indiscrète.

Comment alors valoriser une forme de vie insoluble dans la gestion néolibérale ? Comment changer de paradigme ? On peut bien accepter d’être invisible à condition de ne pas être dévalorisées du fait de l’être et d’avoir le choix de l’être ou de ne pas l’être, d’avoir le choix des formes dans lesquelles se rendre visible, qui sont souvent des récits, des narrations qui entrent dans le détail, dans la matière du monde ordinaire, qui laissent place aux bifurcations imprévues, aux revirements et à l’incertitude des affects, leur inévitable ambiguïté. Valoriser l’ombre dans laquelle sont tenues les contributions des pourvoyeuses de care voudrait dire changer tout un système de valeurs pour ne plus en faire le double obscur de la lumière.

On est donc dans une ambiguïté : ce travail réalisé en majorité par des femmes est encore, voire encore plus sous-estimé, au moment même où son importance émerge aux yeux de tous. Le care a été de longue date le nom même de ce qui a été négligé et méprisé par les politiques publiques, et que c’est bien l’absence d’attention (de care) portée par les gouvernements de la dernière décennie à tous les secteurs en charge du soin et de la protection des citoyens (santé au premier chef, mais aussi éducation, pauvreté, grand âge, handicap) qui rend si difficile la lutte contre Covid-19. Des manifestations incessantes des acteurs de santé, aux fictions comme Hippocrate – revoyez les dernières scènes du film, où tout le personnel enfin solidaire exprime sa révolte contre la réduction des moyens, l’aveuglement de l’esprit gestionnaire appliqué à l’humain, et le manque de reconnaissance des aides-soignantes et médecins étrangers – ont exprimé cette profonde injustice, qui montre bien que le care est bien d’abord affaire d’égalité des citoyens dans la protection que leur doit l’État. La catastrophe sanitaire montre l’injustice des politiques menées contre les services publics et (re)met la protection sociale au cœur des préoccupations partagées, d’où l’avait délogée l’évidence inégalitaire de la maximisation des profits financiers.

L’invisibilité globalisée

Plus que d’un changement, il s’agit d’une prise de conscience d’une inversion des valeurs acceptée depuis des décennies et dénoncée dès l’origine par les analyses du care  : les métiers les plus véritablement utiles sont les moins bien payés et les moins bien considérés. Ce qui compte le plus pour notre vie ordinaire, ce qui la rend possible – soignantes, nettoyeurs, éboueurs, caissières, livreurs, camionneurs – est en fait ce qui compte le moins dans l’échelle de valeurs que nous avons collectivement validée. Il ne s’agit pas seulement des multiples injustices structurelles qu’a mises en évidence l’épidémie, entre ceux qui sont au confort des résidences secondaires et ceux qui sont au travail ou entassés. Il s’agit de la méconnaissance par une société entière de ce qui la fait vivre, au quotidien ou dans l’urgence du risque de la mort.

Si cette révélation morale est possible, c’est justement par la situation (inédite pour beaucoup des générations présentes) de catastrophe, qui révèle des vulnérabilités radicales – là aussi le fondement de l’éthique du care. Vulnérabilité des personnes, des institutions, et menace sur la forme de vie humaine, entendue, pour reprendre une distinction du philosophe Stanley Cavell, comme horizontale (sociale, dans des liens qui sont recomposés) et verticale (biologique, comme espèce globalisée et menacée)

. Le care n’est jamais aussi visible que dans ces situations où c’est la forme de vie, la vie « normale » qui est ébranlée comme dans ces films catastrophe qui s’ouvrent sur une inquiétante description de la vie quotidienne.

Cette crise pourrait faire apparaître un ensemble de talents, de compétences, de savoir faire et des modalités d’intervention sur le monde qui vont au-delà de ce que nous pouvons voir depuis la France et la lorgnette étroite de l’eurocentrisme. Une vision radicale du care contraint à voir l’ensemble de la forme de vie des privilégiés comme maintenue par une activité produite par les dominés, mais aussi par le siphonage des ressources des Suds qui assurent l’entretien de la vie et le niveau de vie des personnes riches des sociétés, à commencer par l’exploitation d’une migration féminine au service d’un care « de service » qui peut être délégué et acheté au Nord. Ce travail reste délimité par tout ce que les plus privilégiées ne prennent pas en charge, en résumé « le sale boulot » qui revient aux « autres ». Qu’il soit fourni dans la sphère domestique, par les institutions publiques, ou par le marché, le care est produit à bas prix, par des femmes dont les positions sociales restent le plus souvent précaires, voire qui sont exclues de la citoyenneté dans le pays où elles exercent. Avec la « fuite du care  » des pays pauvres vers les riches, on touche à la limite des beaux discours sur la valorisation, et l’héroïsation des travailleuses du care. Car ce travail, personne qui peut l’éviter ne souhaite positivement le faire. Rares sont les gens qui se sont portés volontaires pour faire le ménage dans les hôpitaux (il y en a).

Cette épidémie, nous l’avons annoncé en commençant, n’est ni la première ni la dernière du siècle. Comment allons-nous collectivement sortir de celle-là et aborder les prochaines ? Déjà en se demandant qui est nous. L’épidémie est mondiale, et chacun dépend des autres pour s’en tirer. Ensuite, en faisant le lien entre crise écologique et épidémie. Pas seulement parce que les nuisances environnementales, on le sait, ont fragilisé les populations des zones les plus atteintes par le virus. Mais aussi parce que c’est la même invisibilité qui affecte les femmes et l’environnement, et la même négation de ce qui nous permet de vivre. L’essentiel de la crise écologique est associé à des modes de vie sur-consommateurs de la nature et à l’épuisement des ressources. Et pourtant, les mesures en matière de protection de la nature ont, tout d’abord, concerné des espèces et espaces extraordinaires avant de toucher les personnes (et d’ailleurs, souvent au travers d’injonctions concernant leurs modes de vie – et donc en direction des femmes). L’environnement ordinaire a souvent été disqualifié dans les politiques de l’environnement, sous prétexte que cet environnement du quotidien était souvent urbain. La nature est souvent envisagée sous l’angle du sauvage à préserver (ou à retrouver, comme les reportages soûlants en temps de confinement intitulés inévitablement « La nature reprend ses droits » où l’on nous montre des animaux dans les rues abandonnées par les humains), et jamais d’un point de vue de care de l’environnement au quotidien.

On en oublie les services rendus par la nature ou les bénéfices que les humains retirent des écosystèmes, dits « services écosystémiques ». L’évaluation de ces derniers est souvent réalisée sans prendre en compte les inégalités de genre. Or, il est important de souligner la dimension genrée de la perception et de l’usage des services écosystémiques pour plusieurs raisons. Les rôles d’approvisionnement et donc de collecte de l’eau, du bois et autres provisions recueillies directement dans l’environnement sont essentiellement dévolus aux femmes. Dans les zones rurales en particulier et dans les zones pauvres des villes, les femmes jouent un rôle important dans l’agriculture et s’acquittent de la majeure partie des soins et travaux domestiques non rémunérés, tels que la collecte de l’eau et du bois de chauffage, la transformation des produits vivriers, la cuisine et les soins aux enfants, aux personnes âgées et aux personnes malades. Si les femmes n’ont pas accès à ces services dans leur proximité, ces tâches exigent encore plus de temps et d’efforts. Les femmes ont légalement et politiquement un moindre accès à la gestion de l’environnement

et moins éduquées souvent, elles sont considérées moins capables de prendre des bonnes décisions le concernant. En somme, les dégradations qui affectent l’environnement ordinaire et les « services » rendus par la nature contribuent mécaniquement à affecter de manière plus importante les femmes. Une des manières d’établir plus solidement cette hypothèse est certainement de désagréger les données et de voir de quelle manière les choix faits en matière d’environnement et de sa préservation dépendent des situations socio-économiques et culturelles. Ce ne sont pas juste les activités de prise en charge de et PAR l’environnement qui sont éludées, mais plus largement les dimensions de l’environnement pertinentes pour l’activité des femmes. L’environnementalisme grassroots, composé d’innovations et de mobilisations intégrées dans la production de l’environnement, est le fait des femmes dont le rôle est crucial dans cette sphère domestique étendue à l’environnement

. Les collectifs formels et informels qui participent d’une protection de l’environnement de proximité et des services écosystémiques, que ce soit dans les actions locales contre les pollutions ou dans les mouvements contre les grands projets urbains, sont largement féminisés et moins visibles que le sauvetage de la biodiversité extraordinaire, des espèces et espaces rares, qui offrent au contraire de nouveaux terrains d’aventure à une population majoritairement masculine, loin de la vie de tous les jours.

Le déni du service

Joan Tronto envisage d’emblée dans sa définition déjà citée une extension de l’éthique du care au-delà de l’humain : « Nous y incluons la possibilité que le soin s’applique non seulement aux autres, mais aussi à des objets et à l’environnement ». L’idée de care environnemental

, le soin porté à l’environnement proche, s’appuie sur le constat que l’environnement fait l’objet d’attentions qui peuvent être envisagées à partir de l’éthique du care. La notion d’attention, au sens très matériel du prendre soin, peut s’appliquer aux attitudes et aux pratiques de prise en compte de l’environnement très diverses : comportements individuels ou collectifs respectueux de l’environnement (tri des déchets, calcul et limitation de son empreinte carbone, achats alimentaires, circuits courts, consommation d’énergie, de matériaux, de biens de consommation…). Ce sont ces gestes qui sont, par la force des choses, en pratique aujourd’hui. Les itinéraires techniques et l’acquisition des savoirs de l’agro-écologie ou de peuvent être analysées de cette manière : l’observation précise et attentive des phénomènes, l’attention portée aux arrangements des cultures dans l’espace et dans le temps forment les bases de ce type d’agriculture. Plus généralement l’aménagement écologique et local de l’espace (urbanisme, architecture, paysagisme…) peut être lu comme relevant d’une forme de care avec la volonté de porter attention à l’espace proche comme au macrocosme planétaire. Alors que le mouvement environnementaliste s’est essentiellement focalisé sur les espaces et espèces emblématiques, les femmes partout dans le monde sont confrontées à la protection de cet environnement ordinaire

. Le mépris global pour les activités de care a ainsi conduit à une incomplétude de la conception libérale de la morale et de la justice, celle-ci étant condamnée à poser une hétérogénéité problématique entre la société dans sa dimension morale et ce qui la perpétue.

L’urgence véritable sera de revenir sur ce déni des « services » et des décennies qui ont ignoré et gâché les ressources naturelles et humaines qui portent l’humanité. Les recherches sur le rôle des femmes dans le travail agricole, dans la gestion des ressources ou de la biodiversité, dans la préservation des vies quotidiennes sont autant de voies pour clarifier les enjeux de justice associés aux transitions socio-écologiques, techniques et économiques et percevoir les limites d’un concept de développement essentiellement orienté vers la préservation de modes de vie du Nord fondés sur la sur-exploitation des milieux naturels… et des populations du Sud. Toutes les études menées montrent que l’empowerment des femmes contribue à la sécurité alimentaire et une gestion des terres responsable, sinon durable. Pour cela l’enjeu est encore une fois de combattre l’invisibilisation du travail de care et de soutenir la représentation des femmes dans les instances de prise de décision à tous les niveaux en cas de catastrophe.

D’autant que de nombreux rapports et travaux montrent que, du fait de leur place dans la gestion des environnements ordinaires, les femmes sont souvent les plus susceptibles d’être durement touchées en cas de catastrophe naturelle. Par exemple, l’Ouragan Katrina, qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005, a touché en priorité les femmes afro-américaines et leurs enfants. Plus de 70 % des personnes qui ont péri dans le tsunami de 2004 en Asie étaient des femmes. Au Sri Lanka, il a été plus facile pour les hommes de survivre au tsunami de 2004 parce que ceux-ci avaient l’avantage de savoir nager et grimper aux arbres, des compétences qui ne sont enseignées qu’aux garçons. En ce qui concerne l’adaptation au changement climatique, l’augmentation des sécheresses et des pénuries d’eau touchera principalement les femmes qui sont dans les pays pauvres les principales collectrices, utilisatrices et gestionnaires de l’eau. Enfin, la perte des moyens de subsistance est synonyme d’un accroissement des violences subies basées sur le genre

, question brûlante aujourd’hui. Aujourd’hui la maladie frappe certes majoritairement les hommes mais les femmes sont et seront les premières victimes de la pauvreté – massive et aussi meurtrière, selon toutes les prévisions, que la maladie.

Ainsi, penser à l’au-delà de la crise, ce n’est pas penser l’après (avec les hommes), c’est penser avec toute la société et notamment ceux et celles qui la font vivre. La révélation des inégalités de genre et du travail de care avec la crise du Covid au Nord fait partie intégrante de la longue liste d’inégalités globales de genre qui s’exacerbent en période de catastrophe. En somme, la crise actuelle est riche d’enseignements quant à la prise en compte des risques à venir, et quant à la signification de l’invisibilité des femmes et à ses conséquences pour les crises à venir.

Le souci des autres, la responsabilité, c’est bien la valeur qui se révèle aujourd’hui comme première, contre la course au profit ou l’exploitation des ressources de la planète. Le care a longtemps été considéré (et déconsidéré souvent, comme en témoignent de rituelles moqueries) comme le souci du proche, de la famille nucléaire, avec comme modèle le lien mère-enfant. On aura désormais compris, au prix du désastre actuel, qu’il est un travail, qui fait tenir le monde et notamment celui des « privilégiés »

. Et « en même temps », qui s’étonnera que la valorisation du care en situation de catastrophe, et cette responsabilité collectivement assumée, soient effacées immédiatement par des discours politiques qui visent à toujours réserver la parole et le pouvoir à ceux qui sont largement responsables de la gravité de la situation mais veulent continuer à bénéficier de leur position. Dans Parasite, le beau film coréen de Bong Joon Ho, les parasites ne sont finalement pas les pauvres qui vivotent dans les sous-sols ou tentent de tirer leur épingle du jeu au service des privilégiés ; le génie du film est de nous faire comprendre que ce sont les privilégiés eux-mêmes qui vivent au dépens et au détriment de la société entière. Il serait paradoxal que la crise du Covid-19 nous fasse oublier la leçon de la palme de Cannes – et du premier Oscar non occidental.

par Nathalie Blanc & Sandra Laugier & Pascale Molinier, le 19 mai

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Dominique Méda : « Les plus forts taux de surmortalité concernent les “travailleurs essentiels” » Le Monde

Chronique. On sait que l’âge joue un rôle aggravant dans l’exposition à l’épidémie de Covid-19. Mais dans quelle mesure les conditions de vie et d’emploi en jouent-elles un ? Les données de l’Insee sur la Seine-Saint-Denis ont montré que ce département, dont la population est plus jeune que la moyenne, présente néanmoins un record de surmortalité : on y a recensé 130 % de décès en plus entre le 1er mars et le 27 avril par rapport à la même période en 2019.

