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Covid-19 et accélération de la crise de l’école. Leur projet et le nôtre Stéphane Bonnéry 31 mai 2020 Contretemps

Le sociologue Stéphane Bonnery prend le risque d’une analyse « à chaud » des répercussions de la pandémie Covid-19 sur le système d’enseignement français. Il montre notamment comment la crise se trouve instrumentalisée par Blanquer et Macron pour accélérer l’imposition de leur projet d’École néolibérale.

Cela suppose notamment pour eux de revenir sur le processus de démocratisation partielle qu’a connu l’École publique au cours des dernières décennies, de diverses manières : dénationalisation du baccalauréat (appelé à devenir un diplôme d’établissement, c’est-à-dire dont la valeur sociale sera dépendante du lycée), sélection à l’entrée de l’Université (Parcoursup), externalisation au privé de certaines des missions de l’École publique, renvoi aux collectivités locales du financement de certaines activités (ce qui ne peut manquer de générer des inégalités entre enfants), etc.

Stéphane Bonnéry est professeur des universités en sciences de l’éducation à l’université de Paris-8. Il est notamment l’auteur de Comprendre l’échec scolaire. Élèves en difficultés et dispositifs pédagogiques (La Dispute).

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Dans les discours successifs du président de la République, du premier ministre, et du ministre Blanquer depuis la décision du confinement le lundi 17 mars 2020, leurs choix et leurs actions sont argumentés comme faisant « face à » une situation qui s’imposerait à eux de l’extérieur.

Une première métaphore est mobilisée selon laquelle on subirait un « tsunami », terme qui évoque une grand ampleur, et surtout un phénomène naturel, sans rapport avec les choix économiques et politiques précédents. Et cela induit bien sûr aussi l’idée d’un phénomène difficilement prévisible et qui nous rendrait relativement impuissant, ou qui ne renverrait qu’à des mesures d’urgence et techniques en réponse à ce que crée seulement la situation de risque viral.

Notre analyse prend le contrepied de cette lecture des faits, et nous la développerons dans cet ordre.

D’abord, ce qui se joue en matière éducative n’est pas entièrement nouveau. Pour une part, cette crise sanitaire vient exacerber et donc révéler les problèmes antérieurs en matière éducative, à savoir ce que nous allons appeler la « crise de l’école ». Pour une autre part, le confinement, puis les options de déconfinement, dans le contexte d’une crise économique majeure, conduisent à ce que la crise de l’école prenne une tournure et une ampleur telle que la situation en soit reconfigurée.

Les logiques opposées qui étaient à l’œuvre, démocratisation scolaire pour satisfaire des besoins sociaux d’une part, ou sélection scolaire au service du patronat et du pouvoir politique d’autre part, atteignent une telle tension que le retour à la situation antérieure semble peu probable. Les gouvernants capitalistes sont ainsi poussés à instrumentaliser la crise pour accélérer leurs logiques de sélection ; simultanément, de nouveaux besoins deviennent plus visibles en matière de démocratisation de la réussite scolaire.

L’article  ne prétend pas à l’exhaustivité, mais à identifier, pour plusieurs aspects de la crise de l’école, les logiques antagoniques qui nous paraissent particulièrement en jeu dans l’école à l’heure du confinement / déconfinement et dans ce qui se dessine de la suite.

 

Retour sur la crise de l’école avant le COVID

Entre démocratisation et sélection

Depuis un siècle et demi, l’histoire de la scolarisation dans la plupart des pays occidentaux, et tout particulièrement en France, est le résultat d’une lutte entre deux principales logiques. D’un côté, la démocratisation de l’accès aux études (primaires, puis secondaires, puis tertiaires), résulte d’une convergence récurrente, à différentes époques successives, entre plusieurs phénomènes : la revendication historique de l’accès à l’instruction pour tous, l’aspiration croissante des classes populaires à l’éducation et à la qualification, la volonté de catégories intermédiaires d’améliorer les scolarités de leurs enfants, le besoin économique de travailleurs plus qualifiés dans certaines branches du patronat, la volonté de certaines fractions de la bourgeoisie au pouvoir d’éduquer ou domestiquer les classes populaires. De l’autre côté, la logique de sélection sociale est survenue à chaque étape de démocratisation pour limiter cette dernière, afin de ne pas offrir exactement la même éducation à toutes les classes sociales, de freiner la poursuite d’études pour tous, de substituer à l’apprentissage en commun et solidaire la mise en concurrence et l’individualisation (Sur les rapport dialectiques entre ces logiques, voir le séminaire tenu à la Fondation Gabriel Péri de 2008 à 2011).

Ainsi, la création d’une école primaire par la bourgeoisie de la IIIe République a simultanément constitué un grand pas de démocratisation (programme national pour tous les enfants, garçons et filles, de ce réseau scolaire concentrant les familles qui ne pouvaient pas payer les études) tout en limitant cette scolarisation à une ambition bien inférieure à celle des enfants des classes dominantes. L’augmentation progressive, mais contenue, durant la IIIe puis la IVe République, du nombre de boursiers accédant au secondaire était cantonnée aux besoins des employeurs. Puis l’unification du primaire et l’accès généralisé au collège ont donné lieu à une filiarisation de ce dernier au début des années 1960. Puis l’unification du collège et l’accès massifié au lycée ont donné lieu à une sélection par filières dans ce degré. Ce rapport dialectique entre logiques de démocratisation et de sélection s’est ensuite également étendu à l’enseignement supérieur. (Terrail, 1984, 1997 ; Clot, 1988 ; Rochex, 1991 ; Poullaouec & Lemêtre, 2009)[1].

L’opposition entre ces deux logiques s’est d’abord traduite pendant plusieurs décennies par des avancées tendancielles de démocratisation, en matière d’accès à des niveaux d’études et des filières jusqu’alors réservées aux classes dominantes. Ces conquêtes ont notamment été obtenues par l’alliance, au sein du salariat, entre les fractions les plus populaires et les plus intellectualisées, laquelle a perduré jusque dans les années 1980. Si toutes les catégories n’ont pas autant profité de l’allongement des études, elles en ont toutes bénéficié, y compris les enfants des classes dominantes qui ont elles aussi dû pousser plus loin pour garder des positions dominantes et assurer la reproduction sociale.

Mais cette démocratisation relative de l’accès ne s’est que partiellement traduite par celle de l’appropriation des savoirs enseignés. La rhétorique de « l’échec scolaire », si elle est vient souvent culpabiliser individuellement des élèves, les familles ou les enseignants, et constituer une invitation au renoncement (Ben Ayed, 2010), pointe les limites du développement des scolarités et constitue le symptôme de la crise de l’école. Les inégalités sociales d’appropriation se sont maintenues, et les écarts se sont même accrus au début des années 2000, si l’on considère que les élèves qui ont les plus faibles performances aux tests d’acquisition aujourd’hui obtiennent un score inférieur à ceux de leurs homologues dix ans plus tôt, alors que les « meilleurs » élèves actuels ont des résultats supérieurs aux « meilleurs » de la décennie précédente (Bautier, 2011).

 

L’exacerbation de la crise

Plusieurs éléments contribuent à l’explication de constat. D’abord, l’enseignement secondaire accueille désormais toute la population, et confronte cette dernière à des exigences qui auparavant étaient réservées aux enfants des familles qui les socialisaient à la culture de l’école (Bourdieu & Passeron, 1964). Cette analyse en termes d’écarts entre les socialisations familiales et scolaires a parfois été mal comprise en faisant porter la responsabilité aux classes populaires, avec la croyance en un handicap socio-culturel. Au contraire, puisque la majorité des enfants de la scolarité obligatoire sont issus de familles qui n’ont pas fait d’études longues, « l’écart » n’est pas un problème, il devrait être considéré comme la mission même d’une école démocratisante : son appréhension reste donc d’actualité (Savoir / Agir, 2011) pour comprendre les inégalités d’apprentissage qui résultent de ce que l’école ne prend pas en charge tout ce qui est nécessaire en termes de transmission à ce que l’ensemble des élèves puissent s’approprier les savoirs enseignés. Et plutôt que de culpabiliser les enseignants, il s’agit de comprendre ce qui contraint leurs pratiques pour les freiner dans l’accomplissement de cette mission.

En effet, la transformation de fait des écoles maternelles et élémentaires en préparation des études longues a conduit à ce que des aspects de la culture savante, notionnelle et analytique, autrefois réservées au secondaire, intègrent les petites classes sans pour autant que des progressivités soient installées. Cela résulte en partie de la pression des classes dominantes, dans la connivence avec les attendus, porteuses de conceptions du spontanéisme, du rejet de la pédagogie trop marquée et trop rébarbative pour leurs enfants, ce qui conduit à aligner les définitions sociales de l’enfant scolarisé sur ceux qui bénéficient au domicile de ces délits d’initiés, et ainsi à accroître implicites pédagogiques et malentendus socio-cognitifs. En plus de cette fabrication « passive » des inégalités, quand l’école est « indifférente aux différences » comme le disaient déjà Bourdieu et Passeron, s’est aussi développée depuis plus de 30 ans une fabrication active des inégalité avec les conceptions de la différenciation pédagogique, quand les manières d’enseigner ne recourent pas aux mêmes modalités, et souvent ne visent plus les mêmes objectifs, selon l’origine sociale des élèves (Bautier & Rayou, 2009 ; Bautier & Rochex, 1997 ; Bernstein, 1975 ; Chamboredon & Prévôt, 1973 ; Bonnéry, 2007 et 2009 ; Lahire, 2008 ; Rochex & Crinon, 2011).

Mais « l’écart culturel » entre école et la majorité des familles a longtemps été appréhendé comme si la culture scolaire était restée fixe, et que l’écart s’était accru seulement du fait de l’ouverture des parcours aux classes populaires. Or, simultanément, l’école, parce qu’elle a pour mission de préparer les futurs adultes à vivre dans la société telle qu’elle évolue, donc avec davantage de savoirs, d’inventions, une profusion d’information, etc., a intégré dès la maternelle et l’élémentaire des contenus plus notionnels, des exigences de réflexion bien différentes, ce dont témoigne notamment l’évolution des manuels et des supports pédagogiques : il ne s’agit plus seulement d’imiter les raisonnements qui sont donnés à voir, il faut apprendre à mobiliser seul des opérations complexes de déduction, d’inférence, de comparaison de versions, de contextualisation d’informations selon l’énonciateur, de circuler entre des situations très précises et des concepts permettant de penser en surplomb sur ces dernières, etc. (Bonnéry, 2012, 2015).

Ces contenus plus exigeants dans chaque discipline ont en plus été accompagnés de l’augmentation de ces dernières en élémentaire (anglais, éducation à la santé, etc.) alors même que le gouvernement Sarkozy réduisait le temps scolaire (l’équivalent d’une année scolaire avec la suppression des samedis matins en maternelle et élémentaire). Ainsi, avec comme on la dit des méthodes pédagogiques qui renvoient de plus en plus à l’élève la responsabilité d’apprendre, tel un auto-entrepreneur de ses apprentissages, l’accroissement des contenus a conduit à transférer de fait à la famille davantage de responsabilités dans les apprentissages scolaires et dans la transformation de l’enfant en élève. Cela contribue assurément aux inégalités sociales d’apprentissage, et donc à la crise de l’école, au sens d’une difficulté à atteindre les objectifs de démocratisation, ces derniers étant ainsi affaiblis dans la possibilité de les atteindre.

Cette crise est allée en s’exacerbant depuis les années 1980, en limitant les logiques de démocratisation par l’amplification des contre-réformes sélectives, qu’il serait trop long de liste de façon exhaustive, mais pour se limiter aux plus marquantes : individualisation des apprentissages et introduction de l’enseignement par « compétences » faisant de l’élève le premier responsable de « l’échec », individualisation des choix de scolarisation (affaiblissement de la carte scolaire) exacerbant la concurrence entre familles des différentes fractions du salariat, dénationalisation de l’école (transfert des heures aux communes et au privé avec la réforme des rythmes scolaires, autonomisation des établissements et de leurs projets, abandon relatif de certaines écoles en leur affectant quasiment uniquement des débutants, etc.), etc.

Les gouvernements se sont succédé sans changer vraiment de cap (Contretemps, 2013). Au point que le compromis historique entre démocratisation et sélection, en équilibre instable, faisait l’objet d’offensives régulières pour faire prévaloir la sélection. Nul besoin de rappeler ici les pressions exercées par le MEDEF, ni le renoncement quasi officiel à faire progresser les taux de scolarisation y compris dans l’enseignement supérieur, dont les difficultés de réussite des étudiants sont particulièrement médiatisées (Hugrée et Poullaouec, 2018, parties 1 et 2), et la mise en place par le gouvernement Macron de Parcoursup, machine à élimination sociale de l’accès à l’enseignement supérieur dont on voit déjà les effets (Clément, Couto, Blanchard, 2019).

 

L’instrumentalisation de la crise sanitaire : Blanquer is coming… bien avant l’hiver avec la blitzkrieg de Macron

C’est dans ce contexte qu’est intervenue la crise sanitaire que nous connaissons. Sur différents aspects, le gouvernement utilise cette situation de confinement, puis de déconfinement très partiel, pour avancer plus vite et plus loin sur ses projets d’accroissement de la sélection sociale et d’affaiblissement de l’éducation nationale. Par « instrumentalisation », nous voulons bien sûr dire qu’il profite de la crise pour passer en force et sans débat ce qu’il prévoyait depuis longtemps, mais nous ne voulons pas dire qu’il s’agit là d’un calcul hors sol. Ils sont forcés de faire face à la crise sanitaire, qui accroit la crise scolaire comme on va le voir. Mais les réponses qu’ils apportent refusent de réorienter la politique vers une nouvelle phase de démocratisation scolaire, qui impliquerait une réorientation de l’argent pour les services publics plutôt que de sécuriser les profits.

Ainsi, avec la métaphore naturelle du tsunami, on veut encore nous faire croire que le gouvernement est face à un problème qui vient de l’extérieur : mais les politiques d’austérités sont l’une des causes de la crise. Car le sabotage des services publics par la pénurie organisée est la cause première de la grande difficulté de la société pour faire face à la crise. Avec la métaphore de la guerre, ils imposent le silence dans les rangs, aucun débat n’est vraiment toléré, on va le voir sur plusieurs points : les décisions sont annoncées au dernier moment, quand il est trop tard pour envisager d’autres possibles, avec des arguments techniques se faisant passer pour neutres, le tout sur un ton paternaliste et monarchique.

Cette absence d’arguments interpelle dans le discours présidentiel : plus aucune nouvelle du « comité scientifique » au moment de décider de la date du 11 mai, les décisions annoncées ne sont en rien raccordées à des prévisions quant à l’évolution de la pandémie… Macron demande aux citoyens de « croire » sans argument, de s’aligner sur l’unité nationale, plutôt que de justifier l’action par des arguments rationnels et affichés. La meilleure façon de leur couper l’herbe sous le pied aux raisonnements irrationnels aux théories du complot n’est pas de cacher les motifs des décisions et d’exhorter à obéir sans comprendre.

En fait de guerre, ce gouvernement la dirige contre les services publics et les solutions de démocratisation. C’est une Blitzkrieg qu’il conduit pour imposer une politique scolaire conforme aux besoins du patronat et aux politiques d’austérité qui découlent de la concentration des capitaux au service du profit, en même temps que par raison idéologique de ne pas éduquer de la même façon les enfants de toutes les classes sociales.

Au fond, notre analyse des choix du gouvernement en matière éducative pendant la crise contredit les lectures qui mettent l’accent sur la « cacophonie ». Certes, il y a eu des contradictions entre Blanquer, Philippe et Macron, et des hésitations ou des improvisations ont existé, mais c’est essentiellement sur la mise en œuvre de la politique (délais, consignes, détails), et absolument pas sur le fond de la politique conduite. C’est cela l’essentiel, ils ont toujours été d’une grande cohérence sur les logiques qu’ils font progresser : à moindre coût et inégalitaire, avec la tentative d’accélérer les contre-réformes déjà esquissées.

Cela se traduit par l’imposition du baccalauréat au contrôle continu, par le transfert des missions de l’école aux familles ou au privé au nom de la continuité pédagogique, et par les menaces contre la scolarité unique à l’occasion d’un déconfinement bien manipulé.

Et la question des délais est stratégique. Ils tentent de focaliser l’attention sur l’urgence, à pousser à seulement être pour ou contre leurs propositions à court terme, pour mieux masquer ce qu’ils préparent pour septembre et toute l’année prochaine. Car à l’heure où nous écrivons ces lignes, début mai, les virologues semblent s’accorder sur l’idée que la création d’un vaccin prendra au moins un an… Ce qui se décide au printemps a donc tout l’air d’une expérimentation de ce qui sera en place pendant toute la crise sanitaire… voire après elle. Winter is coming… dès maintenant : c’est ce que ne permettent pas de penser les souhaits idéalistes du « jour d’après ». Plutôt que de critiquer le caractère hésitant des tentatives du gouvernement, mieux vaut attirer l’attention sur les pions qu’il déplace dès maintenant pour la suite, pour inviter à argumenter une alternative.

 

Le baccalauréat local ?

Enjeux de reconnaissance des qualifications

Dans l’urgence de la situation que nous traversons, le gouvernement a fait le choix du passage du baccalauréat au contrôle continu, sans que cela n’ait suscité trop de débats. Il a particulièrement intrigué, en ne communiquant pas sur le sujet pendant des semaines, pour que la tension monte, que tout le monde ait peur, afin d’imposer finalement la solution du contrôle continu.

C’est l’un des aspects qu’il voulait l’imposer depuis le début de l’année à travers sa réforme du baccalauréat, et cela avait été refusé par les élèves et les professeurs à travers un mouvement de protestation. Blanquer instrumentalise cette crise pour tenter d’imposer le contrôle continu durablement, après l’avoir installé dans le paysage à l’occasion de la crise de cette année. Qu’une épreuve finale soit ou non maintenue en 2020 pourrait n’être qu’un débat ponctuel, sur la situation des jeunes qui sont en première ou terminale cette année : se pose la question de la prise en compte du fait qu’ils ne savaient pas au premier trimestre le statut de ces notes, des modalités de rattrapage, etc.

On pourrait d’autant plus accepter sereinement cette décision qu’elle serait présentée très clairement comme exceptionnelle et n’ayant pas vocation à servir d’expérience pour la suite, ce qui n’est pas le souhait de Blanquer, puisqu’il fait tout depuis sa nomination pour substituer aux épreuves académiques des épreuves locales par établissement.

