«Proposez une sortie de classe Apple à vos élèves ou à vos collègues enseignants pour leur faire vivre une expérience d’apprentissage inédite. Nos sessions pratiques leur permettront de découvrir comment se servir des produits Apple pour les mettre au service de leur imagination.» Sur son site internet, Apple propose ainsi aux écoles des sorties de classe gratuites dans vingt de ses Apple Store à travers la France. La firme américaine organise des visites de soixante à quatre-vingt-dix minutes avec initiation au code informatique.

Dans un reportage en caméra cachée diffusé mardi, un journaliste de France 2 a suivi une classe de CM2 d’une école publique de la région parisienne. A leur arrivée, les élèves sont accueillis par une haie d’honneur des employés puis reçoivent des tee-shirts avec le logo de la marque. De quoi provoquer l’interrogation d’un des enfants qui demande même ainsi à voix haute : «Je croyais qu’on n’avait pas le droit au placement de produits à l’école ?» Après l’initiation à la programmation sur les produits Apple, les élèves repartent avec une clé USB en forme de bracelet, toujours aux couleurs de la marque. Un des quatre formateurs – parmi lesquels on retrouve deux vendeurs selon France 2 – va jusqu’à déclarer : «Ça fait une super pub pour nous. Si jamais ça peut déboucher sur des ventes d’iPad pour les classes, pourquoi pas. Forcément, c’est une vitrine pour nos produits.» Pourtant, Apple a assuré à France 2 que le but de ces sorties était avant tout pédagogique et a réfuté toute visée commerciale.

Pour le secrétaire général du syndicat national des personnels d’inspection, Paul Devin, ces sorties scolaires contreviennent au principe de neutralité du service public, comme il l’expliquait dans un article sur Mediapart en 2016. Il s’appuie notamment sur un texte de 2001, le code de bonne conduite des interventions des entreprises en milieu scolaire, qui rappelle qu’«un fonctionnaire, dans l’exercice de ses fonctions, ne peut pas faire de la promotion pour un objet commercial».

Maître de conférences à l’université Sorbonne Nouvelle de Paris, Céline Largier Vié a indiqué sur Twitter jeudi avoir refusé que son fils participe à une de ces sorties scolaires en Apple Store la semaine prochaine. «J’ai aussi alerté le maître et la directrice, qui ne voient absolument pas où est le problème. Scandaleux !» Interrogée par BFM Business, elle indique comprendre la démarche de l’entreprise, pour qui «fidéliser des clients dès le plus jeune âge a forcément un intérêt», tout en déclarant : «Ce que je ne comprends pas, c’est qu’une école publique accepte ce genre de propositions sans ciller.» France 2 informe que le ministère de l’Education a promis d’examiner ces sorties en détail.

Aux Etats-Unis, une bataille pour investir les salles de classe

Pourtant, ces sorties scolaires sont proposées par Apple depuis plusieurs années. En 2016, Paul Vannier, professeur d’histoire-géographie et secrétaire national du Parti de gauche avait déjà demandé à Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Education nationale, de faire interdire ce type de sortie. Sur Twitter, elle lui avait répondu que «les enseignants utilisent leur liberté pédagogique de façon pertinente pour éviter les pièges commerciaux. Faisons-leur confiance».

Aux Etats-Unis, Apple livre depuis des années une bataille commerciale avec ses concurrents Google ou Microsoft pour investir les salles de classe, comme le rapportait le New York Times en mars 2017. La marque offre même depuis quelque temps une «certification» aux écoles utilisant des iPad, des iMac ou autres produits Apple. Ainsi, la firme revendique plus de 400 écoles «certifiées Apple» dans 29 pays. Ce sont les écoles qui doivent faire une demande et, en «échange», elles reçoivent des objets promotionnels pour communiquer sur cette collaboration, peuvent prendre part à des sorties organisées par les boutiques Apple des environs ou acceptent de recevoir des visites organisées par Apple dans leur établissement. Une offre disponible en France mais qui ne semble pas, pour le moment, avoir été adoptée par des écoles.

Adrien Franque