Cette population connaît également un taux de pauvreté élevé et une forte proportion de travailleurs qui, prenant tous les jours les transports en commun, exercent des métiers dits, depuis le début de la crise sanitaire, « de première ligne ». On sait aussi qu’il existe des liens étroits entre pauvreté, conditions de vie médiocres et mauvaises conditions d’emploi. Mais peut-on aller plus loin : certains métiers présentent-ils plus de risques d’être touchés par le Covid-19 que d’autres, et pourquoi ?

Aux Etats-Unis, le profil démographique des travailleurs « de première ligne » (vente, transports publics, chauffeurs, entrepôts, services postaux, entretien, métiers du soin, travailleurs sociaux) a permis de mettre en évidence la prédominance des femmes, notamment dans les métiers du soin, du social et de la vente, ou encore la surreprésentation des personnes de couleur et touchant des salaires bas (« A Basic Demographic Profile of Workers in Frontline Industries », Hye Jin Rho, Hayley Brown, Shawn Fremstad, Center for Economic and Policy Research, 7 avril 2020). Mais cette étude ne présente pas de données sur la contamination ou la mortalité par Covid-19.

Conditions socio-économiques et comorbidités

En revanche, l’équivalent britannique de l’Insee, l’Office for National Statistics (ONS), a exploité les données de mortalité par le Covid-19 (« Coronavirus (Covid-19) Roundup ») sous l’angle socioprofessionnel. L’une de ses études analyse les 2 494 décès impliquant le coronavirus intervenus entre le 9 mars et le 20 avril dans la population en âge de travailler (20-64 ans) en Angleterre et au Pays de Galles. La profession étant indiquée sur le certificat de décès, on peut comparer la composition socioprofessionnelle des personnes décédées du Covid-19 à celle de l’ensemble des personnes décédées du même âge et du même sexe.

Les plus forts taux de surmortalité concernent en premier lieu les travailleurs des métiers du soin à la personne (hors travailleurs de la santé, car les médecins et infirmières n’ont pas enregistré de surmortalité), suivis des chauffeurs de taxi et d’autobus, des chefs cuisiniers et des assistants de vente et de détail ; autrement dit, ceux que l’ONS décrits comme les « key workers », les « travailleurs essentiels ». L’ONS a aussi montré la plus forte probabilité pour les non-Blancs de décéder du coronavirus, en partie explicable par des facteurs socio-économiques.

« Ces études pourraient inciter à mieux protéger certaines professions, en matière d’équipements, mais aussi de statut d’emploi et de conditions de travail »

Ces études – qui ne peuvent pas pour l’instant être réalisées en France, car nos instituts statistiques n’ont pas légalement l’autorisation de relier origine ethnique, cause médicale de décès et profession – permettent de démontrer la plus grande vulnérabilité de certaines professions et pourraient inciter à mieux les protéger (notamment les personnes atteintes par ailleurs de maladies chroniques), en matière d’équipements – qui ont cruellement manqué en début de crise –, mais aussi de statut d’emploi et de conditions de travail.

En effet, les emplois des key workers sont aussi, constate l’ONS, ceux qui sont les moins bien payés, qui présentent les conditions de travail les plus difficiles et les statuts les plus précaires. Ces conditions socio-économiques sont aussi en cause dans la prévalence élevée de comorbidités (diabète, hypertension…), dont la présence accroît le risque de décès en cas de Covid-19.

Investir dans la qualité de l’emploi

Deux groupes méritent plus que jamais l’attention des pouvoirs publics. D’abord, ceux (ou plutôt celles) qui pratiquent les métiers du « care », notamment auprès des personnes âgées en perte d’autonomie, au domicile ou en établissement, et dont les études ont montré qu’elles avaient été particulièrement frappées par le virus. En France, le rapport du député Dominique Libault (« Concertation grand âge et autonomie », mars 2019), a rappelé combien les salaires de ces plus de 830 000 travailleuses (en équivalent temps plein) du « care » étaient bas et leurs conditions de travail difficiles.

Leur taux d’accidents du travail et de maladies professionnelles est trois plus élevé que dans les autres professions, et le secteur connaît de grosses difficultés de recrutement, alors même que les besoins de main-d’œuvre sont d’autant plus élevés que la population française continue de vieillir. Une augmentation des salaires, une amélioration des conditions de travail et, plus généralement, une réorganisation profonde du secteur, de préférence dans le cadre de la mise en place d’un cinquième risque au sein de la Sécurité sociale, s’imposent.

Ensuite, la population des travailleurs des plates-formes, livreurs et chauffeurs, a également été mise à rude épreuve. Une proposition de loi relative au statut des travailleurs des plates-formes numériques va être prochainement discutée au Sénat, qui vise à faire rentrer ces travailleurs sous la protection du code du travail, en les assimilant à des salariés. Il serait ainsi mis fin au statut d’autoentrepreneur que les plates-formes obligent ces travailleurs à adopter, les privant ainsi de toute protection, mais que la Cour de cassation a encore récemment désigné comme « fictif ». Investir massivement dans la qualité de l’emploi apparaît bien comme une véritable urgence.

Dominique Méda est professeure de sociologie, directrice de l’Institut de recherches interdisciplinaires (université Paris-Dauphine-PSL).

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Hôpital : le retour des tableaux Excel par Nadia Sweeny | Politis

Hôpital : le retour des tableaux Excel

Politis a eu accès aux tableaux Excel d’activité hospitalière de ces dernières semaines d’un grand CHU français. En sortie de crise sanitaire, ces tableaux évaluent l’activité et servent à pressuriser les soignants pour augmenter les résultats. Un vieux réflexe que les médecins voulaient voir disparaître.

Si, de concert, Emmanuel Macron et Olivier Veran ont annoncé l’ouverture de discussions pour remettre en question le système de gestion hospitalière, force est de constater que celui-ci a la vie dure. Les réflexes budgétaires reprennent dans certains hôpitaux qui voient la pression monter sur les reprises d’activités. Une pression qui s’appuie sur un outil désormais bien connu : le tableau Excel.

Politis s’est procuré un exemple de ces présentations chiffrées d’activité à destination des présidents de conseil de bloc opératoire d’un grand CHU français. Ce document, appelé « tableau de bord », retrace l’activité chirurgicale de plusieurs sites hospitaliers, entre les semaines 17 et 20, soit entre le 20 avril et le 11 mai, en plein cœur de la crise sanitaire. Évidemment, il est fait constat d’une chute vertigineuse des interventions chirurgicales dans l’ensemble des sites : crise sanitaire oblige.

Mais ce document, dont l’objectif annoncé est de garantir « l’équité de l’accès aux soins » entre sites, semble surtout servir à mettre en concurrence ces derniers sur leurs résultats chiffrés, en plus de constituer un moyen de pression sur les équipes pour reprendre l’activité le plus vite possible.

Sur certains tableaux (voir ci-dessous), on voit donc apparaître en vert les bons élèves : ceux qui reprennent plus vite ou dont l’activité a le moins baissé, et en rouge, les mauvais : les retardataires ou ceux dont l’activité a chuté bien plus qu’ailleurs. Autant de bons et de mauvais points distribués çà et là en fonction des sites et des services. Et chacun peut voir où il se situe par rapport aux autres : le document est transmis à tous les chirurgiens. « C’est très infantilisant, on se croirait à l’école primaire », se désole Agnès Hartmann, cheffe de service de diabétologie à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, qui avait de nouveau alerté, il y a quelques semaines, sur le retour de ces tableaux.

© Politis

Pour ceux qui l’ont reçu, le discours qui l’accompagne n’est pas encore aussi marqué qu’il a pu l’être avant la crise. « On nous l’a envoyé sans message particulier. On vous livre ça, à vous d’en tirer les conséquences, lance un médecin qui souhaite garder l’anonymat. C’est plus souvent au moment des réunions qu’on nous demande des comptes. On doit justifier de tels ou tels chiffres, qui parfois évaluent mal la réalité : si une salle de bloc n’a pas ouvert, ça peut être à cause du manque de personnel, parce que le médecin est malade ou encore parce qu’un lit est défectueux, mais ça, ce n’est pas précisé dans leur tableau [voir ci-dessous] or ils le savent très bien puisqu’on a les mêmes tableaux sur nos consommations de matériels et médicaments et sur le personnel. »

© Politis

Dans le premier tableau publié relatif à l’évolution de la reprise par site, ainsi que celui ci-dessous, faisant état des programmations et urgences, l’activité est comparée à celle des semaines précédentes, mais aussi à celle de l’année dernière. « Ils ont cette maladresse de comparer nos activités à celles de l’année dernière, et ce malgré la crise : on voit quand même l’absurdité de l’administration qui ne peut s’empêcher de faire ce genre de compte », constate Agnès Hartmann.

© Politis

Ces réflexes de chiffrages empilés, comparés aux résultats précédents et objectifs, rappellent de mauvais souvenirs aux médecins. Censés donner une image de l’activité d’un service, ces tableaux Excel sont surtout l’outil d’une gestion budgétaire et d’une pression de rentabilité. « Chaque début de réunion commence par un tableau Excel, dénonçait il y a quelques mois la professeure Hartmann, lançant la vague de démissions administratives des chefs de service – qui ont repris l’activité pendant la crise.

Objectifs de rentabilité

Politis s’est procuré un autre exemple d’un tel document. Datant de 2018 et transmis à tous les chefs de service concernés, il fut accompagné d’un mail demandant expressément à chaque médecin de surtout prendre connaissance de « l’écart entre les séjours réalisés et la cible proratisée » – en gras et souligné dans le texte d’origine.

Cet écart se calcule par la différence entre le nombre de séjours réalisés et l’évaluation d’un résultat « cible » que le chef de service doit annoncer à chaque fin d’année pour l’année suivante. Autrement dit, un objectif de nombre de séjours hospitaliers à atteindre. En fonction de cette annonce, son service est noté en bleu s’il l’a dépassé, en rouge si non.

« Si vous la dépassez, vous ne savez pas évaluer votre activité, si vous n’y arrivez pas, vous êtes un fainéant : à la fin, quoi qu’il arrive, c’est une sanction ! » grogne un médecin qui souhaite rester anonyme. Le tableau montre même combien le médecin a fait perdre d’argent à l’hôpital par rapport à ce qu’il avait estimé. C’est ce qui apparaît ci-dessous sous le terme d’« écart à la cible » dans la colonne « recettes ».

© Politis

Dans cet exemple il s’agit d’un service d’unité d’hospitalisation de courte durée, rattaché aux urgences, dont les prévisions sont particulièrement difficiles à faire mais qui a fait « perdre » 26.000 euros de « non-recettes » par rapport à ce que le chef de service avait évalué cette année-là. Le taux d’occupation est aussi de 153% en 2017 et de 164% en 2018.

« On doit systématiquement se justifier sur nos résultats, en revanche personne ne s’inquiète du taux d’occupation qui dépasse 100% : pourtant, ça veut dire qu’on manque de lits, qu’on a des patients dans le couloir et qu’il y a donc un vrai dysfonctionnement, mais on ne vous donnera pas plus de moyens, en revanche, quand vous êtes en dessous, on vous en retire… » témoigne un médecin.

© Politis

Ci-dessus, un exemple d’un pôle Gériatrie avec les mêmes classifications.

Le PMCT est le poids moyen du cas traité, c’est-à-dire le tarif moyen qu’un patient rapporte au service. DMS signifie durée moyenne de séjour. Si un médecin d’un autre service intervient sur un patient hospitalisé en pédiatrie par exemple, le « bénéfice de l’acte » peut aller au service où il est hospitalisé alors que le « manque à gagner » du temps et de l’acte pour le service d’origine du médecin ne lui est pas comptabilisé.

« Même si, à la fin, ça fait gagner de l’argent à l’hôpital, la direction est capable de me reprocher des baisses de chiffres parce qu’à un moment je suis intervenu chez les collègues : c’est complètement absurde. En plus, d’un point de vue médical, ces tableaux ne nous servent à rien ! » se plaint un médecin.

Il y a aussi le fameux « index de performance » qui correspond à une comparaison de la durée moyenne de séjour entre services similaires de différents hôpitaux. « On n’a jamais vraiment compris comment ils le calculaient, souffle Agnès Hartmann, mais il est censé évaluer combien vous arrivez à faire “passer” de malades dans vos lits, sachant que plus il en passe, plus l’hôpital gagne. »

Mais la comparaison se fait sur des services qui, bien que leurs noms soient similaires, n’ont pas du tout les mêmes activités, sur des bassins de population complètement différents. « Moi j’ai des malades qui ont des plaies graves et que je dois garder longtemps : ça me plombe mon “indice de performance”. »

Même constat à propos des bassins de population de classes plus populaires où la gestion du « flux » peut être impactée par des réalités sociales ou encore par la présence ou l’absence, dans l’entourage de l’hôpital, d’établissements de soins de suite, qui permettent de prendre le relais des hôpitaux après des soins lourds. « Ils prétendent prendre tout cela en compte dans les codages et ils sont persuadés que ça reflète la réalité », lance la professeure Hartmann.

Pressurisation avant concertation

Dans tous les services le constat est le même : « On a l’impression de vendre des yaourts », s’agace un médecin. Et c’est précisément ce réflexe de gestion ultra-budgétaire que les médecins ne veulent pas voir revenir. « Avant la crise, ces tableaux circulaient beaucoup et partout, pour le moment, nous n’en avons pas encore reçu chez nous », pondère un médecin dans un des sites dont la reprise de l’activité chirurgicale des dernières semaines est en rouge.