Car l’objectif, avec les épreuves par établissement, dont le nombre va croissant dans la réforme du lycée du ministre, c’est que la valeur du diplôme ne soit plus nationale. C’est qu’elle se limite à la valeur du lycée dans lequel on l’a passé, et cela ouvre la porte à de fortes inégalités du type : « Un 10 en banlieue, ça vaut moins qu’un 10 dans le centre-ville de Paris ». Bien que le contrôle terminal académique puisse être stressant, c’est aujourd’hui la seule manière de s’assurer que la valeur du baccalauréat ne soit pas entachée de la réputation d’un établissement. Une épreuve commune standardisée et corrigée hors du local lève ce soupçon.

L’un des objectifs de la réforme du lycée, c’est d’empêcher la reconnaissance égale entre les établissements et de dire que le bac n’est plus un diplôme garantissant l’accès à l’enseignement supérieur. C’est cohérent avec l’ensemble de la politique de ce gouvernement, qui a dû trouver une solution, différée par ses prédécesseurs, face l’arrivée massive d’étudiants à l’université quand la génération du baby-boom de l’an 2 000 arrive à ses 18 ans… Ce gouvernement a choisi de l’endiguer plutôt que de créer les moyens nécessaires dans l’enseignement supérieur.

Cela s’est traduit par Parcoursup, machine à éliminer en priorité les jeunes des classes populaires, déjà préparée par la réduction drastique des moyens alloués à l’enseignement supérieur avec la loi LRU (Liberté et Responsabilité des Universités). Et pendant le confinement, si les cours ont été arrêtés, il n’y a eu aucun report d’échéance dans Parcoursup, pour la confirmation des vœux, avec la saisie des pièces demandées et des lettres de motivations. Or, les lycéens n’ont pas pu être encadrés par leurs professeurs en matière de conseils pour cette phase, seuls ont pu l’être ceux dont les parents étaient suffisamment connaisseurs du monde universitaire.

Ce qui se joue là révèle une logique plus profonde, et déjà à l’œuvre depuis plusieurs années : l’individualisation des parcours répond à une volonté du patronat. Nous le montrions déjà il y a quelques années en comparant avec ce qui se passe dans la formation professionnelle, en prenant appuis sur des données tirées de Cereq-Bref (2006), n° 135.

En 30 ans, entre 1975 et 2005, le taux d’accès à une formation payée par l’employeur a plus que doublé. Mais durant la même période sur les mêmes formations, la durée moyenne de formation a été divisée par deux. Et si le taux de dépense des entreprises pour ces formations-là a augmenté pendant 15 ans, il a stagné pour les entreprises de moins de 2.000 salariés, et a diminué pour les plus grosses qui font le moins d’effort depuis le début des années 90. (Et il faudrait voir, avec une analyse actualisée, ce qui est survenu depuis 2006, avec la crise économique de 2008 notamment).

Ainsi, les patrons veulent bien payer des formations à davantage de salariés à condition que cela ne coûte pas trop. Mais surtout, ils financent plutôt des formations plus courtes, réalisées « à l’interne » de l’entreprise, avec des objectifs resserrés sur le poste de travail, avec des formations qui ont donc pour objectif principal d’accroitre la rentabilité, la performance du salarié dans son travail. Ce sont donc des formations modularisées, parcellisées, sur des contenus atomisés. Elles offrent ainsi rarement un contenu distancié du poste de travail (qui permettrait de prendre du recul pour mieux revenir sur l’activité professionnelle armé de connaissances nouvelles). Et les parcours de formations sont de plus en plus individualisés, ils donnent de moins en moins lieu à une qualification reconnue par l’employeur en termes de salaire, et ne sont pas forcément reconnus à l’extérieur puisque non qualifiantes. La première traduction de cette stratégie a été dans l’entreprise.

Et la deuxième a eu lieu dans l’enseignement primaire et secondaire avec la logique de compétences (Ropé & Tanguy, 1994), laquelle a été imposée dans l’enseignement supérieur avec la réforme du LMD (Licence Master Doctorat, nievaux de sortie à bac+3, +5 et +8, annulant les bac+2 et +4). Les textes européens qui cadrent le LMD parlaient alors de 50% d’une génération au « niveau de sortie » bac+3, et non de diplôme. La différence est essentielle, elle signifie l’individualisation de la reconnaissance de la formation et la modularisation des contenus.

L’objectif c’est que les étudiants aient des parcours individualisés avec des micro-compétences modulaires : deux candidats ayant une licence se présenteront ainsi à l’embauche avec 180 crédits européens qui garantissent pour l’employeur le niveau de formation des candidats, mais inversement la garantie n’existe plus pour le candidat que sa formation soit reconnue comme qualification égale entre les personnes qui ont suivi cette formation, y compris dans le même département de la même université. Les « compétences », les crédits validés en formation étant en partie différent, cela contribue à la mise en concurrence des candidats, donc à faire pression sur leur salaire, en même temps qu’à offrir à l’employeur une palette de profils entre lesquels piocher pour choisir le plus proche de ce qui est demandé sur le poste de travail, lui évitant de prendre en charge la formation à celui-ci.

La réforme du bac prend place dans un ensemble plus large, où les gouvernements successifs, en individualisant les parcours de formation, individualisent le diplôme, qui n’en est plus un. Cette stratégie est fondamentale pour le système économique tel qu’il est aujourd’hui, car cette refonte des formations est l’instrument d’une reconfiguration du salariat capitaliste, pour que la poursuite d’études accordée à une partie d’une génération permette tout de même de maintenir le taux de profit en freinant les salaires.

Si le diplôme constitue donc un enjeu sur « l’aval » du lycée, pour la reconnaissance des qualifications, ce n’est pas sa seule utilité. Il a des effets sur « l’amont » de l’épreuve, dans la nécessité de préparer celle-ci dans un cadre commun évalué pour tous les établissements de la même manière.

 

Le diplôme, outil d’harmonisation des objectifs et des pratiques

En 1994, Françoise Ropé, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation, publiait une synthèse de ses recherches sur la formation initiale des professeurs de français. Elle étudiait ainsi les formations universitaires de lettres, les concours de recrutements (CAPES, Agrégation) et les types de savoirs mis en œuvre dans les classes pour saisir les effets, ou l’absence d’effets, de ces formations (Ropé, 1944).

Parmi les (nombreux) enseignements de ce livre trop peu cité, l’un d’eux mérite notre attention au regard de l’actualité. L’auteure pointait une grande diversité de référents théoriques dans les cursus et dans leur organisation, que contrebalançait l’existence du concours national, et la nécessité d’y préparer.

Ce résultat apporte un argument important, et assez peu souvent mobilisé, dans le débat actuel sur le baccalauréat (du moins, dans le débat que les citoyens essaient de conduire, puisque ce gouvernement impose sa volonté avec autoritarisme et sans débat). Car la recherche, trop peu citée, de Françoise Ropé, apporte un autre argument, sur les effets « en amont » de l’épreuve. Instrumentaliser la crise actuelle pour supprimer définitivement les épreuves académiques (même si exceptionnellement, pour un an, on peut l’envisager), en réduisant le résidu de bac au contrôle continu, c’est aussi plus insidieusement défaire le cadre qui guide vers les mêmes objectifs, qui unifie partiellement les pratiques pour préparer à l’épreuve.

Cette clé de lecture éclaire d’un autre jour la réforme du bac contre laquelle les professeurs, élèves et parents ont manifesté cet hiver. En effet, les contenus prescrits sont assez exigeants, les moyens en personnels sont affaiblis. Les professeurs manquent pour assurer toutes les options dans tous les établissements, créant des situations inégalitaires… L’incitation au contrôle continu, et à des épreuves locales, constitue donc à la fois une « solution » de survie pour les enseignants et un piège : ils interrogeront sur ce qu’ils ont pu transmettre localement, selon l’image qu’ils se font de leur public, selon ce que les moyens alloués au cours des années ont permis à leurs élèves d’apprendre dans les classes précédentes (dans notre académie de Créteil, il n’est pas rare que les élèves n’aient quasiment pas cours de français, de maths, ou autres pendant une voire plusieurs années, quand ils ont eu une succession de contractuels venant pour quelques semaines les uns derrière les autres, forcés par Pôle Emploi, et sans qualification…).

Le message implicite est le suivant : le programme est difficile, si vous ne pouvez pas le faire, « adaptez », c’est-à-dire réduisez le niveau d’exigence. Blanquer refait le coup du soi-disant « socle commun » (Clément, 2012). Rappelons-nous que, face au problème évoqué plus haut, d’une disjonction croissante entre des programmes allant croissant en volume et au niveau des exigences notionnelles, plutôt que de revoir le programme pour penser celui-ci à partir de ce qui est réellement enseignable à toute une classe d’âge en primaire et collège, en prenant pour modèle l’enfant qui n’a que l’école pour apprendre, les gouvernements d’alors avaient instauré une référence alternative au programme unique. Ils invitaient de fait chaque enseignant à choisir ses propres objectifs, et donc à inégaliser ceux-ci selon les établissements, les classes et les élèves.

Cette inégalisation était d’autant plus forte qu’elle s’appuyait sur l’idéologie des compétences, de l’individualisation : on incite à enseigner moins pour créer du commun par les savoirs que pour renforcer les inégalités en différenciant les apprentissages pour s’adapter aux supposées « compétences » spontanées de chacun (qui ne seraient pas, selon ce point de vue, formées par l’apprentissage antérieur de savoirs). L’enseignement par compétences, introduit depuis la fin des années 1980, et articulé à une individualisation généralisé du système d’enseignement, est un candidat crédible pour expliquer comme on l’a vu qu’au cours du temps, les meilleurs élèves soient encore meilleurs que leurs prédécesseurs et que les plus faibles aient des résultats pires que ceux qui connaissaient le plus de difficultés quelques années plus tôt.

De fait, les élèves arrivent désormais moins uniformément préparés au lycée ; en ne cadrant plus vers du commun pour le bac, la politique actuelle propose une fausse issue, inégalitaire : elle vise à localiser et individualiser les objectifs, bref à les inégaliser aussi les objectifs au lycée.

Cette réforme n’arrive pas d’un seul coup. Des ballons d’essais avaient été lancés par les gouvernements précédents. C’est ce que montre la thèse de Stéphane Vaquero sur ce qu’il appelle les « dispositifs horizontaux », comme les TPE, Travaux Personnels Encadrés. En effet, cette épreuve, supprimée avec la réforme du bac, était locale, à partir de directives nationales, comme le sera le futur bac si Blanquer parvient à ses fins. Dans les faits, pour les TPE, en l’absence d’un cadrage clair par des textes officiels et des programmes, chaque académie et surtout chaque établissement, chaque enseignant au sein des différentes filières, « réinventait » des consignes adaptées au niveau supposé des élèves ou de la représentation qu’ils se faisaient de celui-ci. Les résultats montrent une extrême disparité des pratiques, et une inégalisation de ce qui est demandé aux élèves.

On pourrait ainsi se demander si la suppression de cette épreuve dans la réforme du bac ne vient pas, finalement, de ce que les logiques qu’elle comportait sous forme de test sont généralisées dans la nouvelle réforme, rendant le ballon d’essai obsolète, et trop coûteux en temps puisqu’il impliquait du tutorat de groupes d’élèves. Le futur « grand oral » du baccalauréat, reprenant certains traits des TPE, en est sans doute une pierre angulaire[2].

 

Derrière la continuité pédagogique confinée, le transfert aux familles… et au privé

Continuer, comme si tout le monde était équipé à la maison ?

Avec le confinement, s’est posée la question bien réelle du risque de décrochage des apprentissages et plus généralement des scolarités. Les injonctions à la continuité pédagogique du ministère de l’éducation montent clairement l’accélération des logiques précédentes de transfert de l’école aux familles et de construction d’une politique sur le modèle de l’enfant qui a déjà l’école et ses ressources à la maison.

Face aux annonces gouvernementales, on a assisté à une première série de critiques, démagogiques et ethnocentrée dans les classes supérieures, selon lesquelles il faudrait laisser les enfants en paix, leur conseiller de bons livres, etc. Cette posture relativiste minore les risques de décrochage scolaire bien connus pour les élèves fragiles : une interruption rend la reprise encore plus difficile. Et la question du temps qui passe, sans apprentissage, est un vrai problème : un élève n’est pas une machine que l’on remet en route après une pause en appuyant sur un bouton, surtout s’il a déjà accumulé des difficultés d’apprentissage. Le retard pris est donc une vraie question à ne pas minorer. Mais un second travers, celui du gouvernement, a consisté en une surenchère, minorant les possibilités matérielles, financières, culturelles et pédagogiques de l’école à la maison.

Cette injonction à la continuité pose d’abord le problème des conditions matérielles et financières des familles confinées[3]. La crise révèle que le modèle de famille présent dans la tête de nos gouvernants et qui est diffusé dans la presse est basé sur une famille où chaque enfant dispose d’une chambre individuelle, de son propre ordinateur, de parents disponibles pour accompagner les apprentissages et surtout du haut débit. Et cela révèle le profond racisme de classe de ce gouvernement.

Car dans nombre de familles, la réalité est bien différente, avec des conditions très inégales pour s’isoler dans une pièce, pour accéder à plusieurs personnes en même temps à un outil connecté, qui permet de lire tous les documents, de dactylographier, d’imprimer. En effet, le seul lien étant numérique, se pose quand même d’abord des questions de moyens techniques et financiers : toutes les familles n’ont pas d’ordinateur et encore moins d’imprimante à la maison. On l’a vu, se connecter à un smartphone est un moyen très limité par rapport à ce qui a été demandé aux élèves. De plus, quand il y a plusieurs enfants scolarisés, voire des adultes en télétravail, comment penser qu’il y a un ordinateur pour chacun ? Or, l’école est largement basée sur des écrits imprimés : durant le confinement, nombre de familles n’ont pu ni les imprimer, ni les conserver longtemps à l’écran pour partager l’appareil ente plusieurs personnes.

Cette injonction fait encore comme si l’aisance avec l’outil informatique était partagée. Or, comme l’explique Dominique Pasquier, l’usage populaire d’internet n’est pas celui des familles fortement scolarisées. Savoir faire des courses en ligne, regarder des tutos ou chercher une information, ce n’est pas mécaniquement avoir l’habitude de la bureautique (remplir des documents, envoyer des mails, mettre un gros fichier à télécharger…) et de l’apprentissage en ligne (Pasquier, 2018).

Les enfants sont, bien souvent, seuls face aux injonctions qui arrivent. Et même quand les parents sont mobilisés, plusieurs enfants d’une même famille ont été sommés par leurs enseignants respectifs de se connecter à un cours à la même heure alors qu’un seul ordinateur dans la famille est disponible. Les profs ne peuvent être tenus responsables de cette pression, car c’est surtout sur eux qu’elle s’exerce, par le biais des inspecteurs, des rectorats, et surtout du ministère, qui les ont mis surveillance étroite de la hiérarchie par l’intermédiaire des outils numériques détournés en mouchards.

Ce scandale a rapidement dessiné des convergences entre familles populaires qui occupent des emplois d’exécution et familles de catégories intermédiaires qui n’avaient pas à la maison les conditions techniques et matérielles suffisantes.

 

Transférer les apprentissages aux familles et au privé ?

C’est ce type de convergence au sein de l’ensemble salarial (Boccara, 2003) que les gouvernants veulent éviter, mais qui sont susceptibles de dessiner des reconquêtes possibles en matière de démocratisation scolaire, à commencer par le refus de l’externalisation des apprentissages scolaires. Si les devoirs, les révisions de ce qui a été compris en classe, paraissent légitimes, toutes les familles, de toutes les classes sociales, ont intérêt à s’opposer au transfert des missions d’enseignement de savoirs, de compréhension des contenus. Bien sûr, les plus populaires parce qu’elles seraient les plus perdantes faute de connaissances (parents doublement pénalisés, en tant que tel après l’avoir été en tant qu’élèves autrefois). Mais aussi toutes les familles de salariés qualifiés, qui ont tout à gagner à voir le temps domestique envahi davantage par ce que l’école ne prendrait plus en charge, ou devant payer le complément par des cours privés.

Car, au-delà de la fracture numérique, les conditions pédagogiques aussi sont questionnables. Un enseignant sait construire ses supports pour faire classe devant ses élèves, l’enseignement à distance ne s’improvise pas. Aujourd’hui, quel que soit le discours ministériel, les enseignants n’étaient pas prêts (et doivent-ils l’être ? il nous semble qu’il vaut mieux l’éviter). Beaucoup ont envoyé aux élèves ce qu’ils ont préparé pour le présentiel, car c’est ce dont ils disposent dans l’urgence, mais ces supports sont faits pour être accompagnés de la parole et d’activités encadrées par l’enseignant.

Bien des parents ont été désemparés. Les uns ayant les plus grandes peines, dans un appartement surpeuplé, pour organiser un espace de travail calme. Les autres ne sachant pas comment remplacer le maître, car il ne suffit pas d’avoir accès à une fiche pour permettre à son enfant d’apprendre ce qu’induit cet imprimé. Il ne suffit pas d’avoir un manuel pour savoir enseigner une leçon à la place du professeur. D’autres encore en avaient les capacités mais pas le temps nécessaire du fait du télétravail et de la concurrence pour utiliser l’ordinateur.

L’élève est alors considéré comme spontanément autonome, sommé de se positionner en tant qu’auto-entrepreneur de ses apprentissages : capable de se mobiliser seul, s’il n’a pas de parents qui puissent installer un cadre de travail intellectuel ; capable de comprendre seul les enjeux de savoir des tâches, si les parents ne sont pas dans la connivence avec les démarches pédagogiques et la culture savante… Ici, la situation a révélé que les implicites pédagogiques déjà présents en classe étaient accrus lors du transfert aux familles de la mission de faire comprendre.

Et pour les plus grands, la disposition à s’auto-contraindre, à organiser le temps, à surmonter l’angoisse de ne pas comprendre seul… est le résultat d’un parcours de réussite scolaire. On le sait à l’université : les étudiants qui réussissent dans l’enseignement à distance sont ceux qui avaient un bon niveau et une grande autonomie en amont. Et la difficulté de nombre d’étudiants à rester mobilisé sur les études en plein confinement est confirmée par des études en cours, recensées par Pierre Mercklé en plus de celle qu’il a conduite.

