Frédéric Dabi est directeur général adjoint de l’institut de sondage Ifop. Il pointe la rupture avec les retraités et souligne le risque politique que cela représente pour Emmanuel Macron.

Comment les retraités digèrent-ils la hausse de la CSG et la non-revalorisation des pensions à hauteur de l’inflation ?

Au-delà des seules données de popularité (avec un Emmanuel Macron qui n’est plus qu’à 31 % chez les retraités), la catégorie qui se vit comme la plus perdante depuis le début du quinquennat, c’est celle des retraités. Qu’on croit ou pas aux sondages, deux chiffres sont vertigineux : 95 % des Français considèrent que les retraités sont «plutôt perdants» de la politique d’Emmanuel Macron et les retraités eux-mêmes sont 98 % à le penser. J’ai rarement vu un tel constat dans une catégorie sociale, même chez les fonctionnaires sous Sarkozy ou parmi les catégories les plus aisées au moment du «ras-le-bol fiscal» en 2013.

Quel a été le principal élément de rupture entre les retraités et Macron ?

Contrairement à ce que j’ai beaucoup entendu, ce n’est pas la hausse de la CSG en tant que telle qui a fait basculer les retraités, à la base plutôt favorables aux réformes du programme Macron et notamment à la logique de solidarité intergénérationnelle au profit des actifs. Ce qui a davantage pesé, c’est une forme d’accumulation avec en point d’orgue la désindexation surprise des pensions. La hausse de la CSG, c’est certes un effort demandé aux retraités, mais le candidat Macron avait annoncé la mesure, elle s’inscrit dans un discours cohérent et en plus le chef de l’Etat a dit merci aux retraités en avril sur TF1. Mais comme l’exécutif ne s’est pas arrêté là, les retraités ont eu le sentiment d’être les vaches à lait du quinquennat, de payer pour tout le monde.

En quoi les retraités sont-ils un électorat particulièrement important ?

Il y a environ 14 millions de retraités, soit un tiers du corps électoral. Et bien sûr, on le dit souvent, c’est un électorat civique qui se déplace beaucoup plus que la moyenne pour voter. Dans le cadre d’un scrutin intermédiaire comme les élections européennes, où l’abstention est traditionnellement massive, ce sont les retraités qui font la différence. Ce fut le cas par exemple en 2014 avec la sanction historique de la liste PS et ses 14 % aux européennes. Si Sarkozy a fait un très bon score au premier tour en 2012, c’est parce que les retraités l’ont porté. Cinq ans plus tard, François Fillon a fini en tête dans cette catégorie, ce qui lui a permis de sauver les meubles en loupant la qualification en finale de seulement 260 000 voix, rassemblant environ un tiers des voix chez les retraités.

Et Emmanuel Macron, que leur doit-il pour sa victoire ?

Au premier tour, il a obtenu 27 % chez les retraités, soit 3 points de plus que sa moyenne et pas si loin du candidat de la droite. En comparaison, des candidats de gauche, comme François Mitterrand en 1988 ou François Hollande en 2012, obtenaient chez les retraités des scores plus faibles que leur moyenne. Cet électorat, séduit par le diptyque renouvellement-transformation, a donc joué un rôle important dans la qualification puis la victoire finale de Macron, un candidat dont la jeunesse était un atout à leurs yeux. Aujourd’hui, la rupture semble consommée.

Cette rupture s’est-elle jouée sur autre chose que la CSG et la désindexation ?

L’abaissement de la vitesse maximale à 80 km/h sur certaines routes, cumulé à la hausse du prix du diesel et au sentiment plus large de délaissement des territoires ruraux et des petites villes, où vivent de nombreux retraités, a aussi pesé sur l’opinion. Et la hausse du minimum vieillesse pour les plus modestes n’a rien compensé tandis que la suppression de la taxe d’habitation n’est pas encore concrète.

Les retraités votent moins pour les partis proposant de renverser la table ou trop ouvertement europhobes, cela peut-il jouer en faveur de LREM aux européennes de mai 2019 ?

Si les retraités se mettent à voter «normalement», la sanction guette. Déjà, la liste LREM qui était créditée de 28 % en novembre est désormais autour de 20 %. Et on entend les oppositions se saisir du sujet pour retrouver du souffle. Mais vous avez raison, les retraités sont plus attachés que la moyenne à l’idée européenne, à l’euro, à la stabilité. Une chance pour Macron, c’est que pour l’instant Wauquiez tient une ligne qui segmente la droite. Mais si LR désigne par exemple Michel Barnier, une partie de la droite, comme on le voit déjà avec les hésitations des amis d’Alain Juppé à s’unir à Macron, aura une opportunité de rentrer électoralement au bercail.

Jonathan Bouchet-Petersen