Au CHU de Rennes, pas encore de tableaux, mais la pression est là : « On nous redemande de faire des dossiers à valider dès qu’on a besoin de quelque chose et puis on nous transmet des mails tard le soir, grogne la professeure Cécile Vigneau, cheffe de service de néphrologie. Vendredi soir, ma direction m’a envoyé un mail indiquant les conditions de reprise pour le lundi matin. Sachant qu’on doit prévenir tous nos patients avant, ça équivaut à nous demander de passer notre week-end à travailler. Tout cela sur des reprogrammations non urgentes : on sent bien qu’il faut qu’on se dépêche, mais ils ne nous pressurisent pas encore de manière totalement ouverte, tout cela est diffus. »

À la Pitié-Salpêtrière, « on nous compare. À l’envoi de notre tableau Excel, on nous a écrit “la rive droite code mieux que la rive gauche”: on sort à peine du Covid ! On ne comprend pas ce qu’ils cherchent, s’agace Agnès Hartmann. La direction reprend sa logique de “quota” : par exemple, ils nous accordent une infirmière si on ouvre dix lits – avant c’était une pour treize. On en a demandé une pour six patients, afin de désengorger les urgences et ça nous a été refusé parce qu’on n’avait pas la possibilité d’en ouvrir dix… Ça aurait donné un peu de souplesse aux urgences, mais non. On revient sur un système où les finances comptent plus que les malades. Le quoi qu’il en coûte est bel et bien fini ! »

L’ouverture, lundi 25 mai, d’une concertation sur l’avenir de l’hôpital risque d’être houleuse, d’autant que, pour le moment – soit quatre jours avant –, aucun des médecins que nous avons interrogés n’a reçu d’invitation, un calendrier de discussion ni même une base de travail sur l’avenir de l’hôpital. La concertation commence bien.


PAR NADIA SWEENY

PUBLIÉ LE 21 MAI 2020

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Tribune : chômage, précarité, empêcher une catastrophe sanitaire et sociale

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Madame la Ministre du Travail, Monsieur le Directeur de Pôle Emploi :

Nous vous adressons un appel solennel pour apporter dans les meilleurs délais une réponse à l’urgence sociale due à la crise sanitaire et économique actuelle, qui se traduit par une explosion du chômage et de la précarité et risque de se transformer en catastrophe sociale.

D’ores et déjà le nombre d’inscrit-e-s à Pôle emploi a bondi de 7% en mars. Or, si 12 millions de salarié-e-s ont été couvert-e-s par le chômage partiel – payé pour partie par l’UNEDIC –, des milliers de contractuel-les à durée déterminée ou en CDD d’usage, de vacataires, d’intérimaires, d’intermittent.es de l’emploi ont vu leurs missions arrêtées ou non renouvelées et ne les verront pas reconduire. Des secteurs entiers de l’économie – hôtellerie, restauration, culture, tourisme, sports… – sont déjà à l’arrêt sans savoir dans quel délai et quelles proportions ils pourront reprendre leur activité.

Ces travailleur-euses précaires qui ne vivent ordinairement que de leur travail, n’ont pas bénéficié de mesures de protection exceptionnelles pendant le confinement et n’ont survécu que grâce à la solidarité alimentaire organisée par les citoyen-ne-s et les mairies.

Les mesures prises par le gouvernement face à cette urgence sociale sans précédent sont totalement insuffisantes : seuls les allocataires de l’ARE et de l’ASS verront leurs droits prolongés mais seulement jusqu’au 31 mai… S’il a été annoncé aux intermittent-e-s du spectacle une « année blanche » (pour laquelle nous attendons avec vigilance les décrets d’application), rien n’est prévu pour les autres catégories de chômeurs, chômeuses et de précaires dont des milliers ne parviennent plus ni à se nourrir, ni à payer leur loyer et leurs charges.

La situation des chômeurs, chômeuses et précaires était déjà très grave avant cette crise sanitaire : sur plus de 6,5 millions de sans emploi ou en emploi intermittent, seuls 3 millions étaient indemnisés par l’assurance-chômage, soit 46% des inscrits à Pôle emploi. La réforme de l’assurance-chômage, par son décret du 29 décembre 2018 aggravant les sanctions et celui du 26 juillet 2019 dont le premier volet au 1er novembre a allongé la durée d’affiliation nécessaire pour l’ouverture de droits et leur rechargement, avait déjà exclu de l’indemnisation plus d’un demi-million de chômeurs, chômeuses et précaires. Le second volet de ce décret, dont l’application prévue au 1er avril a été reportée au 1er septembre, va diminuer ou supprimer les allocations d’au moins un autre demi-million de chômeurs, chômeuses et précaires, et touchera particulièrement ceux et celles qui alternent contrats courts et chômage.

L’allongement de la durée du travail autorisée sous état d’urgence sanitaire ainsi que les congés imposés pendant le chômage partiel ne font qu’aggraver les choses. Avec des vagues de licenciements à redouter, des prévisions font état d’un million de chômeurs et chômeuses supplémentaires d’ici fin 2020. C’est bien une véritable catastrophe sociale que nous vivons, et qui n’en est qu’à ses débuts.

Aussi nous vous demandons solennellement :

  • la prolongation sur un an – soit une année blanche – de l’ensemble des droits des chômeurs, chômeuses et précaires inscrit-e-s à Pôle emploi
  • l’ouverture de droits à une indemnisation leur permettant de vivre à l’ensemble des personnes en emploi discontinu ou sans emploi et qui ne pourront pas en retrouver durant cette période
  • qu’aucune radiation ne puisse sanctionner une femme ou un homme déjà sans emploi en cette période de difficultés accrues, et la suspension du contrôle de la recherche d’emploi
  • d’assurer cette indemnisation dans des conditions de sécurité sanitaire pour les demandeurs/ses d’emploi comme pour les agent-e-s de Pôle emploi.
  • l’abrogation définitive de la réforme de l’assurance-chômage à savoir les décrets du 29 décembre 2018 et du 26 juillet 2019
  • la création immédiate d’un Fonds exceptionnel d’indemnisation, prenant en charge le financement du chômage partiel par l’UNEDIC, et alimenté par une augmentation des cotisations sociales des employeurs et la taxation des hauts revenus ainsi que des profits et dividendes des entreprises. Nous rappelons que, au delà de cette situation exceptionnelle, les caisses de l’UNEDIC doivent être justement réalimentées par : la suppression des exonérations de cotisations sociales et une augmentation des salaires, notamment au travers d’une réelle égalité salariale hommes/femmes
  • le retour à un véritable service public de l’emploi, le renforcement de ses missions d’accompagnement, de formation et d’indemnisation, avec les moyens pour pouvoir le faire et la création des postes d’agent-e-s nécessaires.

 

Associations de chômeur-se-s et précaires, syndicats de Pôle emploi, syndicats et collectifs conscients de l’importance des droits au chômage indemnisé et au service public de l’emploi, nous agissons collectivement, depuis des années, pour les droits et l’amélioration des conditions de vie des chômeurs, chômeuses et précaires. Nous mesurons la catastrophe qui est en train d’arriver. Il est indispensable que vous l’entendiez et preniez ces mesures d’urgence.

Les signataires

AC ! – Agir ensemble contre le Chômage et la Précarité
APEIS – Association pour l’Emploi, l’Information et la Solidarité
CGT Pôle emploi IDF
CNTPEP CGT – Collectif National des Travailleurs Privés d’Emploi et Précaires
MNCP – Mouvement National des Chômeurs et Précaires
SNU Pôle emploi FSU
Solidaires SUD Emploi
CLAQ – Comité de Libération et d’Autonomie Queer
Collectif Vacataires Paris Musées
CPHRE – Collectif des Précaires Hôtellerie Restauration Événementiel
DAL – Droit Au Logement
Femmes contre les précarités, le chômage et les discriminations
Gilets Jaunes Intermittent.es Chômeur.es Précaires
Stop Précarité
SUD Culture et Médias Solidaires
Union Syndicale Solidaires

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Révélations : Qwant, boulet d’État

Source : https://www.lemediatv.fr/articles/enquetes/revelations-qwant-boulet-detat-z-DwVYPzQymrJjlldr8t4g

Emmanuel Macron et la Caisse des dépôts continuent de soutenir le moteur de recherche prétendument français, censé concurrencer Google, alors qu’il fonctionne grâce à l’américain Microsoft et qu’il est mis en cause dans un rapport de la direction interministérielle du numérique. Subvention de plus de 20 millions d’euros, obligation de l’installer dans chaque administration, actionnaires sulfureux et ramifications troubles… Enquête au cœur de la start-up nation.

Ce devait être le fleuron de la French Tech, l’une des promesses les plus ambitieuses de la start-up nation : Qwant, le moteur de recherche français dédié au respect de la vie privée de ses utilisateurs, qui promettait de mener le combat contre les géants de la Silicon Valley au nom de la « souveraineté » technologique.

Fondé en 2011 par les hommes d’affaires Jean-Manuel Rozan, Eric Léandri et Patrick Constant, souvent présenté par la presse comme le « Google français », Qwant est devenu en janvier dernier le moteur de recherche officiel de l’administration française, qui l’installera par défaut sur tous ses ordinateurs. Au même moment, la Caisse des Dépôts et Consignations (bras financier de l’Etat) a décidé de réinvestir dans la start-up, faisant suite à plus de vingt millions d’euros dépensés ces dernières années.

Sur le papier, cela pourrait passer pour une success story. Mais en réalité, Qwant ne marche pas, ou mal. Ses résultats sont tirés principalement du moteur de recherche Bing, de Microsoft ; ils sont souvent datés, peu fiables, peu pertinents, limités en nombre. C’est le constat tiré par la Direction interministérielle du numérique (DINUM) dans une note confidentielle datée du mois d’août 2019, que Le Média s’est procurée. Certains éléments de cette note avaient déjà été révélés dans Acteurs publics en janvier 2020, mais elle n’avait pas été publiée dans son intégralité, comme s’y était pourtant engagé le secrétaire d’État au numérique, Cédric O.

La note a été rédigée par des agents de la direction interministérielle du numérique (alors Dinsic, aujourd’hui DINUM), assistés de confrères de l’ANSSI (l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information), du ministère des Armées et de l’École normale supérieure. Tous ont été chargés de réaliser un audit d’une journée chez Qwant, en vue de son installation sur les ordinateurs de l’administration publique. Malgré leur prudence initiale, les auditeurs pointent du doigt des failles importantes dans le service offert par la start-up, conseillant ainsi de conditionner son utilisation dans l’administration à une série de changements dans le cœur du moteur de recherche. Un avis manifestement ignoré par le gouvernement.

Suite à un second audit réalisé en septembre 2019 en l’espace de quelques heures, les inspecteurs de la DINUM recommandent finalement dans une note remaniée « la signature de la note généralisant l’installation par défaut de Qwant au sein de l’administration » car, assurent-ils alors, « Qwant [se trouve] en cours de migration de son moteur d’une première version limitée techniquement vers une nouvelle version plus aboutie ». Mais en mai 2020, cette seconde version « à l’état de prototype » au moment de l’audit n’était toujours pas mise en service.

Concernant la première version de Qwant (la seule disponible), la DINUM est catégorique : le moteur de recherche « souffre de plusieurs limitations : – une difficulté à passer à l’échelle, notamment en termes de nombre de pages web traitées ; – une difficulté à gérer un rafraîchissement fréquent des pages web déjà visitées pour en capturer les modifications ; – une impossibilité d’utiliser l’index en temps réel pour les recherches des utilisateurs ». Un motif de satisfaction toutefois : les auditeurs semblent reconnaître à Qwant sa capacité à préserver la vie privée des utilisateurs – contrairement à Google – mais rappellent que « d’autres moteurs de recherche pourraient revendiquer la satisfaction du premier critère de respect de la vie privée ». Et eux ne bénéficient pas de fonds publics…

La note s’interroge ensuite sur « l’utilisation de Bing, [le moteur de recherche de Microsoft], en sous-traitance de Qwant ». Le cœur d’un moteur de recherche, c’est son « index ». Plus un index est vaste, plus un moteur de recherche est performant. L’index de Google est par exemple bien plus grand que celui de ses concurrents, ce qui explique que l’entreprise américaine détienne à elle seule 91% du marché (en 2019), contre 2,55% pour Bing, deuxième dans le classement.

De fait, Qwant s’appuie principalement sur la technologie Bing de Microsoft pour son propre moteur de recherche. L’opacité de la relation exacte entre Bing et Qwant, et plus largement de la performance de l’index de Qwant exaspèrent les inspecteurs de la DINUM : « La situation concernant l’articulation de la capacité de recherche Web propre de Qwant avec Bing est peu claire », écrivent-ils, d’autant plus que « l’équipe constate que Qwant ne sait pas répondre précisément aux questions concernant enchaînement exact des traitements et ne sait pas quantifier son niveau d’utilisation réelle de Bing ». Les auditeurs ne peuvent pas « exclure un scénario dans lequel l’essentiel des réponses viendrait in fine de Bing ».

Entre 63% et 75% de dépendance à Bing…

Pour Qwant, qui proclame depuis longtemps que son moteur est « souverain », ces constats sonnent comme un désaveu. En annexe de la note, l’analyse technique des auditeurs se fait à la fois plus sévère et précise. Il y est relevé « des incohérences dans les durées de maintien en cache des différentes données, qui pourrait entraîner une situation dans laquelle les résultats de recherche sont composés quasi-exclusivement de résultats Bing depuis plusieurs mois ». Et d’y décrire un « fonctionnement par lots » qui souffre « de certaines limitations » et « qui [rend] par exemple difficile un rafraîchissement très régulier de certaines pages Web ».

En clair, la DINUM reproche à Qwant l’ambiguïté de fond sur la manière et l’ampleur de l’utilisation de Bing, mais également le fait que les résultats proposés par Qwant sont souvent datés – un vrai problème pour un moteur de recherche qui a l’ambition d’être utilisé par l’ensemble des fonctionnaires de l’État.

Les inspecteurs recommandent ainsi « de conditionner la signature de la note instaurant la généralisation de l’installation par défaut de Qwant à trois conditions : 1. une vérification dans les locaux de Qwant des affirmations de remise en place de l’indexeur et de la mesure de 60% de dépendance à Bing, ainsi qu’une vérification de la méthode de calcul de cette dépendance ; 2. la transmission quotidienne à la DINSIC du taux de dépendance à Bing ; 3. l’acceptation d’une clause de revoyure lors de la mise en place de la version 2 du moteur aux environs de janvier 2020 », accompagnée par « un nouvel audit » ».

Janvier 2020, c’est le moment qu’a choisi le secrétaire d’État Cédric O pour annoncer la généralisation de Qwant sur les postes informatiques de l’administration publique… alors que l’entreprise n’a toujours pas proposé une nouvelle version de son produit (pourtant nécessaire) aux internautes. Contacté par Le Média, le cabinet de Cédric O n’a pas donné suite à nos demandes d’explication, et reste étrangement silencieux.