Se trouve ici actualisée une logique inégalitaire instituée à la fin des années 1980 qui individualise les apprentissages et la responsabilité de l’échec (Sève, 1989 ; Rayou, 2000).

Du côté des professeurs, la crise l’a mis en lumière, enseigner ce n’est pas seulement envoyer des liens web et distribuer des documents. C’est organiser un collectif d’étude et d’entraide, c’est expliquer, mettre en œuvre des activités, conduire à des déductions progressives, réagir avec la classe… C’est cela que Blanquer et Macron veulent défaire en individualisant l’enseignement, en renvoyant la responsabilité de l’apprentissage aux élèves. La crise révèle les travers de ce qu’ils veulent imposer à grande échelle : classes surchargées, suppression de professeurs d’option remplacés par le CNED dans le secondaire ou par des MOOC dans le supérieur.

Malgré son caractère inégalitaire, cette focalisation sur l’enseignement à distance traduit la logique profonde qui est celle de Blanquer, et de son courant politique, de promotion des Ed-Tech, et par là de l’individualisation de l’enseignement, donc de sa privatisation possible. La réforme du lycée est typique : les options non-standard ne sont pas proposées dans l’enseignement public, à chaque famille de payer le complément en ligne, ou en cours particuliers.

 

Derrière le déconfinement sélectif, une attaque contre la scolarité unique publique ?

Le déconfinement scolaire a suivi plusieurs logiques articulées à partir de son annonce le 14 avril 2020 par Macron.

D’abord, la date du 11 mai avait été annoncée sans concertation et aucune condition de sécurité n’a été assurée par l’État qui ne permet pas de tests sérologiques pour tous (cela impliquerait de développer la sécurité sociale plutôt que de favoriser les assurances privées), pas plus qu’il ne met à disposition des maques, du gel, etc. Sans parler des moyens à mettre en place pour la désinfection régulière des locaux. C’est vrai pour les entreprises privées, qu’il contrôle peu, c’est également vrai pour les écoles.

On nous impose l’accélération d’un modèle d’État omniprésent pour décréter, imposer, réprimer… et simultanément démissionnaire pour accomplir sa mission de satisfaction des besoins humains, à commencer dans cette période par le refus d’être le maître d’œuvre des conditions de sécurité sanitaire qui sont nécessaires à la reprise.

 

On nous refait le coup des rythmes scolaires : la dénationalisation des décisions

En matière de reprise de l’école, toutes les conditions sanitaires à créer sont renvoyées aux collectivités.

Une pareille logistique est énorme pour les collèges et lycées, en charge des départements et des régions. Mais que dire des écoles primaires, dont une bonne partie dépend de petites communes, avec peu de personnel et les moyens financiers qu’implique la mise en place de telles conditions de sécurité. Car sur plus de 35 000 communes, la moitié compte moins de 500 habitants et leurs élus sont souvent à un âgés, personnes à risques (au 1er janvier 2019, 65,2 % des maires avaient 60 ans ou plus, et ils avaient plus de 62 ans de moyenne dans les plus petites communes) : dans ces petites communes, il y a peu de personnel pour assurer les conditions de nettoyage plusieurs fois par jour, accrues par la pandémie. Aucun fond d’urgence n’est créé pour les aider dans cette perspective, alors qu’il semble crucial. D’autant que 2020 est la première année où les budgets communaux sont lourdement amputés du fait de la suppression de la taxe d’habitation sur décision de Macron. Et nous insistons sur les maternelles et l’élémentaire car ce sont les degrés ciblés par le gouvernement pour la « reprise » du 11 mai.

S’il y a bien sûr une part d’improvisation et de renvoi à d’autres des responsabilités, et surtout du financement de la reprise, on n’est pas non plus dans le hasard. Ce transfert vers le local poursuit les démarches déjà engagées avec l’autonomie des établissements (Careil, 1998), puis la réforme Peillon des rythmes scolaires qui, après celle de Ségolène Royal, a largement dénationalisé l’école publique. : au lieu de remettre dans le giron de l’école les heures supprimées du samedi matin par Sarkozy, on les a confié au périscolaire, donc, à un contenu inégal selon les territoires, tantôt confié à des associations, tantôt à des vacataires municipaux, tantôt au secteur ouvertement marchand. La nouvelle gouvernance publique combine la force de répression de l’état centralisé à un néo-girondinisme pour introduire le marché dans l’éducation, ainsi imposé aux élus locaux qui soit adhèrent à ce dernier, soit ne peuvent qu’avoir le plus grand mal à proposer des services de qualités lorsque leurs collectivités sont étranglées financièrement et de toute façon ne peuvent qu’impulser des choix différents entre les territoires.

Au fond, pour Macron, Philippe et Blanquer, peu importe ce qui est décidé sur la date de reprise : ils savaient parfaitement, vu ce que sont leurs rapports avec les élus locaux, que le 11 mai n’était pas applicable partout. C’est une victoire pour eux que d’instituer le traitement variable selon les territoires, l’affaiblissement d’un cadre national.

 

À chaque classe sociale sa scolarité ?

La raison principale du choix précipité du 11 mai saute aux yeux, économique : les injonctions du patronat l’ont dévoilée, il s’agit de libérer les salarié·e·s pour produire, peu importe leur sécurité. Le maintien de l’activité économique ne doit pas faire l’objet d’un rejet trop rapide, car l’approvisionnement en denrées vitales pose de vraies questions, et car les conséquences vont être durables de la crise financière qui avait déjà commencé avant le COVID mais que celui-ci précipite (Boccara, 2012), décuplée par le coup d’arrêt de la production, par les faillites en cours, et par la recherche du maintien à tout prix du taux de profit capitaliste.

C’est clairement la raison pour laquelle les écoles ont été les premières à rouvrir, alors qu’elles ont été les premières fermées, et la raison pour laquelle sont priorisées les petites classes. On a singulièrement l’impression que le gouvernement se moque ouvertement de nous : on fermerait les universités pour éviter la contamination, mais on ouvrirait les maternelles alors qu’il est quasi impossible de faire respecter des gestes barrières avec de si petits enfants ?

Des arguments ont été déployés pour accueillir en priorité les enfants de personnels mobilisés par la crise (soignants, caissières, etc.) et, rapidement, pour ceux qui n’ont pas le choix car réquisitionnés par leurs employeurs : les personnels d’exécution. Ces derniers, ne pouvant pas télétravailler, et n’ayant pas le choix financier pour maintenir un salaire, sont obligés de s’exposer au danger, que l’on mesure en voyant le peu d’empressement du gouvernement à imposer une surveillance des conditions sanitaires créées par les patrons.

C’est cette reprise économique à tout prix le plus tôt possible qui a primé, sans créer les conditions de la reprise de tous les élèves. Or, il serait nécessaire de créer ces conditions de la rescolarisation de l’ensemble de la génération, car la question va se poser pour l’année scolaire prochaine. Mais c’est la solution la moins coûteuse qui a été privilégiée : ne permettre la reprise que d’une partie de la population…

Et c’est le tour de force du gouvernement, en renvoyant le « choix » de la reprise à chaque famille, il instrumentalise la peur pour mettre fin à l’obligation de scolarité obligatoire et unique et ce faisant pour diviser les fractions du salariat.

Car les salariés d’exécution n’ont pas le choix. Le 11 mai a été la rentrée de celles et ceux qui ne peuvent pas faire autrement, celles et ceux qui ont des logements plus exigus et n’ont pas les mêmes possibilités de se passer de revenus pendant plusieurs mois, ni de faire l’école à la maison.

Celles et ceux qui en ont les moyens financiers, ou dont le travail peut se réaliser à distance, en général sur ordinateur, pourront continuer la garde à la maison, l’école à domicile, à grand renfort de cours privés en ligne et autres outils payants proposés par des officines qui profitent de la situation, privées ou en Partenariat-Public-Privé dont ce gouvernement raffole. Au demeurant, si elles sont moins exposées, ces familles paient aussi le prix du confinement, du tiraillement des adultes entre tâches domestiques, éducatives et télétravail.

De leur côté, les enfants des familles les plus éloignées de la culture scolaire, non contraints par l’obligation scolaire, et eux aussi angoissés par la peur, ne retourneront probablement pas à l’école avant l’été. En septembre, cela fera donc six mois sans scolarité pour des élèves qui sont souvent parmi ceux qui ont le plus de difficultés d’apprentissage. Car l’enjeu est bien là.

La compassion pour les pauvres et les décrocheurs, affichée soudainement par un gouvernement qui ferme massivement les postes en ZEP dans le même temps, n’est pas crédible, sauf pour éviter la critique de les avoir délaissés, et ce qu’il propose est tout sauf une école c’est-à-dire où l’on apprend, ensemble, ce qui est au programme pour tous les enfants du même âge du pays, quelles que soient leurs origines sociales.

 

Le piège du débat à court terme seulement. L’externalisation, encore, vers le privé…

Au-delà des semaines très particulières qui vont avoir lieu d’ici l’été, la question se pose sur la durée. De fait, sans groupe classe, avec une nette division sociale des populations qui vont reprendre, Blanquer n’est-il pas en train d’instrumentaliser la crise, pour pousser vers une école publique qui assure un service minimal ?

Avec la saignée sur les postes que le gouvernement met en œuvre, en particulier dans les établissements au recrutement populaire, alors que les négociations ne peuvent se conduire avec le confinement, il fait tout le contraire de ce qui serait nécessaire à une reprise de scolarité pour tous. Car pour cette vraie reprise, il faudrait espacer les élèves dans les salles, donc des effectifs réduits, ce qui nécessiterait d’abord de réquisitionner des locaux pour dédoubler les classes à 15 maximum. Et cela imposerait de recruter massivement des enseignants, de titulariser les stagiaires et de fonctionnariser les précaires bien évalués. Or, Macron maintien l’austérité, cette politique qui nous a rendus si fragile face au COVID en affaiblissant les services publics.

Ainsi, le gouvernement met tout en œuvre pour que l’année 2020-2021 soit aussi bouleversée que ce printemps 2020 : alternance de phases de stop and go hospitaliers, de confinement avec enseignement à distance discriminant et de reprise de certaines catégories sociales seulement. Au bout d’un an à ce régime, laissant le « libre choix », nombre d’élèves fragiles auront nettement décroché, ce qui compliquera les possibilités de rattrapage vers une meilleure scolarité.

Ceux qui auront pu aller en cours, avec des professeurs en nombre insuffisants (aucun dispositif n’est annoncé, près deux mois après le début du confinement, pour avoir suffisamment de remplaçants compte-tenu des arrêts maladies des enseignants à risques ou malades) et la difficulté à avancer avec tous, risquent d’avoir une vision dégradée du service public d’éducation. Tout semble indiquer un recours massif au précariat non formé pour accroitre ces logiques d’école a minima.

Tout est donc fait pour inciter ceux qui le peuvent à compléter ailleurs, soit à partir carrément dans une école privée, soit à changer d’établissement public au recrutement sélectif (et bien pourvu en options pour le collège et le lycée, critères devenus décisif avec la réforme inégalitaire du lycée), soit encore à recourir à l’appui familial, à des cours privés, au CNED, etc. La crise semble être un test grandeur nature avec les expérimentations d’enseignement à distance, les propos méprisants envers les enseignants (aux fraises…), etc., pour transformer l’école publique en service minimal, et pour externaliser au maximum les missions de transmissions de savoirs. Les firmes privées pourront ainsi vendre les compléments, les cours d’options, le marché permettant de différencier totalement les objectifs éducatifs selon les caractéristiques sociales des familles.

On ne sait pas encore quelle sera la mise en place effective de ce que Blanquer appelle de ses vœux, en termes de « vacances apprenantes », ou de partenariat entre l’école et les intervenants artistiques ou sportifs.

Mais la rhétorique néo-libérale du « modèle d’école allemand » et de de la continuité pédagogique, dans un autre sens, entre l’école et les partenaires, mais qui rejoint celui de transfert des missions de l’école hors de celle-ci, est entonnée depuis suffisamment longtemps pour se douter qu’il s’agit de substituer à un programme égal dans le pays, visant à des apprentissages nouveau, des ressources disponibles sur le marché et des contenus laissés à l’appréciation des acteurs locaux qui ne s’inscrivent pas dans une mission de transmission de savoirs, voire la contestent.

Ce n’est rien de moins que le risque de fin de l’école publique qui est en jeu. Avec la crise COVID, et la pression financière terrible qui va découler de la crise économique pour supprimer des postes, le gouvernement est ainsi poussé à accélérer ses logiques, et il rencontre une opportunité historique de « régler » la crise de l’école par le renoncement à la démocratisation, et l’imposition de l’inégalité des scolarités et des objectifs.

Beaucoup de choses vont se jouer sur la manière dont les décisions vont être prises d’ici l’été. Le pire serait que l’on continue à ne répondre qu’aux questions de court terme, sans interroger ce qu’elles impliquent pour l’année scolaire prochaine. C’est dès maintenant qu’il faut obtenir les conditions d’une rentrée pour toutes les classes sociales ensemble en septembre.

 

Besoin d’un virage à 180° pour résoudre la crise de l’école par une nouvelle phase de démocratisation

Pendant un an au moins, la scolarisation de tous si on veut éviter un nouveau fiasco de l’enseignement à distance, passe par le dédoublement des classes donc par la réquisition de locaux, les recrutements massifs comme on l’a dit plus haut, et par leur formation. Il va être nécessaire de lisser les programmes sur plusieurs années pour rattraper le retard.

Ce n’est pas rien de sécuriser 12,4 millions d’élèves et les milliers d’enseignants, d’ATSEM, de CPE, etc. Pour faire porter deux masques par jour à cette population, il faut disposer de l’équivalent de ceux qui sont consommés par l’ensemble des soignants du pays en une semaine… Et ce devrait être à l’Etat de les fournir gratuitement. Cela impose de réindustrialiser la France pour redevenir autonomes, et donc que le patronat renonce aux profits réalisés avec l’exploitation de la main d’œuvre dans le Tiers monde. Les conditions sanitaires d’accueil dans les établissements scolaires nécessitent de rompre encore avec les politiques d’austérité pour recruter à nouveau des médecins et des infirmiers scolaires, ainsi que les psychologues scolaires…

Pour cela, il faudra des moyens, qui existent. Les milliards de la BCE seront plus utiles dépensés dans les services publics qu’injectés dans les marchés financiers, et on peut s’appuyer encore sur une fiscalité plus juste (rétablissement de l’ISF, taxation des revenus financiers, abandon du CICE).

Et à plus long terme, deux projets s’affrontent pour remédier à la crise de l’école.

Plutôt que de favoriser le renforcement des logiques de sélection sociale et de mise sous tutelle patronale de l’école, notre pays a besoin d’une nouvelle phase de démocratisation scolaire.

Plutôt que de poursuivre les politiques d’austérité et d’inégalisation qui ont cours depuis trop longtemps, il faut enfin orienter l’argent vers la satisfaction des besoins humains, et l’éducation est essentielle pour se préparer à vivre dans un monde où « dans la force de travail devient essentielle la force de savoir, où le naturellement donné n’est presque rien sans le socialement acquis » (Sève, 1985 : 17).

Plutôt qu’une école qui donne aux élèves ce que leurs familles peuvent, le besoin grandit encore de transmettre une culture commune, des savoirs qui permettent à chacun de conquérir de nouvelles manières de penser.

Plutôt que de gonfler les programmes en prenant pour repère une minorité d’enfants de la bourgeoisie, et ainsi de pousser à dissocier ce qui n’est enseignable qu’à une minorité et à se contenter d’un sous-programmes pour les autres, il devient urgent de repenser enfin l’école sur le modèle des enfants qui n’ont que l’école pour apprendre.

Plutôt que l’individualisation des objectifs et donc la mise en compétition des élèves selon leurs origines sociales, tous ont intérêt à apprendre ensemble, à coopérer.

Plutôt que d’opposer les familles les plus populaires et celles de cadres salariés, en transférant à l’espace domestique la mission de transmission des savoirs, la crise montre au contraire que toutes ont besoin d’une scolarité de qualité à proximité : personne n’a rien à gagner à ce que sa famille soit encore plus écrasée par le temps et les enjeux consacrés à la scolarité, ni à parcourir des kilomètres tous les jours pour une scolarité de qualité. L’école doit se faire à l’école, et dans tous les territoires.

Des convergences entre fractions du salariat ont commencé à percer durant le confinement.

Les familles de cadres et populaires ont eu pour la plupart d’entre elles des difficultés face aux injonctions à remplacer l’école, même si ces difficultés ne portaient pas toujours sur les mêmes aspects et étaient d’ampleur inégale. Il est clairement apparu à toutes que le gouvernement avait pour objectif principal les intérêts économiques du patronat, et pas ceux des enfants.

Nombre de familles si critiques d’ordinaires avec les enseignants ont révisé leur point de vue. Et les professeurs, massivement recrutés hors des classes populaires depuis plusieurs décennies, ont commencé pour une large part semble-t-il à regarder autrement les enfants des familles populaires qui constituent la majorité des élèves de la scolarité unique. La prise en compte de cette réalité doit être encouragée. Non pas dans du caritatif et du renoncement à enseigner pour faire du social à l’école, et ainsi renoncer à enseigner, mais au contraire pour encourager à transmettre à chacun les outils de l’émancipation de la pensée, par les savoirs, qui forment les capacités de comprendre le monde.

Si ces convergences sont timides, et si le gouvernement et le patronat font tout pour diviser, elles sont très précieuses. C’est depuis que leur alliance d’après-guerre a été défaite à partir des années 1980 que les contre-réformes en faveur de la sélection scolaire et de l’individualisation ont progressé. Une nouvelle phase de démocratisation scolaire ne se gagnera probablement pas sans ces convergences et sans convaincre de l’intérêt, pour l’ensemble de la société, de hisser le niveau d’éducation pour mieux comprendre le monde et agir sur lui.

En plus de l’école et des luttes de l’hiver dernier contre la réforme du bac, les luttes des gilets jaunes et celles plus syndicales contre la réforme des retraites et contre la LPPR (Loi Pluriannuelle de Programmation de la Recherche) montrent le besoin de rassemblements pour déboucher. Mais il ne suffit pas d’exhorter à l’unité ni à seulement se « contre ». Le passé récent a montré que ni la division, ni le rassemblement sur un consensus minimal pratiqué depuis 30 ans à gauche ne pourront dégager aucune perspective : sans débat contradictoire pour comprendre ce qui se joue et sans projet clair d’alternative à l’école sous tutelle capitaliste, il semble improbable d’échapper à la dérive.

L’heure historique que nous vivons, où le sort de l’école publique oscille entre deux pentes, et peut difficilement rester en équilibre vu la secousse de la crise, oblige à confronter des propositions alternatives quant aux les missions de l’école dans notre société, aux réformes des programmes, au recrutement, à la formation et aux enjeux politiques des choix pédagogiques, autant de questions qui ne peuvent plus être esquivées.

 

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Notes

[1] L’ensemble de ce paragraphe et du précédent prennent appuis sur ces références.

[2] Merci à S. Vaquero pour sa relecture de ce passage.

[3] Nous nous basons pour l’ensemble de cette partie sur des données recueillies par le biais de réseaux sociaux lors du confinement.

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Résistons ensemble pour des jours heureux

 » Nous voulons rompre avec vos guerres, avec le défaitisme ambiant et cette soumission au marché, aux multinationales et à la dogma libérale qui nous mènent tout droit à une catastrophe écologique et sociale. Il nous faut résister ensemble pour des jours enfin joyeux et apaisés. Nos enfants et nos petits-enfants le méritent ». Rédigé par une quarantaine d’auteurs, dont Claude Alphandéry, Thomas Piketty, Ludivine Bantigny, Monique et Michel Pinçon-Charlot, Bruno Gaccio, l’ouvrage  veut aboutir à un « Conseil national de la Nouvelle Résistance  » et à un projet politique.

 

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Les Républicains proposent la suspension des 35 heures

Les pandémies sont bien utiles. Elles peuvent aussi lever des barrières sociales. C’est ce que tente doublement une proposition de loi déposée par des députés LR emmenés par Pierre Morel-A_L’huissier.  » La priorité à la sortie de la crise sanitaire devra être de relancer la production de richesse et de rattraper les retards accumulés. C’est pourquoi nous devons armer les entreprises de manière à ce qu’elles soient capables de relever le défi qui se présente à elles. Or, celles‑ci s’engagent dans une course contre la montre avec un handicap majeur. Depuis les lois Aubry de 2000 et l’abaissement général de la durée légale de travail à 35 heures, les salariés français travaillent moins que ceux du reste de l’Europe. Il faut, aujourd’hui, leur permettre de travailler plus, le temps de dépasser la crise. C’est pourquoi la durée légale de travail à 35 heures doit être suspendue. Il en est de même pour les services publics ». Outre la barrière des 35 heures, la proposition de loi prend soin de lever une autre barrière. Sous prétexte de consulter les syndicats, la proposition de loi prévoit que la nouvelle durée du travail soit fixée « dans la concertation » au niveau de chaque entreprise ou établissement…

 

La proposition de loi

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Une proposition de loi pour le prêt d’ordinateurs

« Force est de constater que la pratique d’un enseignement à distance par ordinateur a été rendue obligatoire de fait, au titre de la continuité scolaire, mais que cette obligation a été rendue caduque de fait pour des familles et des élèves, certains d’entre eux ne disposant pas tout simplement du matériel informatique adéquat ». Pour répondre à cette question des députés du groupe communiste (Hubert Wulfranc, Huguette Bello, Marie George Buffet, Elsa Faucillon etc.) proposent que l’Etat veille à équiper les élèves.  » Un plan d’acquisition d’ordinateurs personnels équipés des logiciels utilisés par le ministère de l’éducation nationale est élaboré durant l’année scolaire 2020‑2021 dans le respect des règles prévues par le code de la commande publique. Les ordinateurs personnels acquis dans le cadre de ce plan sont mis à disposition des établissements scolaires publics et privés sous contrat afin d’être prêtés gratuitement aux élèves scolarisés du premier degré et du second degré dans des conditions définies par l’autorité de l’État compétente en matière d’éducation. Le dispositif de prêt prévu au I s’applique à compter de la rentrée scolaire 2021 pour les élèves scolarisés dans le second degré et à compter de la rentrée scolaire 2022 pour les élèves scolarisés dans l’enseignement primaire ».

 

L aproposition de loi

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La réforme des retraites, «victime collatérale» de la pandémie,27 MAI 2020 PAR DAN ISRAEL ET ELLEN SALVI Médiapart

Des mois de débats, une mobilisation sans précédent, une discussion parlementaire tranchée par un 49-3 et puis… rien. Depuis plusieurs semaines, la réforme des retraites, qui aurait dû déboucher sur la création d’un régime « universel » par points, a disparu des radars. Pour l’heure, chacun s’en tient à ce qu’Emmanuel Macron avait annoncé le 16 mars, lors de sa deuxième allocution consacrée à la crise sanitaire, à savoir la « suspension » de toutes les réformes en cours, à commencer par celle-ci. Mais dans les faits, beaucoup considèrent que le sujet n’est plus d’actualité.

« C’est fini, on peut mettre le texte à la poubelle », assure un conseiller ministériel. Le 3 avril, sur TF1, Édouard Philippe avait confirmé qu’« un certain nombre de réformes » n’avaient « plus lieu d’être dans la situation actuelle », sans s’avancer davantage sur le devenir de celle que l’exécutif souhaitait voir adoptée avant l’été. Depuis lors, aucun des acteurs du dossier n’a plus jamais entendu parler du sujet. « On est dans un processus d’évaporation », estime Frédéric Sève, le « Monsieur Retraites » de la CFDT, seul syndicat d’envergure favorable au principe d’un régime universel.

Selon lui, « le président et le premier ministre ont donné les termes du débat : il faut éviter les sujets qui divisent les Français », ce qui « dresse l’acte d’accusation sur cette réforme »« Nous n’avons pas eu du tout de contact avec le gouvernement depuis la mi-mars, nous en sommes réduits aux paris sur l’avenir, ajoute Catherine Perret, secrétaire confédérale CGT chargée du dossier. On se dit qu’ils auront du mal à remettre le couvert : après le vote à l’Assemblée, il faut inscrire le projet de loi à la discussion au Sénat, ce qui n’a pas été le cas jusque-là. » Et qui risque fort de ne jamais l’être.

« C’est un problème qui n’a pas été abordé une seule fois depuis le début du déconfinement, affirme le sénateur Les Républicains (LR) René-Paul Savary, initialement désigné comme rapporteur du texte au palais du Luxembourg. Pour moi, cette réforme est enterrée. » « Ce n’est pas inscrit à l’ordre du jour du calendrier parlementaire », a d’ailleurs indiqué le ministre chargé des relations avec le Parlement, sur Europe 1. Comme bon nombre d’élus de la majorité, Marc Fesneau continue toutefois de penser qu’il « faudra bien qu’un jour ou l’autre on résolve ces questions ».

Le député La République en marche (LREM) Guillaume Gouffier-Cha, rapporteur général du texte à l’Assemblée nationale, insiste lui aussi sur le fait que « le sujet retraites n’a pas disparu ». Mais il faudra, précise-t-il, « connaître la réalité de la crise sociale et économique, et son impact sur les régimes sociaux », avant d’imaginer relancer un quelconque débat autour de cette question. « Franchement, ça va pas être la priorité… », glisse un ministre. « On n’en a pas parlé, ni en burex [bureau exécutif du parti – ndlr] ni à l’Élysée », confie le patron des sénateurs LREM François Patriat.

« Rien n’a été dit officiellement aux ministres, et il y a clairement eu des hésitations, souligne encore un interlocuteur habituel de l’exécutif. Les membres du secrétariat d’État [de Laurent Pietraszewski – ndlr] sont eux-mêmes dans l’expectative. Certains étaient convaincus qu’ils pouvaient faire leurs valises, que la réforme était morte. D’autres pensent pouvoir encore faire avancer le projet par petites touches. » En réalité, chacun attend de savoir ce que le président de la République a en tête pour amorcer la dernière partie de son quinquennat.

Bien que cette promesse soit sujette à caution, Emmanuel Macron l’a souvent répété depuis deux mois : il souhaite se « réinventer ». Pour le moment, nul n’est en mesure d’expliquer, y compris au sein du gouvernement, ce que cette expression recouvre. Toutefois, ils sont nombreux à pointer le risque – et l’impossibilité politique qui l’accompagne – de cliver de nouveau le pays. Si, comme le dit le président de l’Assemblée Richard Ferrand dans L’Express« l’heure est à des transformations radicalement apaisantes », ce n’est clairement plus celle des retraites.

Pendant la crise sanitaire, Laurent Pietraszewski a continué de suivre, semaine après semaine, l’économie des caisses de retraites pour que les quelque 17 millions de Français qui perçoivent une pension ne rencontrent aucune difficulté. Mais l’essentiel de son temps a surtout été consacré à la conception de « guides de bonnes pratiques » diffusés par le ministère du travail aux entreprises – depuis le 20 mai, il cumule d’ailleurs officiellement sa fonction avec une nouvelle casquette : « La protection de la santé des salariés contre l’épidémie de Covid-19. »

Si cela désole ses soutiens, l’abandon de la réforme des retraites ne fait pas que des mécontents. « C’est une victime collatérale de la crisenous n’allons pas bouder notre plaisir », affirme Catherine Perret de la CGT, pour qui « les fortes mobilisations de décembre-janvier ont permis de ralentir suffisamment » le processus pour qu’il soit stoppé aujourd’hui.

Chez Force ouvrière (FO), on estime aussi que la crise a « conforté » les arguments du syndicat. « On a bien compris que face au virus, les plus de 65 ans sont les plus vulnérables, et c’est eux qu’on imaginait faire travailler plus longtemps ? », interroge le secrétaire général Yves Veyrier. Et de poursuivre : « Alors qu’on va manquer d’emplois avec le chômage qui va fatalement s’aggraver, il vaudrait mieux éviter de maintenir au travail trop longtemps ceux qui ont un poste. »

Même à la CFDT, on sent un certain soulagement, tant l’affaire était mal engagée. « Porter un tel projet demande une certaine énergie, et je trouvais déjà au début de l’année que l’exécutif et la majorité parlementaire étaient en limite de charge. Le morceau devenait trop gros, reconnaît Frédéric Sève. Cela fait un an que l’exécutif s’était mis politiquement dans l’ornière, quand ils ont réussi à se fâcher non seulement avec les opposants au projet de réforme, mais aussi avec ses partisans. »

« Je reste sur mes gardes »

Depuis le printemps 2019, le duo exécutif s’était lancé dans un pas de deux délicat, pour ne pas dire incohérent. D’un côté, le président de la République voulait voir naître un nouveau régime de retraites, dont le principe même n’emballait pas vraiment le premier ministre. De l’autre, ce dernier, et avec lui une partie du gouvernement, comptait surtout réaliser des économies, en poussant l’idée de reculer l’âge de départ. Quitte à abandonner les trop grandes ambitions de remise à plat de tout le système.

Au mois de mars, après des semaines et des semaines de discussions, le débat sur les mesures budgétaires n’était toujours pas clos, puisqu’il avait été renvoyé aux travaux d’une « conférence de financement » lancée au début de l’année. « Pour nous, la conférence de financement, c’était une sorte d’armistice, mais toutes les divergences n’étaient pas comblées », rappelle le secrétaire national de la CFDT, qui estime encore possible d’avancer à petits pas, plus discrets, vers l’unification du système de retraites.

« Vous pouvez très bien construire le système universel par petits morceaux, explique Frédéric Sève. D’abord en créant des grands pôles – public, privé et indépendants – pour les régimes de retraites, puis en uniformisant les modes de calcul, voire en mutualisant les réserves. D’autant que tous les régimes ne vont pas sortir en bonne forme de la crise économique qui s’annonce. »

Catherine Perret, de la CGT, se veut prudente : « Notre équipe retraites va se réunir dans la semaine, car dans diverses caisses de retraites, et notamment celles des régimes spéciaux, on nous a alertés sur le fait que, même pendant la période de confinement, les travaux pour préparer le rapprochement des différents régimes ne s’étaient pas interrompus… » D’ailleurs, ce n’est pas parce que la réforme des retraites ne verra pas le jour telle quelle que certains de ses paramètres ne pourraient pas réapparaître.

« Je reste sur mes gardes, indique le secrétaire général de FO Yves Veyrier. Contrairement à ce qui avait été annoncé, on avait vite compris que l’objectif de cette réforme était de piloter le régime des retraites avec une vision budgétaire dominante. Or, aujourd’hui, compte tenu de l’endettement auquel nous serons confrontés à la sortie de la crise, d’aucuns pourraient considérer qu’il faut toujours agir sur l’âge de départ à la retraite. »

Les déficits vont en effet se creuser au cours des prochaines années. Alors que la conférence de financement était chargée de trouver comment combler 8 à 17 milliards d’euros de déficit à l’horizon 2027, un projet de loi organique du gouvernement évoque désormais 136 milliards d’euros de trou financier pour l’ensemble de la Sécurité sociale en 2033. L’idée qui circule actuellement serait de loger cette énorme dette dans la caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades).

Sans le choc du coronavirus et de ses conséquences économiques, cet organisme, chargé d’amortir les déficits, accumulés depuis 20 ans, de la Sécu, aurait dû disparaître en 2024, après avoir épongé toute la dette. Il faudra donc que les futurs gouvernements trouvent des recettes budgétaires supplémentaires, afin de résorber les nouveaux déficits. Toucher aux retraites pourrait alors être tentant, au regard des masses brassées : chaque année, environ 314 milliards d’euros de pensions sont versés à 16 millions de retraités.

« Dans un premier temps, on a gagné par forfait sur les retraites, mais nous ne sommes pas rassurés pour autant. Que va-t-il se passer pour le budget 2021 de la Sécurité sociale ?, demande Catherine Perret, de la CGT. Si le gouvernement décide d’annuler ou de reporter sa réforme après la présidentielle de 2022, ne sera-t-il pas tenté de mettre en place des mesures d’économies tout de suite, à partir de 2021 ? » C’est une question qui se pose, y compris dans les rangs de la majorité et du gouvernement, où certains poussent dans ce sens, malgré l’écueil politique qu’il comporte.

Dans tous les cas, « il faudra reparler des retraites, ne serait-ce que sur le budget », affirme le député LREM Guillaume Gouffier-Cha. « Certains plaident pour que l’on mette en œuvre toutes les avancées sociales du texte dès à présent, mais encore faudrait-il qu’il y ait un équilibre général du système, souligne un ministre. À ce stade, cette option n’est pas à l’ordre du jour. » Le sujet est balayé par plusieurs autres interlocuteurs, persuadés que l’heure n’est plus aux économies : « Je ne suis pas sûr que ce soit une réforme démontable », tranche un bon connaisseur du dossier.

La prochaine bataille concernant les retraites pourrait finalement se jouer sur un autre terrain. Car dans son projet de loi organique sur la Cades, le gouvernement prévoit aussi qu’une petite partie des sommes apportées dans cette caisse via la CSG serve bientôt à financer une nouvelle branche de la Sécurité sociale, chargée de gérer les questions de la dépendance des personnes âgées – aujourd’hui, la Sécu englobe quatre branches : retraites, maladie, famille, accidents du travail et maladies professionnelles.

Cette possibilité est un chiffon rouge pour la CGT. « Si ce projet aboutit, cela signifie que la Sécurité sociale sera en partie financée par l’impôt, à la main de l’État, et ce serait un pas de plus vers la privatisation de la Sécu, détaille Catherine Perret. Nous préconisons plutôt que la dépendance soit intégrée dans la branche assurance-maladie. » Le syndicat prévoit déjà qu’« il faudra sans doute défendre plus globalement le statut de la Sécurité sociale ». Mais il reconnaît aussi que cette question, plus générale et moins concrète, « rendra sans doute moins facile la mobilisation de la population ».

Or, c’est précisément ce que souhaiterait éviter Emmanuel Macron d’ici l’élection présidentielle de 2022 : la remobilisation de la population. « La réforme des retraites devra être mise de côté » si elle empêche la formation d’un « pacte républicain » à l’issue de la crise sanitaire, avait d’ailleurs fait valoir le patron des députés LREM Gilles Le Gendre, dans Le JDD, le 12 avril. Cette réforme « a montré à quel point notre démocratie sociale est épuisée », avait-il encore indiqué. « Entre deux réformes utiles, il faudra toujours choisir celle qui rassemble les Français. »

Pour ce faire, le délégué général du parti présidentiel, Stanislas Guerini, a même soumis l’idée, dans les colonnes de La Voix du Nord, de laisser tomber le sujet d’ici la fin du quinquennat, pour le remettre sur la table « dans le cadre d’un nouveau projet présidentiel ». Cette proposition est moquée jusque dans les rangs de la majorité, où certains des collègues du député de Paris pointent ironiquement son « indéniable sens politique »« Repartir en campagne avec un tel boulet, faut en avoir envie quand même », plaisante l’un d’entre eux.

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JM Blanquer prêt à une reprise élargie et à « changer le système »

« Je me bats comme un lion pour réussir à réamorcer le système ». Dans son style inimitable, JM Blanquer a annoncé le 26 mai sur LCI ses intentions pour les semaines à venir : réouvrir un maximum de collèges et lycée et tenir l’oral de français. Mais la décision ne lui appartient pas. Les enseignants, eux, sont entretenus dans l’attente…

Des décisions sur les collèges et lycées jeudi

De l’intervention de JM Blanquer sur LCI le 26 mai, on retiendra d’abord un calendrier. Le premier ministre annoncera jeudi 28 sa décision sur la réouverture des collèges de zone rouge et des lycées. Probablement il décidera aussi de la tenue du bac de français. Vendredi 29, JM Blanquer donnera les précisions sur les décisions du premier ministre. Il apparait que le premier ministre tienne à marquer qui décide.

Le mardi 26 il a laissé JM Blanquer exprimer ses voeux. « Ce que je souhaite c’est que nous réussissions à ouvrir pour les 4èmes et les 3èmes et à rouvrir les collèges en zone rouge et les lycées. Je pense particulièrement aux lycées professionnels », a dit le ministre. JM Blanquer affirme que « on est prêts » pour ajouter deux minutes plus tard « j’espère que nous en serons capables »…

Bien sur tout dépendra de la situation sanitaire. Mais JM Blanquer veut faire cela sans toucher au  protocole. « Il n’y a pas d’allègement (du protocole) en perspective », dit-il. « En revanche notre manière de travailler permet d’avoir davantage d’élèves ». Le ministre compte sur le dispositif 2S2C, des activités périscolaires organisées par les maires, pour augmenter le nombre d’élèves pris en charge. Une partie des effectifs sera en classe et une autre dans le 2S2C.