Avant cette annonce ministérielle de janvier, les inspecteurs de la DINUM se sont en fait rendus une deuxième fois chez Qwant, en septembre 2019, pendant quelques heures. Les auditeurs mandatés semblent alors mettre un peu d’eau dans leur vin, après avoir récupéré un « indicateur d’autonomie ». Si ce dernier indique une évolution positive du recours à l’américain Bing, il est frappant de constater que les taux de dépendance de Qwant à l’égard de la société de Microsoft sont encore considérables. Ainsi, en juillet 2019, sept ans après sa création, le moteur de recherche, annoncé comme « souverain », utilisait Bing dans plus de 75 % de cas. Fin septembre, ce taux de dépendance avait baissé à 65 %. Autrement dit, près des deux tiers des requêtes web auprès de Qwant étaient encore traitées par Bing de Microsoft.

Révélations - Qwant, boulet d'État
Taux de réponse quotidien à des requêtes web faisant appel à l’indexeur de Qwant (extrait du rapport de la Dinum).

Depuis, rien n’a évolué : dans une enquête publiée en avril sur le site NextINpact, le journaliste Jean-Marc Manach a examiné la dépendance de Qwant par rapport à Bing, en constatant que le service offert est toujours lacunaire et tout aussi dépendant du géant américain. Mis à l’épreuve, le moteur de recherche souverain fournit encore des résultats datés, dirige vers des pages qui n’existent pas ou qui ne sont pas mises à jour, ou affiche des théories complotistes en tête des résultats.

Reste un véritable mystère. Malgré ses failles patentes, l’entreprise jouit depuis un certain temps d’un soutien financier régulier de l’Etat. La consécration de Qwant par le gouvernement comme moteur de recherche officiel de l’administration ainsi que le capital injecté par la Caisse des Dépôts dès janvier 2017 viennent récompenser un produit dont l’efficacité est mise en question par ces mêmes institutions.

La Caisse des Dépôts au secours de Qwant

La Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), le bras financier des pouvoirs publics, détient aujourd’hui 20% de l’entreprise et compte réinvestir prochainement. L’objectif est notamment de sortir Qwant du rouge : l’entreprise aurait perdu 10 millions d’euros en 2017, et jusqu’à 11,2 millions d’euros en 2018. En mai 2020, la société n’avait toujours pas publié ses comptes de 2018, dérogeant à toutes les règles comptables habituelles.

Interrogée, la Caisse des Dépôts et Consignations nous a répondu par mail que « Qwant, qu’elle accompagne depuis sa création, est déjà un succès. En effet, un moteur a émergé dans la durée face aux autres grands moteurs ». Une définition singulière du « succès », puisque Qwant détient 0,78% du marché en France, moins qu’Ecosia, le moteur allemand qui s’appuie sur Bing.

Plus étonnant encore, pour le bras financier de l’Etat, Qwant répond à toutes les attentes : « Les audits sont satisfaisants et permettent donc à la Banque des Territoires (groupe CDC) de renouveler sa confiance en Qwant ». Ajoutant : « L’objectif est de capitaliser sur les fondamentaux technologiques démontrés de la société […]. Qwant doit disposer des moyens d’accélérer son déploiement dans les entreprises, notamment dans les secteurs industriels sensibles ».

Mystère dans le mystère, ce nouvel engagement de la Caisse des Dépôts est assorti d’une véritable reprise en main de l’entreprise… qui ressemble à une mise sous tutelle. Éric Léandri, PDG depuis 2016, l’un des actionnaires co-fondateurs de la société depuis 2011, a été écarté de ses fonctions. Officiellement, il a pris la tête d’un « comité consultatif chargé de définir les grandes orientations stratégiques de l’entreprise ». Dans les faits, il a perdu son pouvoir, son salaire, son bureau, et sa voiture de fonction (une Tesla). Ses plus proches – de hauts cadres qui étaient décriés par le reste des salariés – ont également été poussés vers la sortie.

Qwant s’est ainsi doté depuis janvier d’un « conseil de gouvernance » présidé par Antoine Troesch, directeur de l’investissement de la Banque des Territoires, l’une des directions de la CDC. Pour remplacer Léandri, la Caisse a choisi l’ancien directeur général adjoint, Jean-Claude Ghinozzi, un ancien cadre de… Microsoft : « J’ai rejoint Qwant alors que j’étais dans un grand groupe technologique [Microsoft, NDLR], justement pour travailler sur une alternative souveraine, centrée autour du respect de l’utilisateur et de sa vie privée », déclarait-il à Libération.

Dans le cadre de cette enquête, Le Média a tenté sans succès de rencontrer le nouveau dirigeant. Qwant n’a pas souhaité faire davantage de commentaires quant à sa situation financière et ses relations avec son actionnariat, tout en soulignant que « les audits réalisés depuis l’été dernier » ont « démontré notre capacité à développer notre indépendance technologique ».

En réalité, cela faisait plusieurs mois que certains actionnaires de la start-up essayaient par tous les moyens de remplacer Eric Léandri, tout puissant patron depuis 2016. Car l’année 2019 n’avait pas été tendre en termes de couverture médiatique. Différents médias, du Figaro au Canard Enchaîné, avaient relaté les difficultés de la start-up et pointé les responsabilités de la direction, accusée d’un style de management discutable.

La CDC, le bras financier de l’Etat qui a investi depuis 2017 plus de 20 millions d’euros dans le projet, commence alors à s’interroger sur le management interne ou les salaires dispendieux des cadres dirigeants, selon le site d’information La Lettre A. Mais le véritable coup de tonnerre est sonné par Mediapart, qui révèle qu’Eric Léandri faisait l’objet, jusqu’à la fin 2016, d’un mandat d’arrêt européen dans le cadre d’une enquête au sujet d’une escroquerie en Belgique. Interrogé peu de temps après par le site Clubic, Léandri préfère évoquer un complot contre son entreprise : « Il y a des gens qui sont allés très loin pour nous déstabiliser, je vous le confirme. Je sais qui et à quel poste, mais je ne peux pas en dire plus ».

Des patrons « protégés au plus haut niveau »

Suite aux alertes dans la presse, une bataille s’enclenche à l’intérieur de l’institution financière entre les pro et anti-Léandri : « La révélation qu’il a eu par le passé un mandat d’arrêt européen contre lui a fini par le décrédibiliser totalement au sein de la direction de la Caisse », analyse un ancien salarié. À la manœuvre, Olivier Sichel, un inspecteur des Finances, ex-PDG de Wanadoo (l’ancienne filiale internet de France Telecom), nommé directeur général adjoint de la Caisse en décembre 2017, et devenu également le patron de la Banque des Territoires. Le même Sichel qui « dès 2017, [alors qu’il était à la CDC, NDLR] a poussé à fond Qwant », selon un ex-conseiller de Mounir Mahjoubi, ex-secrétaire d’Etat au numérique…

Quoi qu’il en soit, à l’automne 2019, c’est lui qui mène la bataille contre Léandri au sein de la Caisse des Dépôts : « Dès que Sichel a dit qu’il fallait débrancher Léandri, il y a eu une levée de boucliers du côté des pouvoirs publics. Il y a eu des pressions sur la Caisse. Au plus haut niveau, on a beaucoup aidé le patron de Qwant. Il a de vraies protections. La consigne était qu’il fallait protéger le soldat Léandri. La Caisse devait donc lui trouver une sortie honorable, mais il n’y mettait pas du sien, ce qui nous a rendu la tâche encore plus ardue », nous confie un proche d’Olivier Sichel.

« La Caisse a brandi un véritable ultimatum, en conditionnant sa nouvelle aide au départ de Léandri de la direction de la société », analyse un ex de Qwant. L’action d’Olivier Sichel contre Éric Léandri en a froissé plus d’un au sein même de la Caisse des Dépôts où Qwant bénéficie de soutiens en interne. Au point qu’une note confidentielle, produite au sein de la direction, et synthétisant un scénario de sortie pour Léandri, a fini par « fuiter » auprès de Qwant. Preuve supplémentaire qu’Eric Léandri et son compère Jean-Manuel Rozan disposent de réseaux et relais puissants.

D’ailleurs, depuis qu’ils ont co-fondé Qwant, les deux associés historiques n’ont jamais lésiné sur les symboles de puissance. Plutôt que d’opter comme n’importe quelle autre start-up pour des locaux modestes dans les arrondissements parisiens à la mode du 10ème ou 2ème, ils ont préféré s’installer luxueusement au 7, rue Spontini dans le 16ème arrondissement, juste à côté du palace parisien le Saint James (où ils avaient leurs habitudes), à deux pas de l’avenue Foch et de la porte Dauphine. L’immeuble de verre de cinq étages où loge Qwant, pour 100 000 euros par mois, appartient en réalité à la Fradim, une société immobilière possédée par la famille Hariri, très proche de Jacques Chirac. Mais pour Qwant, ces locaux ostentatoires (et bien trop coûteux pour une jeune société qui vit sous perfusion d’investissements publics) vont bientôt faire partie du passé : à la Caisse des Dépôts, Olivier Sichel a donné l’ordre à Jean-Claude Ghinozzi d’y mettre un terme. Le prochain déménagement des locaux parisiens de Qwant est donc d’ores et déjà acté.

En réalité, au cœur de l’Etat, le dossier Qwant est devenu si sensible que chacun tente aujourd’hui, par tous les moyens, de se dédouaner de ses propres responsabilités. Un vrai changement. Car ces dernières années, la Macronie s’est particulièrement investie pour soutenir cette société qui devait représenter la success story de la start-up nation. « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une », avait affirmé le futur président Emmanuel Macron en avril 2017 dans la dernière ligne droite de sa campagne, suscitant les espoirs de nombreux entrepreneurs du numérique.

Depuis, le chef de l’État n’a pas manqué une occasion de promouvoir le capitalisme numérique à la française : présence au salon Vivatech organisé chaque année à la porte de Versailles par Les Échos (dont le propriétaire est Bernard Arnault) et Publicis, promotion du label « French Tech » par l’État, visites à la « station F », ce lieu parisien créé par le milliardaire Xavier Niel, censé accueillir des centaines de start-up…

Mais le premier signe tangible d’une symbiose entre la Macronie et Qwant est un tweet d’Emmanuel Macron lui-même le 14 avril 2015, alors qu’il est ministre de l’Économie de François Hollande : « Bravo au nouveau @Qwantcom ! Un Google français en marche ». Une fois à l’Elysée, ses troupes continuent de soutenir à toute occasion Qwant.

Le 14 juin 2018, les ministres Bruno Le Maire et Mounir Mahjoubi se déplacent ainsi à l’inauguration des nouveaux locaux de la société dans le 16ème arrondissement, à deux pas de la très chic avenue Foch : « Le résultat, il est là. Il y a un moteur de recherche, français. Il y a une entreprise digitale française de premier plan, et demain, il y aura une entreprise européenne digitale de premier plan, et c’est essentiel à nos yeux », lance Le Maire devant le PDG d’alors, Eric Léandri, tout sourire

Au début du quinquennat, Éric Léandri « était tout le temps fourré à l’Elysée », selon un ancien salarié de la société. Le PDG de Qwant a d’ailleurs participé à plusieurs voyages officiels à l’étranger, dont celui d’Emmanuel Macron en janvier 2018 en Chine. Un peu plus tard, en octobre 2018, Léandri donne la réplique au chef de l’Etat lors d’une visite de ce dernier à la station F. En octobre 2018, le ministre Bruno Le Maire réitère ses compliments à l’égard de Qwant.

De son côté, l’associé d’Eric Léandri, le financier Jean-Manuel Rozan, n’a jamais caché sa sympathie pour le président de la République, au point d’écrire un livre en son hommage : « Macron maillot jaune », sa réponse personnelle aux Gilets Jaunes.

Forcément, en mai 2019, c’est au tour du nouveau secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O – auparavant conseiller à l’Elysée, chargé des participations publiques et de l’économie du numérique, ancien trésorier d’En Marche ! pendant la campagne – de soutenir explicitement Qwant lors du salon Vivatech, en le présentant comme « le seul [moteur de recherche] capable de répondre aux attentes du gouvernement ».

C’est dans ce climat triomphal que tombent les premières révélations des journaux sur le management de Qwant. Pour ne rien arranger, au même moment, un petit entrepreneur du numérique, Marc Longo, fondateur dirigeant de l’Annuaire Français, critique ouvertement sur Twitter le service proposé par Qwant, contestant à de multiples reprises sa qualité de moteur de recherche souverain, révélant pour la première fois sa dépendance à Bing.

Marc Longo en était même arrivé à écrire aux parlementaires en mode lanceur d’alerte. Ses multiples prises de position lui ont valu d’être poursuivi en 2019 par Qwant au tribunal de commerce de Paris pour « dénigrement ». En appel, les poursuites contre Longo ont finalement été abandonnées. Entre temps, le journaliste d’investigation Jean-Marc Manach, spécialisé dans le numérique, qui a mené plusieurs enquêtes de fond dans lesquelles il démontre les insuffisances de la technologie Qwant, a subi de nombreuses pressions comme il le relate dans NextINpact.

Un actionnariat qui ressemble au bottin mondain

Des entrées à l’Elysée, des événements de communication avec des ministres… Décidément, Eric Léandri et Jean-Manuel Rozan ne sont pas deux entrepreneurs comme les autres. C’est qu’ils disposent de réseaux puissants.

L’étude de l’actionnariat de Qwant confirme toute l’étendue du carnet d’adresses du duo : un vrai bottin mondain de la politique et des affaires. Parmi les personnalités à avoir investi dans la société à travers les holdings Angels 1 & 2 – créées en janvier 2017 juste après la décision de la Caisse des Dépôts d’y investir alors 15 millions d’euros -, on trouve ainsi Thierry Gaubert, conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, un acteur clé du « dossier Karachi », ce système de rétrocommissions sur des contrats de sous-marins vendus au Pakistan et de frégates destinées à l’Arabie Saoudite, système que la justice soupçonne d’avoir permis le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995.

Par le passé, Thierry Gaubert avait ses entrées à la Caisse des Dépôts. De 2007 à 2011, l’homme d’affaires a même été administrateur de Icade, sa filiale immobilière. Selon les journalistes Martine Orange et Laurent Mauduit de Mediapart, l’ami de Nicolas Sarkozy y aurait joué un rôle lors d’obscures opérations financières. Au conseil d’administration de cette filiale de la Caisse, Gaubert côtoyait plusieurs personnalités qui deviendront bien plus tard des proches d’Emmanuel Macron : Augustin de Romanet, alors PDG de la Caisse des Dépôts et aujourd’hui PDG d’Aéroports de Paris (ADP), Serge Grzybowski, alors PDG d’Icade, et aujourd’hui directeur de l’immobilier d’ADP, ainsi que Agnès Pannier-Runacher, alors directrice adjointe et des finances de la Caisse des Dépôts, et aujourd’hui secrétaire d’Etat auprès de Bruno Le Maire.