Faire évoluer le système éducatif

JM Blanquer a aussi parlé de l’avenir. Il veut « faire évoluer le système éducatif » : » je pense à la palce du sport et de la culture, au numérique, à la capacité à s’organiser au plus près du terrain en donnant plus de marge de manoeuvre aux équipes de terrain ». C’est donc le 2S2C et le maintien de l’enseignement à distance qui pourraient permettre une rentrée « spéciale » en septembre.

Le ministre a aussi promis une revalorisation des enseignants. « On a besoin de revalorisation. Je l’ai beaucoup dit depuis 3 ans ». Les 500 millions promis au budget 2021 seraient toujours prévus pour la revalorisation « notamment des plus jeunes des professeurs ». Su rce terrain « les discussions reprendront avant l’été ».

Peut-on vraiment augmenter le nombre d’élèves ?

Peut-il réellement augmenter le nombre d’élèves dans les établissements ? Aujourd’hui les écoles et collèges réouverts n’accueillent que 20% environ des élèves environ. Le ministère revendique la moitié des écoliers revenus à l’école. Mais c’est par rotation.

Il serait très difficile d’aller plus loin sans changer le protocole. La principale contrainte qui pèse sur les établissements est le nettoyage des locaux. Chaque établissement ne peut rouvrir que le nombre de salles qui peuvent être nettoyées à fond. Tout dépend donc du personnel d’entretien disponible. Même s’ils sont tous revenus au travail, ce qui est rarement le cas, le nombre de salles est inférieur car le nettoyage nécessaire prend beaucoup plus de temps.

Par conséquent pour faire revenir les élève sil faut leur proposer des activités hors des locaux scolaires. Là JM BLanquer se heurte à la politique de modification des rythmes scolaires qu’il a menée. En invitant les municipalités à revenir à la semaine de 4  jours il a détruit l’organisation et le réseau d’activités périscolaires mis en place avant 2017. Remonter dans l’urgence des activités de qualité semble hors de portée. Tout au plus les municipalités qui le voudront pourront proposer de la garderie à une poignée de jeunes. Le lion se bat. Mais il n’est plus le roi de la jungle.

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Le SNU confié aux recteurs

On pourrait croire le projet de Service national universel définitivement oublié depuis l’épidémie. Il n’en est rien. Le dernier comité technique ministériel a étudié un projet de décret qui confie la mise en place du SNU aux recteurs. Le recteur et le préfet de région président le comité d epilotage régional du SNU. C’est le recteur qui gère les personnes qui interviennent dans les « séjours de cohésion » obligatoires de 2 semaines. Il est aussi appelé à diriger la « réserve du SNU » crée par ce projet de décret. Ainsi l’Education nationale , et son ministre, est l’administration la plus impliquée dans la mise en place d’un dispositif obligatoire, ruineux et dont les jeunes ne veulent pas. De belles journées se préparent dans les établissements si le ministère s’engage aussi résolument dans le SNU.

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Politis / plan de sorti de crise « plus jamais ça »

La société civile et la gauche posent les bases d’un rapprochement inédit

Syndicats et associations écologistes resserrent leurs liens depuis plusieurs mois et travaillent désormais avec les partis politiques autour d’un programme commun de sortie de crise.

Après quelques jours de sidération au début du confinement, la société civile a rapidement ressenti le besoin de reprendre la parole. Tribunes, plateformes de propositions, meetings en ligne, pétitions… Le foisonnement est particulièrement riche et une tendance de fond se confirme : tout le monde semble disposé à jouer le jeu du rassemblement. Au fil des semaines, une coalition extrêmement large d’organisations s’est constituée et – fait nouveau – se déclare désormais résolue à jouer un rôle moteur dans le débat politique. Pour l’heure, l’ovni n’a pas encore de nom. Il est tantôt désigné comme « l’appel des 18 », en référence au nombre de personnalités signataires de sa première tribune, le 27 mars, tantôt nommé « collectif plus jamais ça », du nom de ce fameux appel. Mais il a déjà réalisé plusieurs miracles.

« Un tel arc de forces autour d’un tel projet, c’est du jamais vu »

Mardi 26 mai, vingt organisations écologiques et sociales (1), de la CGT à Greenpeace en passant par Oxfam et Solidaires, publiaient un programme commun de sortie de crise détaillé, chiffré et sans ambiguïté sur « la nécessité de changer de système » et la volonté de rompre avec « le capitalisme néolibéral, productiviste et autoritaire ». Il demande des mesures d’urgence, comme la gratuité des masques et des tests, et propose une réorientation économique radicale à plus long terme (hausse des salaires, révolution fiscale, virage écologique). Qu’on ne s’y trompe pas, affirme Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac, « un tel arc de forces autour d’un tel projet, c’est du jamais vu ».

L’autre miracle a eu lieu une semaine plus tôt, le 20 mai, via l’application Zoom. Durant 2 heures 15 d’une visioconférence « cordiale » et un brin « solennelle », ce collectif d’organisations de la société civile (2) a réuni les responsables de tous les partis et mouvements politiques de gauche. Un premier « tour de chauffe » qui leur a permis de mesurer une volonté brûlante des partis d’agir dans un cadre unitaire, pour des actions concrètes (3). La digue entre le mouvement social et les formations politiques s’est donc ébréchée, ce qui constitue un événement majeur au regard de l’histoire de la gauche française.

Le contexte pandémique semble avoir piqué au vif toutes les forces politiques, contribuant à ces changements d’ambiance. « Nous sommes dans une phase d’accélération de l’histoire, qui nous incite à prendre nos responsabilités et à nous rassembler, raconte Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre, parce que nous faisons face à des lobbys très puissants qui ont historiquement toujours tiré leur épingle du jeu en temps de crise. » La coalition « plus jamais ça » a néanmoins une histoire plus ancienne que celle du coronavirus.

Il faut remonter, au moins, jusqu’au mois d’août 2019, et un débat réunissant à Hendaye, dans le cadre du contre-sommet du G20 à Biarritz, Greenpeace, la CGT, Attac et Solidaires. Invitées à débattre de l’articulation entre l’écologie et le social, ces organisations se promettent de resserrer leurs liens et d’impulser des initiatives communes. La France est secouée depuis de longs mois par des forces qui s’enracinent, mais ne parviennent pas à s’additionner. « Le mouvement climat, le mouvement des gilets jaunes et le mouvement contre la réforme des retraites ont mis dans l’esprit de chacun, comme une évidence, le slogan “fin du mois, fin du monde, même combat “», témoigne Aurélie Trouvé.

Greenpeace et la CGT apprennent à s’apprivoiser

Huit organisations (4) se regroupent autour d’un premier texte commun publié en janvier, mais nourrissent des objectifs plus ambitieux : l’élaboration d’une plateforme commune de revendications, écolo et sociale, qui puisse être présentée dans le cadre de l’université d’été des mouvements sociaux, programmée à Nantes en août 2020. « Nous voulions travailler ensemble sur des questions de fond comme l’industrie et l’alimentation, résume Éric Beynel, porte-parole de Solidaires. On a fait des groupes et des sous-groupes, échangé pendant de longues heures pour trouver des mesures consensuelles. » Greenpeace et la CGT apprennent à s’apprivoiser, comme Attac et Oxfam, dont l’attirail de propositions est parfois différent. « C’est une grande force d’avoir fait ce rassemblement, car la crise qui s’annonce va nous confronter à des questions qui divisent et à une volonté de placer l’écologie au second plan pour la relance économique », se félicite Benoît Teste, secrétaire général de la FSU.

Le coronavirus précipite les choses et conduit le collectif, rejoint par dix autres organisations, à publier, aux premiers jours du confinement, un appel réclamant des moyens pour les hôpitaux, « Plus jamais ça, préparons le monde d’après ». C’est à l’issue de cet appel, doublé d’une pétition qui a recueilli à ce jour 180 000 signatures, que les partis et mouvements politiques, un par un, se sont spontanément manifestés auprès des organisations signataires. Décision est prise de les convier à une discussion collective qui semblait inimaginable il y a peu de temps.

Le 20 mai, ce sont donc 52 responsables de toutes les composantes du mouvement social et écologiste, de Philippe Martinez (CGT) à Cécile Duflot (Oxfam) en passant par Aurélie Trouvé (Attac) et Jean-François Julliard (Greenpeace) et, côté politique, Jean-Luc Mélenchon (LFI), Julien Bayou (EELV), Olivier Faure (PS), Olivier Besancenot (NPA), Claire Monod (Génération·s) et Raphaël Glucksmann (Place publique), qui ont échangé autour de stratégies d’actions communes. La plupart ont d’abord tenu à formuler un « éclaircissement » : aucune discussion électorale n’est à l’ordre du jour et personne ne nourrit (officiellement) l’espoir que les débats accouchent d’une structure politique qui supplante – et efface – les autres. Néanmoins, la volonté de converger demeure inédite, par son ampleur.

En gelant la vie politique et militante, le confinement a paradoxalement aidé les regroupements en tous genres. Le déconfinement marquera donc un passage délicat de la théorie à la pratique. En mai 2018, un an après l’élection d’Emmanuel Macron, un large éventail d’organisations politiques (LFI, NPA, PCF, Génération·s et EELV) et de la société civile (CGT, Solidaires, Attac) avait donné rendez-vous aux Français dans la rue pour une « marée populaire », qui n’avait pas débordé du lit des mobilisations classiques. Ces acteurs se souviennent donc qu’une mobilisation ne se décrète pas, même quand les vents sont favorables. Le décor a néanmoins changé et l’alliance s’est élargie avec les organisations écologistes. Le collectif « Plus jamais ça » est aussi allé nettement plus loin dans sa démarche en élaborant des propositions concrètes. Et son « plan de sortie de crise » est signé par des organisations, non plus simplement des responsables en leur nom propre. « Cela veut dire qu’on doit respecter les rythmes de chacun pour tenir compte de la vie démocratique interne de chaque organisation, c’est aussi ce qui fait notre force », estime Aurélie Trouvé.

Un foisonnement d’initiatives

Le collectif « Plus jamais ça » est loin d’être la seule tentative de rassemblement. Depuis le début du confinement, l’énergie (virtuelle) des mouvements sociaux est débordante et les appels regroupant des palettes toujours plus larges de personnalités sont indénombrables. Nicolas Hulot et le leader de la CFDT, Laurent Berger, ont réactivé leur initiative lancée il y a un an autour d’un « pacte pour le pouvoir de vivre », rassemblant 55 organisations de la galaxie sociale-démocrate et du domaine humanitaire. Vingt personnalités ont constitué un Conseil national de la nouvelle résistance (CNNR), autour de Gilles Perret, réalisateur du documentaire sur le programme national de la résistance.

Ils devaient livrer leurs premiers travaux le 27 mai à l’occasion de la journée nationale de la Résistance. Une palette encore plus large de 150 personnalités propose l’organisation d’une « convention du monde commun », réunissant dans les prochains mois des citoyens, des formations politiques, des associations, des syndicats et des ONG. Et 200 artistes et scientifiques internationaux (de Madonna à Jean Jouzel) signaient le 6 mai un appel dans Le Monde pour dire « non à un retour à la normale ». « Tous ces appels convergent sur 90 % de leurs propositions, juge l’ex-socialiste Gérard Filoche, qui participait avec deux membres de la Gauche démocratique et sociale à la réunion du 20 mai. Tout le monde dit la même chose ! Il faut mettre à jour des points essentiels et déterminer des actions communes. »

Les regroupements d’organisations sont aussi nombreux, chez les profs, dans le secteur hospitalier, parmi les féministes ou les écologistes… Dans le monde syndical, la CGT fait face à un foisonnement et, comme c’est désormais une habitude, à des initiatives autonomes de sa base. Autour de l’avocat Fiodor Rilov, en rupture non feinte avec la direction du syndicat, plusieurs syndicats CGT d’usines où l’emploi est menacé (Bosch, Cargill, General Electric, Michelin…) ont publié un appel commun pour demander que les régions s’opposent aux plans sociaux. Ils espèrent incarner une voix commune sur le terrain des fermetures d’usine et des destructions d’emplois, en étant rejoints par d’autres syndicats. Une convergence avec le collectif « plus jamais ça » semble possible, car parmi ses 34 propositions figure l’interdiction des licenciements dans les entreprises qui réalisent des bénéfices.

D’autres regroupements aux contours chaque fois différents sont apparus partout en France. Aurélie Trouvé en dénombre une trentaine, avec ou sans les partis politiques. C’est ce bouillonnement que tente d’épouser le collectif « Plus jamais ça », pour donner à son attelage hors du commun la force vive qui pourrait faire naître un véritable mouvement social. « La grande force de ce mouvement, c’est qu’il n’appartient à personne », assure la porte-parole d’Attac. Sa grande faiblesse pourrait néanmoins être la lourdeur du dialogue unitaire et une dilution des forces.

« Il faut que les comités locaux se multiplient »

La chose doit donc trouver une manière inédite de secouer le paysage politique, dans un contexte de déconfinement partiel qui rend toute mobilisation impossible. En attendant de pouvoir regagner la rue, chaque organisation compte mailler le territoire grâce à ses bases locales pour faire vivre, enrichir et compléter le panel de propositions. « Débattons partout, clame le collectif dans son texte commun, mobilisons-nous sur le terrain pour changer le système et exiger des pouvoirs publics des transformations radicales ! » Il s’agit de faire en sorte que la greffe prenne sur le terrain. « Il faut que les comités locaux se multiplient, pour que le projet soit porté par la population et qu’une parole remonte de la base », préconise Janine Vaux, de la Convergence services publics.

Un second rendez-vous est prévu début juin entre les organisations du collectif et les partis politiques, pour discuter sur la base des propositions publiées le 26 mai. Le consensus de départ devrait être mis à rude épreuve, au regard du contenu du texte_._ La suite de ce dialogue d’un genre nouveau devra s’écrire étape par étape, probablement d’abord par des actions en faveur d’un « plan hôpital » ambitieux.

Ainsi, le collectif « Plus jamais ça » peut servir de cadre pour faire progresser le dialogue entre la société civile et les partis politiques. « Les mouvements représentés sont assez divers et ont fait leurs preuves sur le terrain, ajoute Clémence Dubois, de l’ONG 350.org. On pourrait donc imaginer que les politiques soient prêts à se ranger derrière nous. » Le mouvement social semble en tout cas résolu à regarder les responsables politiques dans le blanc des yeux.


(1) 350.org, Actionaid, Alternatiba, ANV-COP 21, Attac, CGT, Confédération paysanne, Convergence nationale services publics, Droit au logement, FSU, Fondation Copernic, Greenpeace, les Amis de la Terre, Notre affaire à tous, Oxfam, Reclaim Finance, Solidaires, Unef, UNL, Youth for Climate.

(2) 16 organisations au total regroupant les mêmes que l’appel des 20, sans Actionaid, Alternatiba, ANV-COP 21, Reclaim Finance, Youth for Climate, mais avec le Man.

(3) Retrouvez sur Politis.fr le récit de cette réunion qui s’est tenue à huis clos, mais que nous avons reconstituée en interrogeant une dizaine de participants. La gauche au grand complet engage un travail commun sur le « monde d’après », 21 mai.

(4) Les Amis de la Terre, Attac, CGT, Confédération paysanne, FSU, Oxfam, Greenpeace, Solidaires.


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Loi Avia, nos observations devant le Conseil constitutionnel

Lundi dernier, les sénateurs Républicains ont saisi le Conseil constitutionnel contre la loi Avia, qui avait été définitivement adoptée le 13 mai. Le Conseil devrait se prononcer dans les semaines à venir. Pour l’y aider, nous nous joignons à Franciliens.net pour envoyer au Conseil notre contribution extérieure (accessible en PDF, 7 pages, ou ci-dessous). Notre objectif principal est de démontrer que le nouveau délai d’une heure prévu en matière de censure anti-terroriste est contraire à la Constitution.

Objet : Contribution extérieure des associations La Quadrature du Net et Franciliens.net sur la loi visant à lutter contre les contenus haineux sur internet (affaire n° 2020-801 DC)

Monsieur le président,

Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel,

La Quadrature du Net est une association qui œuvre à la défense des libertés à l’ère du numérique. Franciliens.net est un fournisseur d’accès à Internet. À ce titre, les deux associations ont, durant les débats parlementaires de la proposition de loi visant à lutter contre les contenus haineux sur internet, attiré l’attention du public et des parlementaires notamment sur les articles 1er et 6 du texte, qui, pour plusieurs raisons, nous semblent contraires à la Constitution. Nous avons ainsi l’honneur de vous adresser cette présente contribution extérieure au nom des associations La Quadrature du Net et Franciliens.net afin de démontrer l’inconstitutionnalité de ces deux articles.

I. Sur le délai d’une heure en matière de censure antiterroriste

Le I de l’article 1er de la loi qui vous est déférée modifie le régime de censure administrative du Web, dont il faut brièvement rappeler l’historique.

L’article 4 de la loi n° 2011-267 du 14 mars 2011 a ajouté un cinquième alinéa au 7 du I de l’article 6 de la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN). Cette disposition a donné à l’administration un pouvoir jusqu’ici réservé à l’autorité judiciaire : exiger que les fournisseurs d’accès à Internet bloquent les sites qu’elle désigne comme diffusant des images d’abus d’enfant. Dans la limite de la lutte contre de telles images, le Conseil constitutionnel avait reconnu cette disposition conforme à la Constitution dans sa décision n° 2011-625 DC du 10 mars 2011.

Trois ans plus tard, l’article 12 de la loi n° 2014-1353 du 13 novembre 2014 a déplacé cette disposition à l’article 6-1 de la LCEN en y apportant d’importantes modifications. La principale modification a été d’étendre cette censure aux sites que l’administration considère comme relevant du terrorisme – et ce toujours sans appréciation préalable d’un juge. Le Conseil constitutionnel n’a jamais examiné la constitutionnalité d’une telle extension.

Six ans plus tard, aujourd’hui, le I de l’article 1er de la loi déférée modifie encore cette disposition. La principale modification est de réduire à une heure le délai, jusqu’alors de 24 heures, dont disposent les sites et hébergeurs Web pour retirer un contenu signalé par l’administration avant d’être bloqués par les fournisseurs d’accès à Internet et moteurs de recherche.

C’est la réduction de ce délai que le Conseil constitutionnel examine aujourd’hui. Il ne fait pas débat que le dispositif de censure administrative et, par là-même, la réduction du délai de ce dispositif, porte atteinte à la liberté d’expression. S’il est de jurisprudence constante que le droit à la liberté d’expression est un droit fondamental protégé par le Conseil constitutionnel, il sera démontré ci-dessous que l’atteinte portée par la loi qui vous est déférée est disproportionnée et contraire à la Constitution.

Sur le défaut d’adéquation

En droit, la jurisprudence du Conseil constitutionnel exige que « toute mesure restreignant un droit fondamental […] doit être adéquate, c’est-à-dire appropriée, ce qui suppose qu’elle soit a priori susceptible de permettre ou de faciliter la réalisation du but recherché par son auteur »1.

En l’espèce, aucun site ou hébergeur Web n’est techniquement capable de supprimer en une heure l’ensemble des contenus que l’administration est susceptible de lui signaler. L’exemple le plus flagrant est celui de la vidéo de la tuerie de Christchurch du 15 mars 2019. Facebook a expliqué2 que, au cours des 24 heures suivant la publication de la vidéo sur sa plateforme, ses services de modération ont supprimé 1,2 million de copies de la vidéo, mais ont échoué à en bloquer 300 000 autres copies. Si Facebook, avec ses milliers de modérateurs et ses algorithmes de pointe, a échoué à retirer entièrement cette vidéo en 24 heures, il est certain que la vaste majorité des hébergeurs seront parfaitement incapables de le faire en seulement une heure.

De façon plus triviale, mais tout aussi probante, les très nombreux sites ou hébergeurs Web, dont les administrateurs techniques ne travaillent ni la nuit ni le week-end, seront dans l’impossibilité de retirer en une heure les contenus signalés par la police au cours de ces périodes. Il en va ainsi par exemple de La Quadrature du Net, qui héberge 24 000 utilisateurs sur son réseau social mamot.fr, et dont les administrateurs techniques, bénévoles, ne travaillent ni la nuit ni le week-end.

En conclusion, le nouveau délai ne correspondant à aucune réalité technique, il n’est manifestement pas adéquat.

Sur le défaut de nécessité

En droit, une mesure restreignant un droit fondamental n’est conforme à la Constitution que si elle « n’excède pas ce qui est nécessaire à la réalisation de l’objectif poursuivi »3.

En l’espèce, le gouvernement n’a jamais produit la moindre étude ou analyse pour expliquer en quoi les contenus terroristes devraient systématiquement être censurés en moins d’une heure. La recherche scientifique est pourtant riche à ce sujet, et va plutôt dans un sens contraire. En 2017, l’UNESCO publiait un rapport4 analysant 550 études concernant la radicalisation des jeunes sur Internet. Le rapport conclut que « les données dont on dispose actuellement sur les liens entre l’Internet, les médias sociaux et la radicalisation violente sont très limitées et ne permettent pas encore de tirer des conclusions définitives » et que « les données sont insuffisantes pour que l’on puisse conclure à l’existence d’un lien de cause à effet entre la propagande extrémiste ou le recrutement sur les réseaux sociaux et la radicalisation violente des jeunes ». Le rapport souligne que « les tentatives pour prévenir la radicalisation violente des jeunes sur l’Internet n’ont pas fait la preuve de leur efficacité, alors qu’il est clair qu’elles peuvent porter atteinte aux libertés en ligne, en particulier la liberté d’expression ». La radicalisation semble avant tout résulter d’interactions interpersonnelles et non de propagande en ligne – par exemple, Mohammed Merah, Mehdi Nemmouche, Amedy Coulibably et les frères Kouachi n’avaient pas d’activité en ligne5 en lien avec le terrorisme.

Puisque, dans la majorité des cas, il semble peu utile de censurer la propagande terroriste en ligne, il n’est manifestement pas nécessaire de la censurer systématiquement en moins d’une heure. Dans les cas où la censure rapide d’un contenu particulièrement dangereux serait requise, il suffirait de déterminer au cas par cas l’urgence nécessaire pour ce faire. C’est la solution qui a toujours résulté de l’application de la LCEN depuis 2004. Par exemple, en 2012, un hébergeur Web a été définitivement condamné6 par la cour d’appel de Bordeaux pour ne pas avoir retiré en moins de 24 heures un contenu particulièrement sensible – des écoutes téléphoniques réalisées au cours de l’enquête judiciaire sur l’affaire AZF.

En conclusion, il n’est pas nécessaire d’exiger que les contenus terroristes soient systématiquement retirés en une heure dans la mesure où le droit antérieur suffit largement pour atteindre l’objectif poursuivi.

Sur le défaut de proportionnalité

En droit, « toute mesure restreignant un droit fondamental […] doit enfin être proportionnée au sens strict : elle ne doit pas, par les charges qu’elle crée, être hors de proportion avec le résultat recherché »7.

En l’espèce, le délai d’une heure est si court qu’il accroît hors de toute proportion acceptable les risques d’erreurs et d’abus.

Premièrement, l’urgence imposée par ce nouveau délai conduira à une multitude d’erreurs techniques et à retirer davantage de contenus que nécessaire. Ces erreurs seront d’autant plus probables que la plupart des hébergeurs n’auront jamais les moyens organisationnels de grandes plateformes comme Google ou Facebook. Trop souvent, dans l’urgence et sans organisation dédiée pour ce faire, la meilleure façon de retirer une image ou une vidéo en moins d’une heure sera de bloquer l’accès à l’ensemble d’un service. Ce type de dysfonctionnement n’est ni rare ni limité aux petites structures : en octobre 2016, en tentant d’appliquer l’article 6-1 de la LCEN, Orange avait bloqué par erreur8 l’accès à Google, Wikipédia et OVH pour l’ensemble de ses utilisateurs.

Deuxièmement, ce nouveau délai intervient dans un contexte juridique qui était déjà particulièrement flou. Les « actes de terrorisme » visés à l’article 421-2-5 du Code pénal, auquel l’article 6-1 de la LCEN renvoie, ne sont pas explicitement définis par la loi française. Il faut se référer à l’article 3 de la directive 2017/541, relative à la lutte contre le terrorisme, pour en avoir une définition textuelle. Il s’agit notamment du fait, ou de la tentative, de « causer des destructions massives […] à un lieu public ou une propriété privée », quand bien même aucun humain n’aurait été mis en danger et que le risque se limiterait à des « pertes économiques ». Pour relever du terrorisme, il suffit que l’acte vise à « contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ».

Ainsi, même s’il peut sembler évident de qualifier de terroriste une vidéo revendiquant un attentat meurtrier, cette qualification est beaucoup moins évidente s’agissant de propos politiques bien plus triviaux qui, d’une façon ou d’une autre, peuvent être liés à des destructions matérielles. Il peut s’agir par exemple d’appels vigoureux à aller manifester, ou encore de l’éloge de mouvements insurrectionnels historiques (prise de la Bastille, propagande par le fait, sabotage luddite…). Les hébergeurs n’auront plus qu’une heure pour apprécier des situations qui, d’un point de vue juridique, sont tout sauf univoques. Devant la menace d’importantes sanctions, les hébergeurs risquent de censurer quasi-automatiquement la plupart des contenus signalés par l’administration, sans la moindre vérification sérieuse.

Troisièmement, l’article 6-1 de la LCEN échoue à compenser le défaut de contrôle judiciaire préalable en prévoyant qu’une personnalité qualifiée de la CNIL, informée de toutes les demandes de censure émises par l’administration, puisse contester celles-ci devant les juridictions administratives. Dans les faits et depuis 2015, cette personnalité qualifiée est Alexandre Linden, qui n’a eu de cesse de dénoncer l’absence d’effectivité de sa mission. Il concluait ainsi son dernier rapport de 20199, quant aux façons d’améliorer les conditions d’exercice de sa mission : « On peut une nouvelle fois légitimement s’interroger sur l’utilité de formuler des préconisations à l’issue de cette quatrième année d’activité, lorsque l’on constate que les préconisations mentionnées dans les trois premiers rapports d’activité n’ont pas été prises en compte par les autorités publiques […]. Cette situation compromet l’effectivité de son contrôle sur l’ensemble des demandes de retrait de contenus, de blocage ou de déréférencement ». Ne pouvant mener correctement cette mission, la CNIL a demandé au gouvernement qu’elle lui soit retirée – ce que l’article 7, IV, 3°, de la loi déférée a réalisé en confiant désormais cette mission au CSA.

Quatrièmement, à défaut d’intervention préalable de l’autorité judiciaire, cette nouvelle urgence permettra à l’administration d’abuser plus facilement de son pouvoir, tel qu’elle a déjà pu le faire. En septembre et octobre 2017, par exemple, la police nationale a invoqué l’article 6-1 de la LCEN pour exiger aux hébergeurs Indymedia Nantes et Indymedia Grenoble de retirer quatre tribunes anarchistes faisant l’apologie d’incendies de véhicules de le police et de la gendarmerie. La personnalité qualifiée de la CNIL, informée de ces demandes de censure, en a contesté la légalité devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise. Il a fallu attendre le 4 février 2019 pour que ce dernier reconnaisse10 que la police avait abusé de ses pouvoirs dans l’ensemble des quatre demandes. Ainsi, l’administration a pu contourner la justice pendant un an et demi afin de censurer des opposants politiques. Réduire à une heure le délai laissé aux hébergeurs pour évaluer un contenu signalé par la police ne fera qu’accroître les risques que celle-ci abuse de son pouvoir.

En conclusion, le nouveau délai d’une heure aggrave hors de toute proportion acceptable les risques d’erreurs techniques ou juridiques propres au dispositif de censure administrative, ainsi que les risques d’abus de la part d’une administration qui échappe à tout contre-pouvoir effectif.

Il est utile de souligner que, si le projet de règlement européen visant à lutter contre les contenus terroristes en ligne prévoit aussi un délai d’une heure pour retirer les contenus signalés, ce délai est le principal point de désaccord du débat législatif concernant ce texte, et ce débat est loin d’être achevé. Au cours du dernier examen du Parlement européen, un amendement11 de Mme Eva Joly a proposé de remplacer le « délai d’une heure » par « les plus brefs délais » : cet amendement n’a été rejeté qu’à 297 voix favorables contre 300 voix défavorables12, et ce alors même que le texte prévoit davantage de garanties que le droit français, en exigeant notamment que l’injonction de retrait ne puisse être émise que par « une autorité judiciaire ou une autorité administrative fonctionnellement indépendante »13.

II. Sur le nouveau régime de censure en 24 heures

Le II de l’article 1er de la loi qui vous est déférée ajoute un article 6-2 à la LCEN, qui crée un nouveau régime de responsabilité spécifique à certains intermédiaires techniques et à certaines infractions. Ce nouveau régime est contraire à la Constitution en raison de l’atteinte disproportionnée à la liberté d’expression qu’elle entraîne, au moins de deux façons.

Sur les plateformes concernées

L’objectif de ce nouveau régime est de contenir la diffusion des discours de haine et de harcèlement sur les grandes plateformes commerciales, en premier titre desquelles Facebook, Youtube et Twitter, en leur imposant des obligations spécifiques. Toutefois, cette obligation ne pèse pas seulement sur les grandes plateformes commerciales, à l’origine du problème, mais sur tout « opérateur » visé à l’article L. 111-7 du code de la consommation et dont le nombre d’utilisateurs dépasse un seuil fixé par décret (que l’on nous annonce à 2 millions). En pratique, des sites sans activité commerciale, tel que Wikipédia, seront aussi concernés.

Pourtant, le modèle de modération de ces plateformes non-commerciales, qui repose sur une communauté bénévole et investie, a pu se montrer plus efficace pour limiter la diffusion de la haine et du harcèlement que les grandes plateformes commerciales. Ce constat n’est remis en cause ni par la rapporteure de la loi déférée ni par le gouvernement. Tout en restant perfectibles, les plateformes non-commerciales satisfont déjà largement l’objectif poursuivi par la loi déférée. Il n’est pas nécessaire de leur imposer de nouvelles obligations qui nuiront à leur développement et à la liberté de communication de leurs utilisateurs.

En conséquence, ce nouveau régime porte une atteinte disproportionnée au droit à la liberté d’expression. À titre subsidiaire, ce nouveau régime ne pourrait être conforme à la Constitution qu’à la condition que son champ d’application soit interprété de façon à exclure les plateformes non-lucratives, par exemple tel que le prévoit l’actuel projet de loi relatif à la communication audiovisuelle14 dont l’article 16, qui crée un nouveau régime de responsabilité en matière de droit d’auteur, ne s’applique qu’aux opérateurs qui organisent et promeuvent les contenus hébergés en vue d’un tirer un profit, direct ou indirect.

Sur le délai de 24 heures

Le nouveau régime impose un délai de 24 heures pour retirer les contenus signalés. La disproportion de ce nouveau délai résulte des mêmes constats déjà détaillés pour le nouveau délai d’une heure imposé en matière de terrorisme.

Le délai de 24 heures n’est pas adéquat, car il ne sera techniquement pas réaliste – même Facebook échoue à supprimer en 24 heures les pires vidéos terroristes. Le délai de 24 heures n’est pas nécessaire, car le droit actuel suffit largement pour fixer au cas par cas, en fonction de la gravité de chaque contenu, la célérité requise pour le retirer. Le délai de 24 heures n’est pas proportionné, car il aggravera les risques d’abus par la police, qui pourra plus facilement faire exécuter des demandes de censure excessives que les hébergeurs avaient, jusqu’alors, le temps d’analyser et de refuser.

En conséquence, le II de l’article 1er de la loi déférée porte une atteinte manifestement disproportionnée au droit à la liberté d’expression.

III. Sur l’augmentation des sanctions pénales

L’article 6 de la loi déférée fait passer de 75 000 euros à 250 000 euros le montant de l’amende prévue au 1 du VI de l’article 6 de la LCEN et qui sanctionne les fournisseurs d’accès à Internet et les hébergeurs qui ne conservent pas pendant un an les données de connexion de l’ensemble de leurs utilisateurs.

Aucun élément n’a été avancé pour justifier une telle augmentation. Au contraire, l’actualité jurisprudentielle européenne aurait dû entraîner la disparition de cette sanction. Comme La Quadrature du Net a déjà eu l’occasion de l’exposer au Conseil constitutionnel, la Cour de justice de l’Union européenne a, dans son arrêt Tele2 du 21 décembre 2016, déclaré qu’une telle mesure de conservation généralisée est contraire à la Charte des droits fondamentaux de l’Union.

En conséquence, l’article 6 de la loi déférée est contraire à la Constitution en ce qu’il augmente le montant d’une amende pénale sans que cette augmentation ne soit nécessaire à la poursuite d’aucun objectif légitime.

**

Pour ces motifs, les associations La Quadrature du Net et Franciliens.net estiment que les articles 1er et 6 de la loi visant à lutter contre les contenus haineux sur internet sont contraires à la Constitution.

Nous vous prions de croire, Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les membres du Conseil constitutionnel, l’assurance de notre plus haute et respectueuse considération.

References

1. « Le contrôle de proportionnalité exercé par le Conseil constitutionnel », Valérie Goesel-Le Bihan, Cahier du Conseil constitutionnel, n° 22 (juin 2007), https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/le-controle-de-proportionnalite-exerce-par-le-conseil-constitutionnel
2. « Update on New Zealand », Facebook Newsroom, 18 mars 2019, https://newsroom.fb.com/news/2019/03/update-on-new-zealand
3. Valérie Goesel-Le Bihan,op. cit.
4. Les Jeunes et l’extrémisme violent dans les médias sociaux : inventaire des recherches, 2018, https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000261841
5. Damien Leloup, « Paris, Bruxelles, Toulouse… la radicalisation des terroristes n’a pas eu lieu sur le Web », Le Monde, 12 janvier 2015, https://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/01/12/paris-bruxelles-toulouse-la-radicalisation-des-terroristes-n-a-pas-eu-lieu-sur-le-web_4554384_4408996.html
6. Cour d’appel de Bordeaux, civ. 1ere, sect. B, 10 mai 2012, Krim K. c. Amen SAS et Pierre G., n° 11/01429
7. Valérie Goesel-Le Bihan, op. cit.
8. Voir le communiqué du ministère de l’Intérieur : https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-des-communiques-de-presse/2016-Communiques/Redirection-vers-la-page-de-blocage-des-sites-terroristes-pour-les-clients-de-l-operateur-orange
9. Alexandre Linden, Rapport d’activité 2018 de la personnalité qualifiée, CNIL, 27 mai 2019, https://www.cnil.fr/sites/default/files/atoms/files/cnil_rapport_blocage_2018_web.pdf
10. TA Cergy-Pontoise, 4 févr. 2019, n° 1801344, 1801346, 1801348 et 1801352
11. Voir l’amendement n° 157 : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-8-2019-0193-AM-156-157_FR.pdf
12. Voir les résultats du vote, page 17, à propos de l’amendement n° 157 : http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//NONSGML+PV+20190417+RES-VOT+DOC+PDF+V0//FR&language=FR
13. Voir article 17, §1, du texte adopté par le Parlement européen : https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2019-0421_FR.html
14. http://www.assemblee-nationale.fr/15/textes/2488.asp#D_Article_16

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De la CGT à Greenpeace, la société civile bouscule la gauche

Pauline Graulle


Ces dernières semaines, le monde associatif et syndical, mais aussi les organisations politiques de gauche et les écologistes se tournent autour. Des universités d’automne communes, des textes signés ensemble, des actions prévues pour la rentrée… Et bientôt, un programme commun pour 2022 ?

Si l’on en est encore loin, une nouvelle étape dans la construction d’un nouveau bloc écologiste et social a été franchie. Ce mardi 26 mai, pour la première fois, une vingtaine d’associations et de syndicats publient, ensemble, 34 propositions, précises et chiffrées, destinées à répondre à la crise sanitaire, et à ses conséquences économiques et sociales. Une fois n’est pas coutume, l’ensemble des partis politiques de gauche et les écologistes pourraient s’associer prochainement à cette coalition associative et syndicale pour mener des actions unitaires.