À l’origine, Agnès Pannier-Runacher est l’un des discrets piliers d’En Marche. Référente du mouvement dans le 16ème arrondissement de Paris, cette inspectrice des finances passée par HEC connaît très bien Alexis Kohler, le tout puissant secrétaire général de l’Elysée, et le plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron : ils sont tous les deux issus de la même promotion Averroès de l’ENA. Mais Pannier-Runacher est également proche de l’équipe de Qwant : elle a même organisé à l’été 2019 une réunion de la section d’En Marche du 16ème arrondissement dans les locaux parisiens de la société.

Thierry Gaubert fut également le proche conseiller de l’ancien patron des Caisses d’Épargne, Charles Milhaud, lui aussi soutien de Nicolas Sarkozy. En juillet 2008, c’est d’ailleurs le groupe Caisse d’Épargne qui rachète Trustmission, une société spécialisée dans l’envoi sécurisé de documents, qu’Éric Léandri dirigeait depuis 2005. D’abord comme directeur-adjoint puis comme président, il assure alors « la conception et réalisation de la plate forme de dématérialisation à valeur probante », ainsi que la « revente au groupe Caisse d’Epargne Banque Palatine », comme l’indique son CV personnel que Le Média s’est procuré.

Parmi les autres actionnaires présents dans la holding Angels 2, on trouve aussi l’ancien producteur de télévision Claude Berda (le B du groupe AB Productions, créateur d’Hélène et les Garçons), via sa holding luxembourgeoise CB Lux. Berda avait participé en octobre 2016 à un dîner de levée de fonds pour Emmanuel Macron organisé chez Marc Grosman à Uccle, la banlieue chic de Bruxelles, autre actionnaire de Qwant et fondateur de la marque Celio.

D’autres personnalités, pourtant bien éloignées du monde de la « tech » ou de la « start-up nation » ont aidé Qwant en devenant actionnaires comme l’ancien ministre Philippe Douste-Blazy, un ami proche de Jean-Manuel Rozan et un soutien d’Emmanuel Macron en 2017, mais également l’homme d’affaires Franck Ullmann-Hamon, administrateur du magazine Marianne, le grand financier Michel Cicurel, ancien président de la Compagnie financière de Rothschild, ou encore le banquier genevois Robert Pennone, via la GS Banque SA (devenue One Swiss Bank), spécialisée dans « la navigation fiscale », c’est-à-dire les « structures légales déclarables qui permettent d’alléger la charge fiscale ».

« Robert Pennone, à l’origine, c’est LE réviseur bancaire de Genève, c’était les yeux du régulateur, tout le monde le connaît, il est passé aujourd’hui côté business. Je pense que GS Banque a dû porter des actions de Qwant pour un tiers qui ne souhaite pas apparaître… », nous explique un initié du petit monde bancaire de Genève. Pennone est en tout cas un proche de l’avocat Thierry Ulmann, qui a eu pour client le cabinet panaméen Mossack Fonseca, contraint à la fermeture en mars 2018 suite aux révélations des Panama Papers, et qui est l’ami d’enfance d’un autre avocat genevois, Christian Fischele, un temps administrateur de l’une des sociétés d’Alexandre Djouhri, comme l’expliquent les journalistes Simon Piel et Joan Tilouine, dans leur livre l’Affairiste. Cette Genève si secrète…

Qwant sauvé par Alex Springer et Emmanuel Macron

C’est qu’à l’origine Jean-Manuel Rozan est né dans la cité helvétique, haut lieu du système bancaire international. Après des études à Paris, c’est à New York, au beau milieu des années 1980 et de l’argent-roi, qu’il navigue entre la finance et la jet set, y ouvrant durant quelques mois le restaurant « la Coupole » (en référence à la célèbre brasserie parisienne), puis devient trader à Wall Street, notamment pour la puissante banque Indosuez.

Au tout début des années 1990, Rozan rejoint Paris et la banque Duménil-Leblé, dirigée par le banquier Alain Duménil, avant de lancer sa propre société de conseil en finance. À cette époque, il fait la rencontre de Vincent Bolloré qui commence à construire son empire. Si ses réseaux sont principalement dans la finance, sa véritable passion reste l’équitation. Cavalier émérite, il pratique le saut d’obstacles en compétition. Habitant en pleine forêt de Fontainebleau, à deux pas du village de Barbizon, cet éleveur de chevaux a également ses habitudes du côté de Deauville, où habite Thierry Gaubert, et de la Normandie, où se trouvent de nombreux haras. Bien loin du profil d’un génie en informatique de la Silicon Valley…

Justement, quand Jean-Manuel Rozan et Éric Léandri cofondent Qwant en 2011, les premiers temps sont durs. Les deux hommes se sont rencontrés trois ans plus tôt, quelques temps après la vente de Trustmission à la Caisse d’Épargne. Rozan, le financier, s’allie alors avec Léandri, l’ingénieur (selon son CV, le businessman a obtenu un diplôme d’ingénieur en télécom au début des années 1990).

S’attaquer au marché des moteurs de recherche où Google est en position de monopole, le challenge n’est pas mince. D’autant qu’à ses débuts, la start-up française se cherche encore un marché de niche : « Dès 2013, Qwant est sur le point de crever, nous rapporte d’ailleurs un ancien de la boîte. Rozan et Léandri essayent tout pour sauver leur mise de départ. C’est alors qu’arrive l’affaire Snowden, les thématiques de la vie privée et de la souveraineté numérique commencent à s’imposer dans le débat public, notamment en Allemagne, où le plus important groupe de presse du pays, Axel Springer, a commencé sa croisade contre Google. C’est seulement à ce moment-là que Rozan et Léandri vont se positionner sur ces thématiques, et ça va finir par payer : Axel Springer décide presque miraculeusement d’investir 5 millions d’euros dans l’aventure ». Cette année-là, Rozan, alors PDG de Qwant, promet aux médias la production prochaine d’un nouveau moteur de recherche d’une quinzaine de langues dans 30 pays.

Ce n’est qu’un mirage. « Ces gens-là ont d’abord voulu faire un coup financier », maugrée un ponte de la « tech » française. « À l’époque, Qwant a table ouverte dans toutes les institutions, à l’Assemblée Nationale, au ministère de la Défense, à la Région Île-de-France… », se souvient un ancien conseiller ministériel sous le quinquennat Hollande. Rozan et Léandri déploient effectivement un lobbying particulièrement insistant auprès des pouvoirs publics tout au long du quinquennat de François Hollande. Le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, est approché, mais aussi le cabinet de Fleur Pellerin, secrétaire d’Etat au numérique sous Ayrault… sans grand succès. La banque publique d’investissement concède toutefois en 2014 une modeste subvention de 450 000 euros.

À peine un an plus tard, Qwant se retrouve de nouveau tout proche d’un dépôt de bilan. Entre 2014 et 2015, le chiffre d’affaire de l’entreprise baisse ainsi de 91,5 %, passant de 1,2 million d’euros à un très modeste 101 800 euros.

Comme dans les plus belles histoires, alors que tout semblait perdu, Rozan et Léandri voient leurs espoirs de lobbying enfin exaucés. Le ministre de l’Économie de l’époque Emmanuel Macron et son équipe prennent fait et cause pour Qwant. La nouvelle secrétaire d’Etat au numérique, Axelle Lemaire, bien qu’entretenant de très difficiles relations avec Emmanuel Macron, est obligée de suivre l’impulsion donnée par le ministre de l’Économie. Au plus haut niveau de l’État, Qwant a alors le vent en poupe. Sollicitée à plusieurs reprises au cours de cette enquête, l’ancienne secrétaire d’État, travaillant aujourd’hui pour le cabinet de conseil Roland Berger, n’a pas donné suite à nos appels.

En avril 2015, l’élection présidentielle est encore loin, mais Emmanuel Macron se positionne déjà du côté du camp des start-up pour se donner une image de « modernité ». Le jeune ministre de l’Économie affirme, en compagnie de son homologue allemand, Sigmar Gabriel, une vision commune qui vise l’émergence de « champions » européens capables de concurrencer les GAFA. Le « défi, c’est de faire croître ces acteurs pour en faire des champions », affirme alors le patron de Bercy. L’effet du soutien d’Emmanuel Macron pour Qwant est immédiat : dès l’automne, la start-up signe un accord avec la Banque européenne d’investissement, lui donnant accès à un prêt de 25 millions d’euros.

À la même période, un entrepreneur français, Eric Mathieu, fondateur de la société Xilopix, propose lui aussi un moteur de recherche à la française, dénommé Xaphir. Il multiplie alors les rendez-vous auprès des responsables économiques et politiques pour récupérer des investissements, sans succès. Manquant de fonds, Xilopix sera racheté pour une bouchée de pain (200 000 euros) par Qwant en 2017.

Amer, Eric Mathieu est aujourd’hui convaincu que l’aide publique dont a bénéficié son concurrent a empêché le développement de son entreprise : « En 2016, alors qu’on cherchait de nouveaux investisseurs, Qwant est devenu un moteur de recherche franco-allemand avec le soutien de François Hollande et Angela Merkel. Les organismes publics comme la Caisse des Dépôts ou la Banque européenne d’investissement ont misé sur Qwant. Cela a refroidi nos associés. Cela a tué Xilopix. Pourtant, nous avons réussi à sortir Xaphir en mai 2017. Mais nous n’avions plus de cash pour continuer. […] J’ai refusé de vendre la technologie de Xilopix à des Chinois comme Ali Baba. Car j’ai toujours voulu faire un moteur de recherche souverain pour la France et l’Europe. Qwant a repris le site d’Épinal et les effectifs. Mais des 35 personnes de Xilopix, il ne reste plus que deux ingénieurs », explique-t-il dans les colonnes de Vosges Matin.

Tropisme africain et réseaux corses d’Eric Léandri

Que pouvait bien peser un petit entrepreneur comme Éric Mathieu, installé à Épinal, face aux réseaux de Jean-Manuel Rozan et Eric Léandri ? Énième trace d’un poids politique hors mesure. Et qui commence à donner le vertige.

Fin 2016, Rozan passe les commandes à Léandri à la tête de Qwant. « À un moment donné, fort de ses soutiens au cœur de l’Etat, Léandri s’est senti intouchable », témoigne un acteur de l’époque. Pourtant, malgré ses connexions au plus haut niveau, la direction de Qwant n’arrive pas à intéresser les industriels français : « En réseautant dans la Macronie, Léandri et Rozan ont eu accès à de grands patrons, mais jamais ces gens n’ont investi un seul centime », constate un initié.

Plusieurs réunions sont organisées entre Qwant et les cadres du groupe Bolloré, mais ces dernières ne débouchent sur aucun projet concret. En 2017 est aussi sollicité l’un des papes de la « tech » française, Xavier Niel, propriétaire de Free, alors proche d’Emmanuel Macron… Peine perdue, le magnat ne donne pas suite : « Xavier a un avis très réservé sur Qwant », nous confie l’un de ses proches.

« Léandri se prenait pour un PDG du CAC 40 alors que sa boîte faisait péniblement 5 millions d’euros de chiffre d’affaires », raille aujourd’hui un ancien salarié qui se souvient par ailleurs que « Léandri avait toujours mille projets en parallèle, ça partait souvent dans tous les sens, il a même voulu se lancer dans le téléphone chiffré ! Même si tous ces projets n’aboutissaient pas forcément, cela lui permettait d’avoir des liens avec tout l’écosystème du numérique français. Résultat, ils sont bien peu à avoir ouvertement critiqué Qwant, alors qu’ils sont nombreux à être réservés sur la technologie proposée ».

Le passé d’Eric Léandri brasse large et s’étend de la Corse à l’Afrique. Le businessman y a longtemps travaillé, notamment au Rwanda, pour une entreprise informatique indienne. Mais sur son CV, on ne trouve pas trace de ses pérégrinations passées, même si sa holding personnelle fleure bon l’aventure puisqu’elle s’appelle la Léandri Mining Corporation. C’est en Afrique qu’il fait la connaissance d’un compatriote corse, Philippe Micaelli, spécialisé dans la cybersécurité. Via sa société Vesco (l’homme est originaire de la commune de Vescovato, proche de Bastia en Haute-Corse), cet ancien militaire, parrain de l’un des enfants d’Eric Léandri, investira un million d’euros dans Qwant, et deviendra même le directeur du « business development ».

En Corse, Eric Léandri connaît beaucoup de monde. Il est proche d’un autre entrepreneur du numérique, Pierre Noë-Luiggi, l’ancien PDG d’Oscaro.com, le numéro 1 des pièces détachées sur internet. Il a également fait en sorte d’installer la filiale Qwant Music à Ajaccio, permettant à la start-up de bénéficier des fonds européens de développement régional (Feder) à la hauteur de deux millions d’euros. Eric Léandri a grandi dans la préfecture de la Corse du Sud. Son père Jean-Paul fut employé à l’Eden Roc, un grand hôtel situé route des Sanguinaires, qui a appartenu à Jean-Jé Colonna. Son oncle était Christian Léandri, un ex-policier tombé dans le banditisme et assassiné en 1990.

À Ajaccio, Léandri soigne donc particulièrement ses relations publiques en multipliant les sponsorings d’équipes de sport : 30 000 euros pour une équipe de hand, 70 000 euros pour une équipe de volley, mais surtout près de 100 000 euros pour le club de foot GFCA, le Gazélec d’Ajaccio, considéré par les services de police comme proche de la « bande du Petit bar », qui a aujourd’hui la haute main en Corse du Sud, comme le révélait en juillet dernier une enquête de l’ÉquipeDésormais, l’actuelle direction de Qwant conteste l’existence de tels contrats de sponsoring. En 2019, les joueurs du Gazélec ont pourtant arboré le logo du moteur de recherche sur leurs maillots, et ont même visité les locaux parisiens de la société un an plus tôt.

Quand il dirigeait Qwant à Paris, Eric Léandri n’hésitait pas ainsi à sur-jouer de ses origines corses vis-à-vis de ses salariés. En témoigne cette scène : en juin 2019, le patron convoque tous les collaborateurs parisiens au 5ème étage dans la grande salle de réunion de la société : il est persuadé que certains d’entre eux parlent à la presse.