Manifestation contre le changement climatique à Bordeaux, le 14 mars. © MEHDI FEDOUACH / AFP Manifestation contre le changement climatique à Bordeaux, le 14 mars. © MEHDI FEDOUACH / AFP

Au sommaire de ce « Plan de sortie de crise » (à lire en entier ci-dessous ou à télécharger en PDF : Plan de sortie de crise (pdf, 471.5 kB)), des mesures d’urgence, comme la gratuité des masques, le recrutement de 100 000 professionnels dans les hôpitaux, la régularisation des sans-papiers ou un plan contre les violences faites aux femmes. Mais aussi des mesures de moyen et long terme : l’augmentation des salaires, l’instauration de la semaine de quatre jours, l’arrêt des expulsions locatives, l’annulation de la dette des pays, la sortie totale de l’énergie carbonée d’ici 2030, la restauration d’un ISF élargi, la mise en place d’une taxe sur les transactions financières au niveau européen, la suppression des financements publics aux entreprises polluantes, la suspension des trajets aériens de courte distance, la réglementation de la publicité ou le développement de l’agriculture bio…

À l’origine de cette feuille de route, un méli-mélo d’organisations qui ne se côtoyaient guère jusque-là : la CGT, Solidaires et la FSU, mais aussi des associations et ONG comme Greenpeace, Oxfam, Les Amis de la Terre, Youth for Climate, le Droit au logement, Alternatiba ou la Fondation Copernic (un think tank antilibéral)… De petits groupes de travail en binôme syndicat/association ont été créés pour mélanger les genres et les cultures, et parvenir à un texte écrit de manière collaborative en seulement quatre semaines.

La centrale centenaire de Philippe Martinez, main dans la main avec les jeunes des marches pour le climat et la Confédération paysanne ? L’évolution était déjà perceptible dès l’automne 2019 (lire ici), la voilà entérinée. Elle permet aussi à Philippe Martinez une réponse tactique au rapprochement en cours entre la CFDT et Nicolas Hulot. « Philippe Martinez a fait beaucoup, il a le courage d’impulser un changement en profondeur dans son organisation, et de l’ouvrir sur le monde », salue Willy Pelletier, membre de la Fondation Copernic, qui souligne que ce décloisonnement inédit, tant sur la forme que sur le fond, est « historique ».

Faire émerger une alternative à la politique de Macron

Plus généralement, les mobilisations de ces dernières années – des « gilets jaunes » aux marches pour le climat, en passant par la « marée populaire » du printemps 2018, la COP 21 l’an dernier ou la mobilisation contre la réforme des retraites cet hiver – ont fait bouger les lignes. Le Covid-19 a fini de mettre tout le monde d’accord.

« Dire qu’il faut allier fin du monde et fin du mois, ce n’est pas nouveau, mais cette fois, on a décidé de passer aux actes, et d’élargir nos alliances habituelles [avec les associations environnementales classiques – ndlr] pour travailler avec les acteurs du monde social », souligne ainsi Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, qui a rencontré Philippe Martinez et Aurélie Trouvé, économiste d’Attac, lors du contre-sommet du G7, l’an dernier. « Nos donateurs nous soutiennent dans cette démarche, ajoute-t-il. Ils voient bien qu’on ne peut plus se contenter de dire qu’il faut fermer les centrales nucléaires, mais qu’on doit aussi engager des changements systémiques. »

D’où ce pas des uns vers les autres. « Il y a eu des avancées majeures au sein du monde associatif et syndical, résume Cécile Duflot, à la tête de l’ONG Oxfam, spécialisée sur les questions d’inégalités et de climat. Cela tient à la fois à la volonté sincère des personnes dirigeantes, au fait que tout le monde se rend compte qu’on ne peut plus être écolo sans faire de social et inversement, mais aussi à l’idée qu’il faut un débouché politique rapide si on ne veut pas se retrouver avec Le Pen au pouvoir. »

Fini le temps où les associations et syndicats se contentaient d’observer, de loin, les partis politiques – notant éventuellement leurs programmes au moment de la présidentielle. Aujourd’hui, les auteures du texte commun entendent peser sans complexe dans le jeu démocratique.

Là encore, elles ont réussi un petit miracle : mettre autour de la même table la totalité des responsables des partis politiques de gauche et de l’écologie pour discuter de leurs propositions. « Plusieurs organisations politiques nous avaient écrit suite à la tribune “Plus jamais ça” [qui contenait les ferments du « Plan de sortie » – ndlr] pour nous dire que notre démarche les intéressait, raconte Julien Rivoire, d’Attac. On leur a dit : “OK pour en discuter, mais uniquement si tout le monde est là.” Notre objectif, ce n’est pas du tout de reconstruire la gauche, en revanche, on veut mettre nos revendications, dès maintenant, à l’agenda politique, et montrer au passage que quand on a la volonté de se rassembler, on y arrive. Alors pourquoi pas les politiques ? »

Dont acte. Mercredi 20 mai, à 16 heures, à l’invitation des organisations du « Plan de sortie », ils étaient donc sagement derrière leur écran pour une réunion en visioconférence qui restera peut-être dans l’histoire. Parmi la quarantaine de participants simultanés, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), Olivier Faure (PS), Olivier Besancenot (NPA), Julien Bayou (Europe Écologie-Les Verts), Fabien Roussel (Parti communiste), Raphaël Glucksmann (Place Publique) ou Claire Monod (Génération.s)…

Une belle brochette d’adversaires politiques devenus, le temps d’une fin d’après-midi, de bons camarades. « L’ambiance était un peu guimauve et Bisounours, détaille un associatif présent lors des discussions, même si derrière les bisous, le choc des stratégies est apparu rapidement. » « Jean-Luc Mélenchon a dit d’emblée, gentiment mais fermement, qu’il n’était pas là pour établir un programme électoral, ajoute une participante, et Olivier Besancenot a rappelé que, vu le bazar actuel, parler de calendrier électoral, c’était un peu faire de la science-fiction. »

Toujours est-il que, durant deux heures et demie, les discussions sont allées bon train sur l’élaboration d’un cadre de travail commun, les propositions à avancer pour faire émerger une alternative à la politique de Macron, et les actions thématiques qui pourraient être menées ensemble à partir des 34 mesures présentées à grands traits (le document intégral leur a été soumis ce mardi 26 mai).

« Le premier niveau de la fusée, c’est que les associations sont sorties de leur zone de confort. Maintenant, à nous de mettre en débat leur projet, par exemple dans le cadre des élections régionales de l’an prochain », glisse Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). « Évidemment, tout le monde a dans la tête 2022, donc l’union est loin d’être faite, mais c’est un premier pas historique », espère Anne de Haro, de la Gauche démocrate et socialiste (la mouvance de l’ancien inspecteur du travail Gérard Filoche qui milite pour le rassemblement).

Pour l’instant, le NPA et La France insoumise rechignent à signer une déclaration commune de soutien au « Plan de sortie » et à entrer dans une dynamique unitaire qui inclurait notamment le PS. Reste à savoir, aussi, si le parti d’Olivier Faure est prêt à donner son aval à un texte qui promeut les 32 heures de travail hebdomadaire, le Smic à 1 700 euros par mois, l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui distribuent des dividendes, et qui spécifie que « le libre-échange est incompatible » avec le progrès social et écologique. Les échéances électorales, par ailleurs, ne facilitent pas les choses.

La France insoumise et, dans une moindre mesure, EELV ont, pour l’heure, décidé de tenter leur chance en 2022 sous leurs propres couleurs – même si cela n’exclut pas un dialogue ponctuel avec des partenaires. De quoi faire grincer des dents ceux qui aimeraient ouvrir dès à présent des chantiers communs pour présenter un seul candidat à la gauche et à l’écologie afin d’éviter une redite du duel entre Macron et Le Pen à la présidentielle.

Il n’empêche : « On assiste à une coagulation de longue durée », veut croire Willy Pelletier, qui pense que cet « ovni » politique est promis à un bel avenir. Si, toutefois, il parvient à éviter deux écueils : se refermer sur lui-même ; être instrumentalisé par des partis en panne d’idées qui pourraient avoir la tentation d’utiliser la coalition syndicale et associative à des fins électorales.

« Pour pallier ces risques, on doit se parler d’égal à égal, et se parler franchement, avertit Willy Pelletier. Mais une chose est sûre : face à la faiblesse des organisations partisanes, les associations et les syndicats ont la main comme jamais, et ils sont en capacité de bousculer la hiérarchie entre le mouvement social et les partis politiques. »

Une deuxième réunion Zoom avec les associations, les syndicats et les politiques devrait avoir lieu dans le courant du mois de juin pour statuer sur les actions à venir. On parle d’une première mobilisation unitaire autour de l’hôpital public, à la mi-juin, mais aussi de manifestations autour du climat ou de rencontres avec des entreprises menacées de fermeture. Vu la crise économique, sociale et écologique qui s’annonce, la coalition ne manquera pas de sources d’inspiration.

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Tous surveillés – 7 milliards de suspects

90 min
Disponible du 14/04/2020 au 19/06/2020
Sous-titrage malentendant
Ce programme est disponible en vidéo à la demande ou DVD.

Source : https://www.arte.tv/fr/videos/083310-000-A/tous-surveilles-7-milliards-de-suspects/

Des caméras de Nice à la répression chinoise des Ouïghours, cette enquête dresse le panorama mondial de l’obsession sécuritaire, avec un constat glaçant : le totalitarisme numérique est pour demain.

Aujourd’hui, plus de 500 millions de caméras sur la planète offrent aux autorités la capacité de nous surveiller, à peu près partout et à chaque instant. Sous couvert de lutte contre le terrorisme ou la criminalité, les grandes puissances se sont lancées dans une dangereuse course aux technologies de surveillance. Dorénavant, l’incroyable perfectionnement de l’intelligence artificielle valide l’idée d’un regard total. Aux États-Unis, les forces de police utilisent la reconnaissance faciale pour identifier les suspects. En Chine, les caméras peuvent repérer les criminels de dos, à leur simple démarche. En France, la police utilise des caméras intelligentes qui analysent les émotions et les comportements des passants. Marquée par l’attentat au camion du 14 juillet 2016, qui a fait 86 morts, et s’est produit en dépit des 2 000 caméras scrutant la ville, Nice se situe désormais à l’avant-garde de l’expérimentation. Le centre de supervision et les zones dédiées à la reconnaissance faciale sont les chevaux de bataille du maire Christian Estrosi, qui veut faire de sa ville une safe city. Comme un virus, l’idéologie du tout sécuritaire se répand à la mesure d’une révolution numérique à la puissance exponentielle. Va-t-elle transformer notre monde en une planète habitée par 7 milliards de suspects ? Quel niveau de surveillance nos libertés individuelles peuvent-elles endurer ?

Dictature 3.0
On le surnomme le « marché de la peur », estimé à 40 milliards de dollars par an. Colossaux, les enjeux de la surveillance intelligente aiguisent les appétits de sociétés prêtes à promouvoir le « modèle Big Brother » pour engranger les plus grands bénéfices. L’enquête internationale de Sylvain Louvet démonte les rouages de cette machine aux innombrables facettes et dévoile la relation incestueuse qui se noue entre les industriels et les pouvoirs publics. En Israël, elle souligne les liens entre l’armée, le Mossad et les start-up technologiques, soupçonnées de tester la reconnaissance faciale aux checkpoints. En France, elle met en lumière l’influence du secteur privé, dans les orientations choisies par le maire de Nice, Christian Estrosi. Aux États-Unis, l’enquête donne la parole à ceux qui dénoncent la faillibilité du logiciel de reconnaissance faciale d’Amazon couplé à un fichage biométrique généralisé. Le documentariste a également réussi à enquêter en Chine, pays où l’obsession sécuritaire est en passe de donner naissance à une nouvelle forme de régime  : la dictature 3.0. Arrestations « préventives » arbitraires, mise en place d’un système de notation des citoyens, fichage ADN et persécution systématisée (allant jusqu’à l’apposition d’un QR code sur la porte des appartements) de la minorité musulmane des Ouïghours… L’arsenal de la répression connaît un degré de raffinement inédit dans l’histoire de l’humanité. Un camp du Goulag numérique : telle est la vision du futur dessinée par ce documentaire aussi percutant que glaçant.

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Le plan de sortie de crise

Voici le « plan de sortie de crise » présenté aujourd’hui dans la presse par le « collectif urgence sociale et écologique » (20 organisations syndicales et associatives).

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De la CGT à Greenpeace, un «plan de sortie de crise» sociale et écologique

Par Frantz Durupt

Hausse des salaires, suppression de certains liaisons aériennes, embauches dans les hôpitaux… Une vingtaine de syndicats et associations dévoilent ce mardi des propositions pour poser les bases du «monde d’après». Le résultat d’un échange noué il y a près d’un an.

Que sera le «monde d’après» la pandémie de Covid-19 ? Bien malin qui pourrait déjà le dire, mais gageons qu’à gauche, on ne perdra pas de sitôt l’habitude de produire à la chaîne des «tribunes» et autres «appels unitaires» pour faire advenir «un autre monde». Fait notable : ce mardi, l’une de ces multiples démarches franchit une étape supplémentaire avec la mise sur la table d’un «plan de sortie de crise» comprenant 34 propositions. Autre fait notable : l’initiative réunit une vingtaine d’organisations dont le spectre s’étend de la CGT à Alternatiba en passant par Solidaires, la FSU, Greenpeace France, Oxfam France, les Amis de la Terre, l’Unef ou encore Attac, soit quelque chose qui commence à ressembler à une convergence concrète entre le social et l’écologie, ce doux rêve de gauche que synthétise le slogan «fin du monde, fin du mois, même combat» né dans le sillage des gilets jaunes.

L’alliance a pris racine dès l’été 2019, autour du trio Attac–Greenpeace–CGT, avant de s’amplifier autour d’une tribune dans le JDD en janvier et de s’accélérer, à la faveur de la pandémie de Covid-19, avec une autre tribune publiée fin mars sous le titre «Plus jamais ça». «La toute première fois que j’ai rencontré Philippe Martinez [le secrétaire général de la CGT], c’était au contre-sommet du G7, à l’initiative d’Attac, qui a eu cette excellente idée», se remémore Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France. «On s’est rendu compte qu’il y a beaucoup plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous opposent», dit-il à l’unisson du leader de la CGT, qui se félicitait mi-mai, dans un entretien à Libé, que des organisations aussi différentes que son syndicat et Greenpeace finissent par se retrouver «pour dire que ça ne peut plus continuer comme avant».

A lire aussiPhilippe Martinez : «Gouvernement et patronat confondent la solidarité avec la charité»

«Etonnamment, ça a été très vite»

Dans les faits, une bonne partie des 34 mesures proposées dans ce «Plan de sortie de crise» ne surprendront pas les habitués des meetings de gauche ou écolos. Florilège : pas de salaires «en dessous de 1 700 euros nets» ; un temps de travail de référence de 32 heures hebdomadaires ; pas de licenciements qui ne seraient pas «justifiés par des difficultés économiques graves et immédiates» ; revalorisation massive de «l’ensemble des minimas sociaux et des aides sociales» ; suppression de la dette des pays pauvres et «rachat de dette publique en lui donnant le statut de dette perpétuelle avec un taux d’intérêt nul» pour ce qui concerne la France ; soutien à la transition écologique en permettant «aux paysan·nes de développer les protéines végétales et prairies, lier l’élevage au sol, gérer durablement l’eau, lutter contre la déforestation importée, s’affranchir à terme des pesticides et engrais de synthèse et des multinationales qui les fabriquent»

Des idées classiques, mais unanimement adoptées par les signataires après avoir été «passées au prisme et au crible de nos grilles de lecture respectives», dit Jean-François Julliard. «Etonnamment, ça a été très vite», souligne Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. «Tout le monde est très conscient de la nécessité. Tout le monde a envie que ça se passe bien», ajoute-t-elle. Ce qui ne signifie pas que cela s’est fait sans discussions : «Il y a eu des débats entre Oxfam et Attac sur la taxe sur les transactions financières, Oxfam considérant qu’il en existait déjà une, Attac considérant que non», raconte Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. «Finalement, on a écrit qu’il y avait déjà une taxe sur les transactions financières, mais à améliorer. Les compromis ont dû être faits de toutes parts. Même sur la question agricole et alimentaire, ça n’est pas forcément simple entre la Confédération paysanne et les syndicats représentant les salariés agricoles.»

«Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral»

Les enjeux du moment ont peut-être aidé à fortifier les rapprochements, tout en rendant certaines propositions plus légitimes. «Vous voyez bien tous les débats autour de la relance des activités les plus polluantes», lance Aurélie Trouvé. «C’est là que notre cadre prend tout son sens. On ne pensait pas qu’il prendrait autant de sens dans la période.» «Certaines idées n’auraient peut-être pas été perçues aussi positivement avant la crise», avance de son côté Jean-François Julliard. «Par exemple, l’interdiction de certaines lignes aériennes est aujourd’hui dans le débat public. Avant, il n’en était même pas question. On sent bien qu’au sein même du gouvernement, des certitudes ont été remises en cause.» Autre sujet majeur : le système de santé. «La question des hôpitaux, là elle est vraiment au centre», relève Aurélie Trouvé. «On écrit qu’il faut créer 100 000 emplois de fonctionnaires. On a chiffré. Ce ne sont pas des grands mots, des grands discours.»

Reste à savoir ce qu’il adviendra de tout cela. Pour l’heure, une vaste réunion Zoom a été organisée avec l’ensemble des partis politiques représentant la gauche, du Parti socialiste au NPA, afin de poser les bases d’un dialogue élargi. Et si certaines mesures sont d’application directe, tout n’est pas figé. «Il y a des points qu’il faut qu’on développe : la reconversion industrielle, la reconversion énergétique et l’Europe», explique Aurélie Trouvé. «On a encore beaucoup de boulot, mais il faut se donner le temps, le faire à notre rythme. On ne peut pas régler en quelques semaines des débats de plusieurs années», ajoute-t-elle, en vantant un plan «évolutif» destiné à s’enrichir en invitant les citoyens et les salariés à s’en emparer. Tout en avertissant : «Dans ces moments d’immédiat après-crise, les choses s’accélèrent. Et elles peuvent s’accélérer dans différents sens. Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral. D’où la nécessité de se mobiliser maintenant.»