Quelques mois plus tôt, comme le révèle Jean-Marc Manach dans l’une de ses enquêtes, lors d’une réunion de recadrage rassemblant une quarantaine de salariés, le même Éric Léandri présenta un schéma PowerPoint pour expliquer « comment ça se passe chez moi en Corse au sujet de la confiance : un meurtre a été commis, il y a deux suspects : SUSPECT 1, SUSPECT 2. Si SUSPECT 1 balance SUSPECT 2 à la police, SUSPECT 2 va en prison et quand il sort il se venge et tue SUSPECT 1 », et vice-versa. A contrario, si « aucun des deux ne balance l’autre à la police, personne ne va en prison et tout le monde est content. Donc moi bien entendu je veux que ce soit comme ça entre nous », concluait le président. Selon des proches de l’ancien directeur général, il s’agissait alors d’une plaisanterie. Ambiance…

Mais le grand ami d’Eric Léandri, c’est Paul Marcaggi. Il possédait il y a une quinzaine d’années un cabinet médical à Ajaccio et était employé par la police nationale comme légiste en Corse-du-Sud. C’est lui qui est intervenu le soir du meurtre du préfet Claude Érignac, le 6 février 1998, puis qui a avancé l’hypothèse que le tueur devait être de grande stature – donc plus grand qu’Yvan Colonna, le tueur présumé – avant de revenir en partie sur ses déclarations.

Après son départ de la police, Marcaggi s’est lancé dans les affaires, notamment en Chine et en Afrique. Dans l’Empire du milieu, il a fondé WEI World, un cabinet de consultants à Pékin, et il a co-fondé Eusino, à Suzhou, près de Shanghai, avec Qian Wang, un ancien responsable commercial du groupe Airbus. C’est tout naturellement qu’Eric Léandri lui a proposé de diriger Qwant China, représentant Qwant en Asie. En 2019, Éric Léandri est d’ailleurs revenu en Chine pour essayer de trouver des fonds, sans succès.

Pour autant, l’action de Paul Marcaggi a-t-elle finalement permis à Qwant de disposer de soutiens chinois ? Fin mars, en pleine crise sanitaire du Covid-19, il a été annoncé que Qwant allait équiper par défaut l’ensemble des téléphones proposés par le géant chinois Huawei en France, en Allemagne et en Italie. Les deux entreprises se connaissent bien : à ses débuts, Qwant, « moteur souverain », ne s’est pas gêné pour utiliser des serveurs Huawei !

C’est en tout cas Paul Marcaggi qui permet à Éric Léandri de rencontrer l’année dernière Bernard Squarcini, le « squale », l’ancien grand patron du renseignement intérieur sous Nicolas Sarkozy (il a dirigé entre 2008 et 2012 la DCRI, fusion d’une partie des RG et de la DST). À l’époque, Eric Léandri tente de savoir qui cherche à lui nuire à la tête de Qwant. Pour défendre ses intérêts ainsi que ceux de Qwant, il va s’adjoindre les services de la grande avocate Marie-Alix Canu-Bernard, compagne d’Ange Mancini, ancien coordonnateur national du renseignement (CNR) sous Sarkozy (et au début du quinquennat Hollande), également proche de Bernard Squarcini. Côté politique, Léandri peut également compter sur l’aide du député François Pupponi, l’ancien maire de Sarcelles, ex-lieutenant de Dominique Strauss-Kahn. [MAJ 20/05 : Monsieur Pupponi précise « n’être jamais intervenu pour Qwant » et « avoir rencontré Monsieur Léandri deux fois par des amis communs ».]

Un lobbyiste proche de Benalla et Macron

Pour faire valoir leur point de vue auprès des pouvoirs publics et des milieux d’affaires, Eric Léandri comme Jean-Manuel Rozan vont également faire travailler de nombreux lobbyistes, comme Léonidas Kalogeropoulos, ou l’ancien haut diplomate Gérard Errera, également conseiller du fonds d’investissement américain Blackstone… Eric Léandri reçoit aussi le soutien de son ami Laurent Bourrelly, un temps conseiller chez Qwant, installé en Andorre – un geek qui aime écrire sur le blanchiment d’argent. « Une partie des fonds de Qwant est en fait partie en lobbying ! », déplore un salarié de l’équipe actuelle. En septembre 2017, la start-up avait ainsi recruté Léonard Cox, l’ancien chef de cabinet de Pierre Gattaz au Medef, pour 159 000 euros brut, pour s’occuper des « affaires publiques ». Pour le même salaire annuel, Qwant recrute un an plus tard Sébastien Ménard comme « conseiller en stratégie ».

Sébastien Ménard connaît bien les rouages politico-administratifs pour avoir travaillé par le passé dans les cabinets de droite de Renaud Dutreil et de Roger Karoutchi. Mais si Qwant l’a recruté, c’est que le jeune homme s’est très tôt investi dans l’aventure présidentielle d’Emmanuel Macron, n’hésitant pas à présenter l’ancien ministre de l’Économie comme un « ami ». En 2016, Ménard travaillait auprès de Patrick Toulmet, patron de la Chambre des Métiers de Seine-Saint-Denis à Bobigny, autre figure d’En Marche !, proche de Brigitte Macron, et propulsé depuis délégué interministériel au développement de l’apprentissage dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

C’est à la Chambre des métiers de Bobigny qu’Emmanuel Macron avait annoncé sa candidature présidentielle en novembre 2016. C’est justement durant la campagne que Sébastien Ménard se rapproche d’Alexandre Benalla, et de son comparse Ludovic Chaker, premier salarié d’En Marche responsable des meetings, et actuellement toujours chargé de mission à l’Elysée auprès du chef d’état-major particulier. En juillet 2018, l’acteur Tom Cruise, scientologue revendiqué, sera présenté au couple Macron à l’Elysée, en présence d’Alexandre Benalla. Deux jours plus tôt, l’ancien responsable de la sécurité de la campagne Macron était présent avec Sébastien Ménard et Ludovic Chaker à la soirée organisée à la Tour Eiffel avec toute l’équipe du film Mission Impossible : Fallout. 

Les réseaux de Sébastien Ménard, devenu proche de Jean-Manuel Rozan, sont multiples : en plus de la politique, il a fait en effet ses premières armes en télévision en devenant le directeur général de Mistral Production (qui avait la franchise du jeu Intervilles). Il est aussi très proche de Bernard Chaussegros, ancien patron d’Euromédia (ancienne boîte de plateaux télés), désormais consultant auprès de Vincent Bolloré, mais également de Gérald Brice-Viret, patron de Canal + (depuis la prise de contrôle par Bolloré), avec qui il partage de nombreux amis au Maroc.

C’est en puisant dans son carnet d’adresse que Sébastien Ménard organise pour Eric Léandri un voyage en Russie, ou lui permettra d’intervenir en juin 2019 au Sénat sur la… souveraineté numérique.

Les réseaux de Qwant sont donc complexes et multiples. Leurs méandres au cœur même de la Macronie interrogent aujourd’hui sur le soutien que l’État et le gouvernement ont apporté à cette start-up depuis tant d’années. Pour quelles raisons le secrétaire d’État au Numérique, Cédric O, n’a-t-il pas souhaité expliquer au Média sa décision de placer l’ensemble des ordinateurs de l’administration et même des sociétés publiques sous Qwant ? Pourquoi un tel silence ? Les liens du passé seraient-ils devenus à ce point encombrants ?

Depuis le départ d’Eric Léandri de Qwant en janvier 2020, le nouveau PDG, Jean-Claude Ghinozzi, ainsi que ses deux principaux actionnaires, la Caisse des Dépôts et le groupe Axel Springer, tentent par tous les moyens de remettre les choses dans l’ordre. Leurs premières décisions ? Embaucher des anciens de Microsoft France. Si de nombreux cadres sont partis de l’entreprise depuis trois mois, Sébastien Ménard, l’ami revendiqué du président Macron, travaille toujours pour la start-up.

Pour l’heure, Jean-Claude Ghinozzi tente par tous les moyens de faire profil bas. Ce n’est pourtant pas l’avis du flamboyant Eric Léandri qui a dénoncé récemment dans L’Obs l’inutilité et la dangerosité pour les libertés publiques de l’application StopCovid que le gouvernement souhaite imposer aux Français. Cette prise de position de l’ancien président de Qwant, toujours présent au board de la société, a amené la nouvelle direction à prendre ses distances dans un communiqué : « Qwant ne s’associe en rien aux déclarations publiques de son co-fondateur et ancien président, Eric Léandri, au sujet de l’application StopCovid ».

Pour Qwant, les défis à venir s’annoncent très difficiles à relever. Comme nous le rappelle un initié du numérique français : « Il existe au monde actuellement deux moteurs de recherche américains, deux chinois, et un russe. Et il ne faut jamais oublier qu’il ne peut émerger de grands moteurs de recherche sans l’aide de la puissance publique. Car ces moteurs peuvent être également les yeux et les oreilles de gouvernements. Ce n’est pas qu’un problème économique et industriel, c’est aussi un problème social et culturel ».

Dans ces conditions, un vrai projet anti-Google aurait besoin de centaines de millions d’euros par an pour espérer grappiller quelques parts de marché. Encore faut-il développer une technologie prometteuse… Les slogans sur la « start-up nation » et les « réseaux » politiques et d’influence ne suffiront pas. Qwant, quoi qu’en disent ses nouveaux patrons, en raison de son histoire trouble et de ses faibles potentialités, est loin de renouer avec le succès si cher à Emmanuel Macron et sa start-up nation…

Contactés par Le Média, les cofondateurs de Qwant, toujours actionnaires, Patrick Constant, Eric Léandri et Jean-Manuel Rozan, n’ont pas donné suite, ou nous ont renvoyé vers l’actuelle direction du moteur de recherche.

Illustration de Une : Adrien Colrat – Le Média.

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crise sociale….Libé + Le Monde

Crise : les licenciements sortent du confinement

Par Franck Bouaziz
 

Les velléités de Renault de restructurer voire de fermer quatre usines en France malgré la promesse d’un prêt de cinq milliards d’euros garanti par l’Etat placent le gouvernement face au risque d’une avalanche de plans sociaux.

Renault n’avait sans doute pas imaginé se prendre les pieds dans le tapis de telle manière. Et pour cause, tout semblait réglé d’avance. Un conseil d’administration prévu mercredi, en fin de journée, devait entériner un prêt garanti par l’Etat de 5 milliards d’euros. Une somme indispensable pour insuffler un peu d’oxygène dans les finances malades de la marque au losange. Car au cours des deux derniers mois, les concessionnaires ont baissé leur rideau et les ventes se sont effondrées en moyenne de 80 %. Du jamais-vu. Mais gros hic, la dernière édition du Canard enchaîné a révélé mardi soir que Renault envisageait de fermer ou restructurer quatre sites de production en France dans le cadre d’un plan d’économies de 2 milliards d’euros. Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), Caudan (Morbihan) et Dieppe (Seine-Maritime) seraient menacés, tandis que la grande usine de Renault, Flins (Yvelines), où 2 700 salariés assemblent la petite Zoé électrique et la Micra de Nissan, pourrait cesser de produire des véhicules. Des projets de restructuration sur lesquels la direction de Renault n’avait pas prévu de s’exprimer avant le 29 mai…

Les organisations syndicales ont réagi aussi rapidement que vigoureusement. «On est dans l’amplification de la stratégie de Renault : externaliser le plus possible, sauf l’électrique, produite dans des quantités restreintes. En 2004, quand Carlos Ghosn est arrivé à la tête de l’entreprise, 54 % de la production des véhicules particuliers se faisait en France. On est à 17 % fin 2019», constate Fabien Gâche, délégué central CGT. L’un de ses homologues de la CGC s’inquiète de la mise en œuvre d’un tel plan de restructuration «alors que Renault fonctionne encore avec une direction par intérim» depuis la mise à l’écart de Carlos Ghosn et que «le nouveau directeur général, Luca De Meo [débauché de chez Volkswagen, ndlr], ne doit arriver que le 1er juillet». Visiblement désarçonné par cette fuite, l’Etat, qui reste l’actionnaire de référence de Renault avec 15 % du capital, cherche maintenant à reprendre la main. «Bruno Le Maire n’a pas encore formellement signé l’accord pour le prêt de 5 milliards garanti par l’Etat», indiquait mercredi matin à Libération un proche du ministre de l’Economie. Manière de convaincre que Bercy garde une carte dans sa manche. Un peu plus tard, à l’Assemblée nationale, devant le tollé suscité par les projets de Renault, Edouard Philippe en a rajouté une couche en déclarant qu’il sera «intransigeant» sur la «préservation de sites de Renault en France».

Dépôts de bilan

L’affaire fait tout de même désordre au moment même où l’Etat met la main au portefeuille pour aider une entreprise considérée comme stratégique et qui reste un symbole de l’industrie française. Surtout quand chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles sur le front des défaillances d’entreprises et des plans sociaux. La semaine dernière, le textile et le meuble n’ont pas été à la fête. Alinea a déposé le bilan et Conforama est à deux doigts de le suivre, si un prêt ne lui est pas accordé. Un peu plus tôt, l’enseigne de vêtements Naf Naf a déposé le bilan, suivant en cela les chaussures André, et le distributeur de cravates Tie Rack. Quant à la Halle aux vêtements, elle cherche un repreneur pour ses 800 magasins et 5 548 salariés. Faute de candidat, cette enseigne depuis longtemps en difficultés prendra, elle aussi, le chemin du tribunal de commerce. L’assureur Coface a prévu, cette année 15 % de défaillances supplémentaires, ce qui signifie 8 000 dépôts de bilan en plus. Dans la majorité des cas, on peut craindre une liquidation judiciaire.

Faut-il en déduire que les multiples mesures de soutien à l’économie mises en œuvre depuis mars, ne peuvent empêcher faillites et licenciements ? A ce jour, l’Etat a garanti plus de 100 milliards d’euros de prêts au bénéfice de 50 000 entreprises. Le chômage partiel a indemnisé 12 millions de salariés. Les loyers et charges sociales peuvent être suspendus. Efficace pour les entreprises en bonne santé financière au moment de l’entrée en confinement. Mais aujourd’hui insuffisant pour les plus fragiles. Les prêts garantis par l’Etat laissent un goût amer à Michel Resseguier, «urgentiste» d’entreprises en difficultés : «Sur les douze sociétés que je gère, onze d’entre elles répondent aux critères fixés par Bercy. Et pourtant, elles se sont toutes vues refuser un prêt garanti par l’Etat.»

En réalité, les aides financières puisées dans le budget de la nation ne sont pas une arme anti-licenciements. Car l’Etat n’exige pas de contrepartie sociale en échange des prêts qu’il accorde, y compris lorsque les montants sont élevés. Ainsi, le financement le plus important à ce jour est celui de 7 milliards d’euros accordé à Air France. Ce qui n’empêche nullement le directeur général de la compagnie, Benjamin Smith, de préparer en même temps entre 6 000 et 10 000 suppressions d’emplois. Pour Renault comme pour Air France, les contreparties demandées par l’Etat sont essentiellement de nature environnementales ou géographiques. Réduire les émissions de CO2 pour la compagnie aérienne, localiser en France ses nouvelles activités pour Renault.

«Mur de dettes»

Or, en matière de plans sociaux et de faillites, le pire reste à venir. Les reports de charges sociales de loyers et les prêts garantis par l’Etat vont devoir être remboursés d’ici quelques mois. Un «mur de dettes» va ainsi se créer et bon nombre d’entreprises ne pourront faire face à ces échéances. Jacques Fineschi, le président du tribunal de commerce de Nanterre, prévoit du mouvement : «soit les actionnaires recapitaliseront ces entreprises, soit elles seront vendues». Et celles qui ne trouveront pas de repreneur devront fermer.

Afin de limiter cette «deuxième lame», l’Etat devra peut-être passer des mesures d’urgence aux aides plus structurelles. Le directeur général du Crédit mutuel, Nicolas Théry, plaide pour une action keynésienne : «Un grand plan de rénovation thermique dans le logement et plus particulièrement dans les HLM permettrait aux petites entreprises du bâtiment de rester en vie.» Comme après la crise financière de 2008, la relance par l’investissement pourrait redevenir d’actualité.

«Toutes les entreprises ne valent pas la peine d’être sauvées»

Par Christophe Alix

Pour Eric Heyer, économiste à l’OFCE, la question du nouveau modèle de croissance doit présider aux choix de l’exécutif sur l’attribution des aides d’Etat.

Eric Heyer est le directeur du département analyse et prévision de l’OFCE, le centre d’étude des politiques conjoncturelles de Sciences-Po. Au-delà d’un ajustement du chômage partiel, il estime que le gouvernement va devoir choisir entre les emplois à sauver et ceux qui seront détruits.

Quel bilan faites-vous de l’action du gouvernement sur le terrain de l’emploi ?

Grâce au chômage partiel, l’impact de la crise sur l’emploi a pu être jusqu’ici très limité. Sans ce mécanisme très généreux, cet effet aurait été majeur avec, d’après nos calculs, de l’ordre de 6 millions d’emplois touchés. Certaines entreprises ont certes pu abuser du dispositif, mais au vu de la situation, il valait mieux en faire trop que pas assez.

Cette mise sous cloche de l’économie et de ses emplois peut-elle durer ?

La première question qui se pose, c’est celle de restreindre le périmètre du chômage partiel, comme l’a annoncé le gouvernement. La prise en charge intégrale de l’Etat va actuellement jusqu’à un plafond très élevé de 4,5 smic et n’est pas justifiée économiquement. Certaines entreprises ont pu bénéficier d’un effet d’aubaine, alors qu’elles n’avaient pas besoin du chômage partiel pour ces salariés qui ne sont pas les plus menacés. Le rebond se fera en partie par un retour de l’activité, et il est donc important d’inciter les entreprises à sortir de la facilité du chômage partiel en leur envoyant le bon signal.

Quel serait le bon niveau d’indemnisation ?

On peut imaginer de le ramener jusqu’à deux fois le smic et à hauteur de 70 %, contre 84 % aujourd’hui pour tous ceux qui sont au-dessus du salaire minimum. Evidemment, la prise en charge à taux plein continuera pour les secteurs encore touchés par une interdiction administrative, comme la restauration. Le maintien du dispositif est aussi nécessaire pour les salariés qui ne peuvent pas reprendre le travail à cause des gardes d’enfants ou parce qu’ils vivent avec des personnes à risque.

Va-t-on assister à une explosion des faillites ?

Les huit semaines de confinement ont coûté 120 milliards d’euros à l’économie française, d’après notre chiffrage. L’Etat a pris à sa charge de l’ordre de 70 milliards, les ménages 11 milliards et les entreprises le reste, soit près de 40 milliards. C’est colossal. Cela représente l’équivalent du CICE et du pacte de responsabilité, dont le but était justement de permettre aux entreprises de restaurer des marges qui s’étaient dégradées. Tout est à refaire.

Les emplois les plus précaires vont-ils être les premiers à en faire les frais ?

Avec une reprise qui s’annonce longue, incertaine et très progressive, la facture va continuer à s’alourdir pour les entreprises. On peut s’attendre à un grand nombre de faillites, avec le risque que cela débouche sur une spirale déflationniste dont il sera très difficile de sortir. L’ajustement se fera d’abord en sacrifiant les emplois précaires avec le non-renouvellement de CDD, au nombre de près de quatre millions, et les périodes d’essai non transformées. Pour le premier trimestre, cela représente déjà 450 000 emplois qui ont disparu. Mais cela ira bien au-delà : après deux mois sans chiffre d’affaires, beaucoup d’entreprises vont disparaître dans les mois à venir.

Y a-t-il des solutions face à cette vague de faillites ?

La prochaine étape, déjà dans les tuyaux, va consister à sauver certaines entreprises en rentrant dans leurs fonds propres. Une sorte de chômage partiel mais appliqué au capital. Autrement dit, il va y avoir des pertes sur les garanties de crédit qui ne pourront pas être remboursées, ce qui revient à une forme de socialisation ou de nationalisation de ces actifs. Sauf que toutes les entreprises ne valent pas la peine d’être sauvées.

Cela a-t-il un sens de sauver une partie du tissu productif qui ne redémarrera pas après la crise ?

La mise sous cloche de l’économie grâce aux aides de l’Etat a créé une épargne forcée, de l’ordre de 60 milliards d’euros selon la Banque de France. Elle va être en partie consommée, mais de manière très inégale. Et la vraie question est de savoir quels sont les secteurs qui vont repartir et lesquels ne repartiront pas, qu’ils soient aidés sous la forme de chômage partiel et de soutien en fonds propres ou pas. A quoi cela peut-il par exemple servir de maintenir intactes les capacités de production du secteur aéronautique si ce dernier ne retrouve pas le niveau de demande antérieur à la crise ?

C’est la limite des politiques volontaristes qui n’empêcheront pas une montée du chômage…

Ce serait une grave erreur de penser que cette crise est exogène à notre modèle de croissance, dont on voit bien à quel point il n’est plus soutenable. Le coronavirus n’est pas un corps étranger dans la globalisation et ce sont les contraintes environnementales et sociales qui vont dicter aux Etats les activités qui doivent être sauvées et celles dans lesquelles les destructions d’emplois seront massives. Les gouvernements vont devoir faire le tri et choisir. Là aussi, il faudra énormément de fonds publics pour accompagner la mutation des économies vers les emplois de demain et financer des transitions professionnelles. C’est la question d’un changement radical du modèle de croissance, que les gouvernements, au-delà de leur rôle de pompier et d’amortisseur, vont devoir assumer.

Activité, déficit, confiance… Le point en graphiques sur la crise actuelle et celle à venir

Magasins fermés, usines tournant au ralenti, lieux touristiques désertés… Pendant près de deux mois, la machine économique française s’est enrayée.

Mi-avril, au cœur de la crise liée à la pandémie de Covid-19, l’Insee estimait que l’activité économique en France était inférieure de 36 % à la normale. Une baisse d’activité encore plus marquée dans des secteurs comme la construction (− 88 %) ou dans certains services (− 90 % pour l’hôtellerie-restauration, − 64 % pour le transport-entreposage).

Un coup d’arrêt brutal qui a fait chuter le produit intérieur brut (PIB) du pays comme jamais depuis 1945. Le premier trimestre, qui ne comptait pourtant que deux semaines de confinement, a en effet vu le PIB français baisser de 5,8 % par rapport à son niveau du trimestre précédent.

Même le recul brutal enregistré lors du deuxième trimestre 1968 (marqué par les grèves et les manifestations du mois de mai) n’avait pas été aussi fort. En 2008-2009, le recul de l’activité, très important également, s’était étalé sur près d’un an, se soldant par des reculs trimestriels mécaniquement moins violents.

Une contraction inédite du PIB

Évolution trimestrielle du PIB, en %
1950 T11951 T41953 T31955 T21957 T11958 T41960 T31962 T21964 T11965 T41967 T31969 T21971 T11972 T41974 T31976 T21978 T11979 T41981 T31983 T21985 T11986 T41988 T31990 T21992 T11993 T41995 T31997 T21999 T12000 T42002 T32004 T22006 T12007 T42009 T32011 T22013 T12014 T42016 T32018 T22020 T1
-5 %0 %5 %

Source : Insee


Pour faire face à cette crise d’une ampleur historique, le gouvernement a donc lancé un vaste plan d’aide, mêlant aides aux salariés (chômage partiel) et aides aux entreprises (reports de charges, fonds de solidarité, investissements en capital, etc.).

Au total, ce plan mobilise l’équivalent d’un peu plus de 4 % du PIB. Une manne à laquelle il faut ajouter les 300 milliards d’euros de prêts garantis par l’Etat aux entreprises et les aides en provenance de l’Europe et des régions.

Si massif soit-il, ce plan ne suffira pas à endiguer totalement les premiers effets de la crise. A titre d’exemple, tous les entrepreneurs n’atteindront pas le plafond de pertes requis pour bénéficier du fonds de solidarité, tandis que les demandes de prêts garantis par l’Etat peuvent être refusées (c’était, au 7 mai, le cas de 2,5 % des demandes). Par ailleurs, ces prêts devront être remboursés, ce qui pèsera sur la comptabilité des entreprises. C’est aussi le cas des charges dues au titre des mois de confinement, qui ne sont, le plus souvent, que reportées.

  • A moyen terme, de nombreux obstacles peuvent gêner la relance

L’économie française portera donc, pendant de longs mois, les stigmates de ces huit semaines de confinement, d’autant que de fortes incertitudes planent sur la reprise de l’activité. Si elles se matérialisent, ces menaces contribueront également à ralentir le redécollage de l’économie française.

En premier lieu, si la situation sanitaire se dégrade de nouveau, un nouveau confinement, partiel ou non, n’est pas à exclure, avec des conséquences similaires à celles observées entre mars et mai.

Même si ce scénario catastrophe ne se produit pas, la productivité ne retrouvera pas immédiatement son niveau d’avant-crise, du fait des protocoles sanitaires mis en place dans les usines, bureaux et commerces. Des précautions qui risquent d’écrêter encore plus les comptes de résultats des entreprises, également mis à mal par la disparition programmée de certaines aides.

Par ailleurs, la crise actuelle, inédite par sa typologie et son ampleur, a lourdement pesé sur le moral des Français. Au mois d’avril, l’indice de confiance des ménages a chuté de 8 points (sa plus forte baisse mensuelle depuis la création de l’enquête) et est repassé sous sa moyenne de long terme.

Le moral des ménages repart brutalement à la baisse

Indice de confiance des ménages, en points (moyenne de long terme = 100)

janvier 1987novembre 1987septembre 1988juillet 1989mai 1990mars 1991janvier 1992novembre 1992septembre 1993juillet 1994mai 1995mars 1996janvier 1997novembre 1997septembre 1998juillet 1999mai 2000mars 2001janvier 2002novembre 2002septembre 2003juillet 2004mai 2005mars 2006janvier 2007novembre 2007septembre 2008juillet 2009mai 2010mars 2011janvier 2012novembre 2012septembre 2013juillet 2014mai 2015mars 2016janvier 2017novembre 2017septembre 2018juillet 2019
80100120

Source : Insee


Certes, les ménages sont plus confiants qu’ils ne l’étaient lors de la mobilisation des « gilets jaunes » ou lors de la crise financière de 2008-2009. Mais, malgré l’épargne accumulée par les Français durant le confinement (entre 55 milliards et 60 milliards d’euros), ce moral en berne pourrait freiner certaines décisions d’achat et ralentir d’autant la reprise.

A cette sinistrose qui gagne doucement les foyers français, s’ajoute celle qui touche les entrepreneurs. L’indice du climat des affaires, qui reflète leur opinion sur leur activité actuelle et future, a ainsi plongé de plus de 30 points en avril, et atteint son plus bas niveau historique.

Des entrepreneurs très pessimistes

Indice du climat des affaires, en points (moyenne de long terme = 100)
janvier 1977février 1978mars 1979avril 1980mai 1981juin 1982juillet 1983août 1984septembre 1985octobre 1986novembre 1987décembre 1988janvier 1990février 1991mars 1992avril 1993mai 1994juin 1995juillet 1996août 1997septembre 1998octobre 1999novembre 2000décembre 2001janvier 2003février 2004mars 2005avril 2006mai 2007juin 2008juillet 2009août 2010septembre 2011octobre 2012novembre 2013décembre 2014janvier 2016février 2017mars 2018avril 2019
7090110

février 2010
● Niveau, en points : 93,5

Source : Insee


Or, si l’horizon des dirigeants d’entreprises ne s’éclaircit pas dans les prochains mois, notamment si la consommation ne repart pas assez rapidement, ceux-ci pourraient décider de réduire la voilure en termes d’emplois ou d’investissements. Interrogés en avril, les industriels ont déjà estimé que leurs dépenses d’investissement baisseraient de 7 % cette année.Article réservé à nos abonné

La crise liée au Covid-19 étant mondiale, l’économie française pâtira également de la morosité du contexte international. Selon le Fonds monétaire international (FMI), le PIB mondial devrait se contracter de 3 % en 2020, et de 6,1 % dans les pays développés. De son côté, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) prévoit que les échanges mondiaux de marchandises chuteront d’au moins 13 % cette année, avant un éventuel rebond en 2021.

Les échanges de biens vont connaître un creux en 2020

Évolution du commerce mondial de biens, en % (scénario optimiste pour 2020 et 2021)
20172018201920202021
-10 %10 %

Source : OMC


  • A long terme, des finances publiques dégradées et des marges de manœuvre réduites

Si elles ont permis de juguler la crise à court terme, les mesures mises en place par le gouvernement vont fortement peser sur les comptes publics. Le déficit public va donc se creuser de manière inédite, d’autant que la baisse de l’activité va réduire les recettes fiscales perçues par l’Etat.

La loi de finances rectificative du 25 avril, la seconde de l’année 2020, prévoit en effet que le déficit public atteindra 9,1 % du PIB en 2020, contre 2,2 % prévu initialement et 3 % en 2019. Même en 2009, quand il avait fallu contenir les effets de la crise financière et amorcer la relance, le déficit n’avait atteint « que » 7,2 %.

Un déficit public abyssal

Solde public, en % du PIB (prévisions pour 2020)

195019521954195619581960196219641966196819701972197419761978198019821984198619881990199219941996199820002002200420062008201020122014201620182020
-7,5 %-2,5 %2,5 %

Ce déficit, qui pourrait plonger davantage si la crise perdure ou se révèle plus dévastatrice qu’envisagé, viendra gonfler une dette publique déjà importante.

Le ratio dette/PIB de la France, si scruté depuis la dernière crise, pourrait bondir à 115,2 %, contre 98,1 % fin 2019. Entre 2008 et 2009, ce ratio était passé de 68,8 % à 83 % et, du fait de la crise de la dette de la zone euro, avait continué à grimper jusqu’en 2017.

Une dette publique qui s’envole

Dette des administrations publiques, en % du PIB (prévisions pour 2020)

1978198019821984198619881990199219941996199820002002200420062008201020122014201620182020
20 %60 %100 %

Source : Insee


Pour rétablir leurs finances et leurs marges de manœuvre, les pouvoirs publics seront tentés, comme ils l’ont été par le passé, d’augmenter les impôts ou de diminuer les dépenses publiques, ce qui, à plus long terme, pourrait aussi freiner le rétablissement complet de l’économie française.

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Retraite : Laurent Pietraszewski toujours chargé d’appliquer la réforme des retraites

Un décret publié au JO du 20 mai charge Laurent Pietraszewski de  » la protection de la santé des salariés contre l’épidémie de covid-19″. Mais il reste toujours en charge de la réforme des retraites. « Il prépare et met en œuvre la réforme des retraites, en lien avec les ministres intéressés. » Autrement dit la réforme des retraites n’est pas enterrée.

 

Au JO

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communiqué interpro CGT, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, FIDL, MNL (FO non signataire…)

Exigeons la fin de la précarité et une autre répartition des richesses !

En effet, et nous l’avons déjà dénoncé, depuis plusieurs années, plus les dividendes versés aux actionnaires sont élevés, plus le taux de pauvreté augmente. D’un côté, pour 2019, on décompte plus de deux millions de travailleur-ses pauvres, neuf millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté dont 21 % de jeunes. De l’autre, 49,2 milliards d’euros de dividendes versés, battant le record de 2007.

La crise du Covid-19 n’a pas épargné les plus modestes et les plus pauvres. Bien au contraire ! Et les inégalités se sont accrues sur tous les plans. Pour les travailleurs-es sous rémunéré-es, les précaires, les privé-es d’emploi, les jeunes et les travailleurs-es sans papiers ou non déclaré-es, la crise sanitaire a été une double peine.

D’ores et déjà nous savons qu’environ 20 % de la population a vu son revenu chuter durant la période. Pourtant, c’est bien aussi la France des « Flexibles », celle des moins bien rémunéré.es, des précaires, et des sans-papiers à laquelle le gouvernement a fait prendre le plus de risques. Et c’est aussi à la France « des métiers sous valorisés bien souvent les plus féminisés » que le gouvernement a fait prendre aussi le plus de risques : personnels du secteur de la santé et du service à domicile, du commerce, de l’entretien, de l’enfance, de l’éducation, du nettoiement, de la voirie…. Ces mêmes qui manifestaient quelques semaines avant contre les réformes de l’assurance chômage et des retraites. Ces mêmes qui ont pris des coups, frappés et meurtris lors de manifestations. Ces mêmes qui assurent des missions essentielles, des fonctions qui répondent bien souvent à des besoins sociaux et vitaux d’une importance incontestable. Ces mêmes qui vivent dans les quartiers populaires, dans les banlieues, dans les zones rurales pauvres et enclavées.

Le gouvernement a débloqué une aide ponctuelle pour 4 millions de familles en grande précarité. Cette aide atteindra 150 € par ménage, plus un bonus de 100 € par enfant pour les allocataires du RSA et de l’ASS. Pour les familles bénéficiaires des aides au logement, elle s’élèvera à 100 € par enfant.

Ces aides sont largement insuffisantes, ne répondent pas aux besoins vitaux et urgents d’une grande partie de la population. Au regard des centaines de milliards débloquées pendant cette période par le gouvernement, il semble bien que l’injustice sociale n’a pas été abandonnée ou même atténuée dans les choix politiques. La grande partie des aides a été captée par les entreprises les plus riches et donc destinée au final à abonder encore un peu plus les poches des actionnaires.

Nos organisations demandent en urgence un plan massif de mesures et d’aides sociales, alimentaires, prenant aussi en compte la question de l’insertion professionnelle des jeunes, la revalorisation des carrières des filières féminisées, une revalorisation des minimas sociaux et des salaires, un droit à un logement digne et salubre, le gel des loyers et des crédits, l’indemnisation de tous les privé-es d’emploi y compris ceux et celles qui n’ont pas droit aujourd’hui au chômage partiel, la prise en compte des revendications des intermittent-es, l’abrogation ou abandon des réformes régressives (assurances chômage, retraites, transformation de la fonction publique..), un budget conséquent pour les services publics et le système de santé qui doivent être déployés sur tout le territoire.

Ces mesures ne sont pas irréalistes : une autre répartition des richesses est nécessaire et celle-ci relève bien d’un choix de société.

Les dernières annonces concernant les personnels soignants sont emblématiques d’une volonté d’inscrire les mesures nouvelles dans un cadre individualisé et dans l’idéologie du « travailler plus pour gagner plus ». Or, particulièrement dans une telle période de crise, l’ensemble des salarié-es auraient plutôt besoin qu’on ouvre des perspectives pour un système de protection sociale conforté et repensé, offrant des sécurisations collectives porteuses de progrès social dans tous les domaines (emploi, santé, logement, alimentation, etc.).

Intersyndicale, le 19 mai 2020

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André Grimaldi : « Il peut y avoir une explosion de colère chez les soignants »

Le 17 mai, Olivier Véran a évoqué dans le JDD un plan Ségur pour la santé. Les annonces du ministre de la santé sont-elles à la hauteur ? Le Professeur André Grimaldi est l’invité de #LaMidinale.

ET À LIRE…

 Sur le choix de l’hôpital public 
« Quand j’étais jeune interne, nous voulions tous rester à l’hôpital public. Parce que c’était le lieu d’un progrès scientifique et d’une grande liberté. »
« Quand j’étais jeune interne, on avait le sentiment de marcher avec le progrès. »
« Aujourd’hui à l’hôpital public, moins vous vous occupez du soin, moins vous risquez d’être malheureux. C’est ce qui a changé avec le COVID puisque la mobilisation s’est faite pour le soin. »
« Aujourd’hui les jeunes soignants ont le sentiment d’être dans un carcan de contraintes. Nous avions le sentiment d’une immense liberté. On avait le sentiment d’innover en permanence. »

 Sur la culture de l’hôpital public  
« On est passé à une gestion commerciale de l’hôpital public qui est devenu une entreprise comme une autre. »
« Dans la loi de 2009 de madame Bachelot on dit que pour être directeur d’hôpital, il n’y a pas besoin de formation de santé publique. »
« La terminologie de l’hôpital a changé : on a adopté le code du commerce, on parle de directoire, de conseil de surveillance, de gain de productivité. On ne dit plus qu’on est dévoué mais qu’on travaille à flux tendu et on est passé du patient au client. »

 Sur la paupérisation de l’hôpital 
« A partir de 2008, la contrainte budgétaire s’est ajoutée a la contrainte commerciale. »
« Les hôpitaux ont été mis en déficit donc on a diminué les investissements et la masse de personnels a été attaquée. »
« Il n’y a plus de projet médical mais un business plan pour l’hôpital. »

 Sur les 35h dans l’hôpital public  
« La loi des 35h a été une catastrophe dans son mode d’application dans l’hôpital. »
« Les 35h ont été une raison pour bloquer les salaires. »
« Certaines infirmières, pour gagner un peu plus font des piges dans des cliniques en plus de l’hôpital. »
« La question est seulement d’avoir des embauches suffisantes et de payer les heures supplémentaires. »
« Il y a beaucoup d’heures supplémentaires dans hôpitaux qui ne sont pas payées. »
« De cette crise peut naitre le meilleur, c’est-à-dire l’idée que la santé est un bien commun qui doit être ni privatisée, ni étatisée. »

 Sur la mobilisation des soignants 
« On a freiné le processus, on ne l’a pas inversé [cf. la gestion commerciale de l’hôpital]. »
« Le président Macron est un grand communicateur. »
« Il y a eu un recul dans les mots mais pas dans les actes : on dit qu’on ne fait plus l’hôpital-entreprise mais en pratique c’est ce qu’on fait. »
« Il y a une méfiance dans la population, et plus encore chez les soignants, dans les annonces du gouvernement. »
« Il peut y avoir une explosion de colère chez les soignants. Il peut aussi y avoir un phénomène de délitement : les gens écoeurés partent. »
« Un tiers des infirmières, cinq ans après leur diplôme d’Etat, changent de métier. »
« Il peut y avoir des explosions sociales plus générales. C’est pour ça que le gouvernement accélère. »
« Macron est un séducteur mais on est habitué et il faut se méfier des séducteurs. »
« Je dis à Macron : prouve nous que tu nous aimes. »

 Sur la crise sanitaire  
« Pendant la crise, il n’y avait plus qu’une seule maladie à l’hôpital. Tout le reste n’existait pas. »
« L’éthique est devenue la règle commune partagée. Ce qui soude c’est le travail d’équipe qui a été très abimé mais que le Covid a ranimé. »
« Le Covid a été une loupe grossissante à la fois sur les forces de l’hôpital mais aussi ses faiblesses. »

 Sur les annonces du gouvernement 
« Dans l’interview d’Olivier Véran dans le JDD, il y a quand même deux contre vérités, ou inexactitudes pour être poli. Comme pour les masques, ça créé de la suspicion. »

 Sur la capacité de l’hôpital à faire face à une nouvelle vague 
« Rationnellement, on a envie de dire que les gens sont épuisés et c’est pas sûr qu’ils puissent tenir. »
« S’il y a une deuxième crise et que l’hôpital craque, c’est pas une crise sanitaire mais une crise politique majeur avec des émeutes. On acceptera pas que l’on entasse les morts à la Pitié Salpêtrière. »
« Il est urgent d’obtenir la paix sociale dans les hôpitaux. »

 Sur les médailles aux soignants 
« [Cette histoire de médaille] a été très mal pris par les personnels soignants. »
« On dit aux soignants : on vous paye avec de la fausse monnaie. »
« Le président se croit au temps de Bonaparte avec des gens fiers de mourir pour l’Empereur. »
« C’est une erreur de communication majeure. »
« Ce qui m’inquiète ça n’est pas tant notre président que notre République monarchique. »
« J’ai appelé à voter pour Emmanuel Macron mais je n’ai pas appelé à voter pour l’austérité dans les hôpitaux. »
« On a une démocratie défaillante. »
« On découvre de manière dramatique que la France n’est plus une puissance industrielle. »

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Qui est vraiment Laurent Bigorgne, le dirigeant de l’Institut Montaigne qui veut alléger le temps des vacances

Pour ce macroniste de la première heure à la tête du très libéral think tank, cela permettrait de relancer l’économie.

Par Publié aujourd’hui à 08h00, mis à jour à 11h03

Temps de Lecture 2 min.

Laurent Bigorgne,
Laurent Bigorgne, RGA/REA

Un promoteur du « travailler plus »

Supprimer une semaine des vacances de la Toussaint 2020 ainsi que le jeudi de l’Ascension comme jour férié pour ­participer à l’effort de relance économique. Qui a dégoupillé cette petite bombe ? Un certain Laurent Bigorgne, 45 ans, macroniste convaincu, jusqu’ici plus connu des anticham­bres du pouvoir que du grand public. Depuis 2011, il est à la tête de l’Institut Montaigne, think tank indépendant mais résolument « libéral ». Dans une note publiée le 6 mai, ce dernier avait déjà suggéré d’augmenter le temps de travail pour relancer l’activité économique.

Lire aussi L’Institut Montaigne veut-il « supprimer des congés payés » ? Le vrai du faux

Un peu plus à gauche

Dans une autre vie qui est aussi la sienne, il cite le jeune chanteur anar Renaud lors de son grand oral de Sciences Po en 1996 (sujet : « Que fait la police ? » Renaud : « La France est un pays de flics/À tous les coins d’rue, y en a cent/Pour faire régner l’ordre public, ils assassinent impunément. »). Il est aussi agrégé d’histoire, fils d’une professeure de commerce et d’un proviseur très rocardien installés en Meurthe-et-Moselle. À Paris, il milite à l’UNEF-ID, l’un des syndicats étudiants à gauche de la période. En 2000, le patron de Sciences Po, Richard Descoings, le recrute pour démocratiser l’institution et la rendre plus accessible aux élèves des zones défavorisées.

Un libéral par défaut

On retourne le disque. En 2009, il tape dans l’œil de Claude Bébéar, ancien patron d’Axa, parrain du capitalisme français et cofondateur de l’Institut Montaigne. Bébéar l’intronise directeur des études puis lui offre les clés de la boutique. Bigorgne, directeur, justifie : « Je suis libéral au sens où il n’y a pas vraiment d’autres modèles que l’économie de marché. J’ai passé six mois à expliquer que l’Institut Montaigne est bipartisan et que son directeur n’a aucun engagement ­politique. J’arrête. On va le montrer, ce sera plus efficace. »

Un vieux pote du président

Laurent Bigorgne se serait volontiers passé de sa première saillie médiatique. En avril 2016, au lendemain du lancement d’En marche !, Mediapart publie cette information : l’adresse légale du mouvement macroniste est celle de son domicile privé, car sa compagne est directrice de la publication du site enmarche.fr. Bigorgne et Macron sont amis de longue date. Le premier conseille le second pendant la campagne présidentielle, et élabore une partie de son ­programme en matière d’éducation. La rumeur l’annonce comme le successeur possible de Najat Vallaud-Belkacem. Mais c’est finalement son ami Jean-Michel Blanquer qui prend le poste. En juin 2018, Bigorgne devient membre du Comité action publique 2022, installé par Édouard Philippe pour concevoir le projet de réforme de l’État.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Emmanuel Macron évoque l’après-confinement et appelle à « enfourcher le tigre »

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