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« Face à la crise, il faut sortir du système néolibéral et productiviste » Le Monde + Libé

Un plan de « sortie de crise ». C’est ainsi que dix-huit organisations associatives et syndicales ont nommé leur plate-forme de propositions pour répondre en urgence à la crise sanitaire liée au coronavirus et, sur le plus long terme, aux crises économique et climatique.

Cette coalition inédite a été initiée par le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, la coprésidente d’Attac, Aurélie Trouvé, et le directeur général de Greenpeace France, Jean-François Julliard. Une liste de propositions marquées par leur radicalité sociale et écologique « pour un monde d’après qui ne ressemble pas au monde d’avant ».

Votre « plan de sortie de crise » propose 34 mesures. Vous appelez à une « reconversion sociale et écologique » du tissu économique français. Concrètement, comment cela pourrait-il se passer ?

Aurélie Trouvé : La transition écologique est complémentaire avec la création de centaines de milliers d’emplois. Nous voulons une reconversion professionnelle qui permette de maintenir les emplois actuels, d’en créer de nouveaux, et il faut que ce soit des emplois de qualité ! Le plan de sortie de crise suppose, justement, une planification. Pour ne pas relancer un modèle insoutenable, et pour rendre complémentaires ces exigences sociales et écologiques.

Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, près de chez elle à
        Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, près de chez elle à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

Vous plaidez pour une « économie de la sobriété » contre le consumérisme. La CGT est-elle devenue décroissante ? Ou Greenpeace productiviste ?

Philippe Martinez : Le vrai débat, c’est comment produire et consommer autrement. C’est pour cela que notre plan pose la question de la réduction du temps de travail. On peut également s’interroger sur la consommation : est-ce que ça vaut le coup d’avoir tous les deux ans une nouvelle version d’iPhone fabriquée au bout du monde ?

Jean-François Julliard : Les écologistes ne disent surtout pas qu’il faut arrêter toute activité productive ! Mais on parle décrue des industries qui polluent et réorientation des investissements vers les secteurs qui font du bien. On n’a aucun mal à assumer qu’il faut accroître la production alimentaire issue de l’agriculture biologique, développer le ferroviaire, les transports en commun. Ce n’est pas une approche décroissante.

Vous proposez notamment une augmentation généralisée des salaires, la réduction du temps de travail et un fort soutien à la transition énergétique. Comment financer un tel projet ?

P. M. : De l’argent, il y en a, mais il est capté par le privé. En 2019, la France était la championne du monde des dividendes versés aux actionnaires ! N’oublions pas non plus que, même durant cette crise, certains secteurs comme la grande distribution se font faits beaucoup d’argent. L’enjeu est celui d’un plus grand partage des richesses fléché vers le social et l’environnement.

J.-F. J. : Beaucoup de nos mesures consistent à réorienter des investissements qui existent aujourd’hui, notamment dans les énergies fossiles. On propose par exemple une loi qui contraigne les entreprises à s’aligner sur les objectifs de l’accord de Paris sur le climat. On pourra ainsi rediriger des fonds qui profitent à des industries hautement carbonées vers des secteurs plus favorables à la lutte contre le réchauffement climatique.

Le gouvernement prévoit des aides massives pour le secteur aérien et Renault. Votre plan défend l’idée de garanties écologiques et sociales. Quelles conditions faut-il fixer ?

P. M. : Cela fait longtemps qu’on intervient sur ces entreprises pour qu’elles opèrent des ruptures de choix stratégiques. Elles ne l’ont pas fait. Renault n’a, par exemple, pas investi dans la motorisation hybride rechargeable. Aujourd’hui, les aides de l’Etat ne sont ni pour le social ni pour l’environnement, mais confortent les profits de ces entreprises. Chez Renault ou Air France, ça s’accompagne de restructurations sans contrepartie. Il faut que ces aides soient conditionnées à des changements profonds. Nous devons aussi revoir l’ensemble des questions de mobilité. S’il y a eu un syndicat qui s’est battu contre la casse de la SNCF et du fret ferroviaire, c’est bien la CGT !

J.-F. J. : Tout ce que vient de dire Philippe Martinez, j’aurais pu le dire aussi. On porte ensemble l’arrêt de certaines lignes aériennes, l’annulation de projets d’extension ou de privatisation d’aéroports, le renforcement du ferroviaire, notamment des trains de nuit. Ce sont des sujets concrets, permettant la limitation des gaz à effet de serre.

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace
        France, chez lui à Pantin (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, chez lui à Pantin (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

Vous demandez à l’Etat de ne pas soutenir le secteur des énergies fossiles ou la relance du nucléaire. La CGT défend pourtant un moratoire sur la fermeture des centrales à charbon et le développement du nucléaire en France…

P. M. : La CGT se prononce pour un mix énergétique diversifié et se bat chez EDF contre l’arrêt des investissements de recherche en matière d’énergies nouvelles – un domaine qu’EDF a laissé au privé. Sur les centrales à charbon, il existe des projets de reconversion défendus par les salariés, il faut s’appuyer sur leurs propositions – comme c’est le cas à la centrale de Gardanne [dans les Bouches-du-Rhône], par exemple. Mais si on dit aux salariés « vous avez le choix entre votre emploi ou la planète », ça va être compliqué ! On préfère aller discuter avec eux pour voir comment transformer ces industries polluantes.

J.-F. J. : On n’a jamais caché nos divergences sur le sujet, Greenpeace est antinucléaire et défend une sortie du nucléaire la plus rapide possible. Mais il faut prendre le temps des reconversions d’emplois. On ne sera pas forcément d’accord tout de suite sur le rythme de fermeture des centrales. Mais on intègre la dimension sociale dans la reconversion écologique, et je n’ai pas entendu la CGT défendre le charbon.

A quoi sert la plate-forme que vous avez constituée ? Est-ce la base d’un programme pour l’élection présidentielle de 2022 ?

J.-F. J. : L’idée était d’aller au-delà des mots sur l’articulation nécessaire de l’urgence sociale et environnementale dont tout le monde parle. Si on veut dépasser le simple slogan « fin du monde, fin du mois », il faut se colleter au réel et voir ce que nous sommes capables de faire ensemble malgré nos divergences. Ce n’est pas un programme en train de se construire, mais des mesures qui ont pour but une mise en œuvre réelle, et pour cela, on a besoin des partis politiques. Notre objectif est ensuite de les influencer dans leur diversité.

P. M. : Depuis un an que nous nous parlons, on s’est rendu compte qu’il y avait plus de choses qui nous réunissaient que de choses qui nous opposaient. Ce document permet à tout le monde de comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule route.

Se parler entre associations écologistes et syndicats est une nouveauté. Comment vos adhérents réagissent-ils ?

J.-F. J. : A Greenpeace, ça a suscité à la fois curiosité et interrogations dans notre base militante. Certains se posent des questions sur les syndicats et leur approche de la transition énergétique, mais personne ne s’est fâché ou n’a quitté nos rangs parce qu’on se rapprochait de la CGT.

P. M. : A la CGT, cela correspond à une attente, notamment chez les plus jeunes adhérents qui sont, comme leur génération, beaucoup plus sensibles que les précédentes aux questions environnementales. Il y a aussi des réticences, des rires moqueurs quand on parle de Greenpeace, mais ça a libéré la parole de nombreux d’adhérents qui nous ont dit « il faut y aller ». Quand on est dirigeant syndical, il faut aussi savoir faire avancer les choses. On veut se confronter aux réalités du travail – de ceux qui bossent et de ceux qui cherchent du boulot – et voir ce qu’on peut faire bouger par des actes, pas uniquement par la parole.

Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, sur le
        toit-terrasse du siège du syndicat à Montreuil
        (Seine-Saint-Denis), le 25 mai.
Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, sur le toit-terrasse du siège du syndicat à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le 25 mai. ED ALCOCK POUR « LE MONDE »

En quoi cette initiative est-elle différente des multiples appels parus sur le monde d’après, comme le pacte du « pouvoir de vivre » porté par Nicolas Hulot et Laurent Berger, de la CFDT ?

J.-F. J. : On trouve dans les 34 mesures des actions qui doivent être mises en œuvre immédiatement (masques gratuits pour tous, plan hôpital) et des mesures à court et moyen termes qui vont entraîner une reconstruction écologique et sociale de nos sociétés. On a des mesures radicales qui vont plus loin que la simple incantation.

A. T. : Nous avons invité le Pacte du pouvoir de vivre à participer à notre démarche. Ils n’ont pas souhaité nous rejoindre. Le socle des idées que nous mettons sur la table implique un changement de système, une sortie du système néolibéral et productiviste. Quand on propose que la dette publique détenue par la Banque centrale européenne soit une dette perpétuelle à taux zéro, ce n’est pas rien du point de vue macroéconomique.

Vous avez aussi organisé une réunion avec les directions de tous les partis de gauche et écologistes. Quel rôle jouent-ils ? Qu’en attendez-vous ?

A. T. : Notre espace n’est pas celui de la recomposition politique, ce n’est pas notre job. On a invité les partis qui soutenaient notre démarche à discuter de ce plan de sortie de crise et des mobilisations futures pour porter ces propositions.

P. M. : On fait des propositions concrètes. Et on dit aux partis : « On a bossé, qu’est-ce que vous faites de tout ça ? »

De la CGT à Greenpeace, un «plan de sortie de crise» sociale et écologique

Par Frantz Durupt

Hausse des salaires, suppression de certains liaisons aériennes, embauches dans les hôpitaux… Une vingtaine de syndicats et associations dévoilent ce mardi des propositions pour poser les bases du «monde d’après». Le résultat d’un échange noué il y a près d’un an.

Que sera le «monde d’après» la pandémie de Covid-19 ? Bien malin qui pourrait déjà le dire, mais gageons qu’à gauche, on ne perdra pas de sitôt l’habitude de produire à la chaîne des «tribunes» et autres «appels unitaires» pour faire advenir «un autre monde». Fait notable : ce mardi, l’une de ces multiples démarches franchit une étape supplémentaire avec la mise sur la table d’un «plan de sortie de crise» comprenant 34 propositions. Autre fait notable : l’initiative réunit une vingtaine d’organisations dont le spectre s’étend de la CGT à Alternatiba en passant par Solidaires, la FSU, Greenpeace France, Oxfam France, les Amis de la Terre, l’Unef ou encore Attac, soit quelque chose qui commence à ressembler à une convergence concrète entre le social et l’écologie, ce doux rêve de gauche que synthétise le slogan «fin du monde, fin du mois, même combat» né dans le sillage des gilets jaunes.

L’alliance a pris racine dès l’été 2019, autour du trio Attac–Greenpeace–CGT, avant de s’amplifier autour d’une tribune dans le JDD en janvier et de s’accélérer, à la faveur de la pandémie de Covid-19, avec une autre tribune publiée fin mars sous le titre «Plus jamais ça»«La toute première fois que j’ai rencontré Philippe Martinez [le secrétaire général de la CGT], c’était au contre-sommet du G7, à l’initiative d’Attac, qui a eu cette excellente idée», se remémore Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace France. «On s’est rendu compte qu’il y a beaucoup plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous opposent», dit-il à l’unisson du leader de la CGT, qui se félicitait mi-mai, dans un entretien à Libé, que des organisations aussi différentes que son syndicat et Greenpeace finissent par se retrouver «pour dire que ça ne peut plus continuer comme avant».

«Etonnamment, ça a été très vite»

Dans les faits, une bonne partie des 34 mesures proposées dans ce «Plan de sortie de crise» ne surprendront pas les habitués des meetings de gauche ou écolos. Florilège : pas de salaires «en dessous de 1 700 euros nets» ; un temps de travail de référence de 32 heures hebdomadaires ; pas de licenciements qui ne seraient pas «justifiés par des difficultés économiques graves et immédiates» ; revalorisation massive de «l’ensemble des minimas sociaux et des aides sociales» ; suppression de la dette des pays pauvres et «rachat de dette publique en lui donnant le statut de dette perpétuelle avec un taux d’intérêt nul» pour ce qui concerne la France ; soutien à la transition écologique en permettant «aux paysan·nes de développer les protéines végétales et prairies, lier l’élevage au sol, gérer durablement l’eau, lutter contre la déforestation importée, s’affranchir à terme des pesticides et engrais de synthèse et des multinationales qui les fabriquent»

Des idées classiques, mais unanimement adoptées par les signataires après avoir été «passées au prisme et au crible de nos grilles de lecture respectives», dit Jean-François Julliard. «Etonnamment, ça a été très vite», souligne Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. «Tout le monde est très conscient de la nécessité. Tout le monde a envie que ça se passe bien», ajoute-t-elle. Ce qui ne signifie pas que cela s’est fait sans discussions : «Il y a eu des débats entre Oxfam et Attac sur la taxe sur les transactions financières, Oxfam considérant qu’il en existait déjà une, Attac considérant que non», raconte Aurélie Trouvé, porte-parole d’Attac. «Finalement, on a écrit qu’il y avait déjà une taxe sur les transactions financières, mais à améliorer. Les compromis ont dû être faits de toutes parts. Même sur la question agricole et alimentaire, ça n’est pas forcément simple entre la Confédération paysanne et les syndicats représentant les salariés agricoles.»

«Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral»

Les enjeux du moment ont peut-être aidé à fortifier les rapprochements, tout en rendant certaines propositions plus légitimes. «Vous voyez bien tous les débats autour de la relance des activités les plus polluantes», lance Aurélie Trouvé. «C’est là que notre cadre prend tout son sens. On ne pensait pas qu’il prendrait autant de sens dans la période.» «Certaines idées n’auraient peut-être pas été perçues aussi positivement avant la crise», avance de son côté Jean-François Julliard. «Par exemple, l’interdiction de certaines lignes aériennes est aujourd’hui dans le débat public. Avant, il n’en était même pas question. On sent bien qu’au sein même du gouvernement, des certitudes ont été remises en cause.» Autre sujet majeur : le système de santé. «La question des hôpitaux, là elle est vraiment au centre», relève Aurélie Trouvé. «On écrit qu’il faut créer 100 000 emplois de fonctionnaires. On a chiffré. Ce ne sont pas des grands mots, des grands discours.»

Reste à savoir ce qu’il adviendra de tout cela. Pour l’heure, une vaste réunion Zoom a été organisée avec l’ensemble des partis politiques représentant la gauche, du Parti socialiste au NPA, afin de poser les bases d’un dialogue élargi. Et si certaines mesures sont d’application directe, tout n’est pas figé. «Il y a des points qu’il faut qu’on développe : la reconversion industrielle, la reconversion énergétique et l’Europe», explique Aurélie Trouvé. «On a encore beaucoup de boulot, mais il faut se donner le temps, le faire à notre rythme. On ne peut pas régler en quelques semaines des débats de plusieurs années», ajoute-t-elle, en vantant un plan «évolutif» destiné à s’enrichir en invitant les citoyens et les salariés à s’en emparer. Tout en avertissant : «Dans ces moments d’immédiat après-crise, les choses s’accélèrent. Et elles peuvent s’accélérer dans différents sens. Cette crise, ça peut aussi être l’occasion d’un choc néolibéral. D’où la nécessité de se mobiliser maintenant.»

Frantz Durupt

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La cotisation sociale, c’est ULTRA PUISSANT !!!

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Le prix de l’invisible – Les femmes dans la pandémie

Source : https://laviedesidees.fr/Le-prix-de-l-invisible.html

Pourquoi les femmes, omniprésentes dans la lutte contre la pandémie et ses effets, n’obtiennent pas la visibilité qu’elles méritent ? La crise que nous vivons est révélatrice de nos dénis et de notre mépris des activités ordinaires.

La crise sanitaire du Covid-19, si dramatique soit-elle, ressemble aussi à une répétition des catastrophes à venir, sanitaires et écologiques. Dans cette crise, les femmes sont curieusement omniprésentes… et absentes. Présentes sur tous les fronts, car on ne cesse de nous les montrer dans les médias : à la machine à coudre, fabricant bénévolement des masques « alternatifs » ; au balai, faisant le ménage dans les hôpitaux et magasins encore ouverts ; au chevet des patients, à la caisse des commerces qui permettent de poursuivre une vie vivable. Une vague mauvaise conscience collective se fait jour ; les clients saluent et remercient les caissières à qui il y a quelques semaines ils n’accordaient pas un regard, réglant mécaniquement leurs achats tout en s’adressant via leur téléphone portable à une personne à distance, clairement bien plus importante. Les politiques vantent le travail des soignants, médecins et infirmières, à qui depuis des années ils refusent avec mépris la moindre augmentation de moyens, plaçant l’hôpital public dans une situation de dénuement telle que dans les premières semaines de la crise, ses personnels n’avaient aucun moyen de protection contre l’épidémie.

La pandémie joue comme un dispositif de visibilité pour des pratiques habituellement discrètes, et favorise la prise de conscience de l’importance du care, du travail de femmes et autres « petites mains » dans la vie quotidienne, souvent revenue entre les murs de la vie domestique. C’est bien ce qu’on appelle le travail du care qui assure la continuité de la vie sociale. On redécouvre Joan Tronto pour la version politique du care qu’elle a proposée pour mettre l’accent sur l’activité de care, et ne pas le limiter aux affects ; mais il ne faut pas négliger la définition qu’elle propose :

Au sens le plus général, care désigne une espèce d’activité qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir en état, pour préserver et pour réparer notre monde en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, ce que nous sommes chacun en tant que personne, notre environnement, tout ce que nous cherchons à tisser ensemble en un filet serré et complexe dont la destination est de maintenir la vie

.

« Il faut défendre la société » certes. Mais celles et ceux qui la défendent, ce sont des invisibles que jusqu’à récemment on tenait pour la face immergée de la société, les « taken for granted  » qui rendent nos vies possibles. Réduits (en totalité ou en partie) à notre vie domestique, une grande part des citoyens réalisent qu’ils et elles nous ont constamment besoin de care… parce que soudain, ils assurent, hommes et femmes, enfin, une part de ce travail, ce ménage, ce rangement, cet élevage des enfants… souvent en temps « normal » confiés à d’autres. La grammaire du care s’est remarquablement imposée à tous : nous sommes tous dépendants des autres, que ce soit pour des besoins vitaux, à la vie à la mort, ou pour des besoins plus ordinaires. Ce sont bien les deux sens de la forme de vie, biologique et social

, qui soudain s’imposent à nous : la vie qui nous est donnée et que nous pouvons perdre ; la vie ordinaire, rendue possible ou aidée. Le continuum des activités du care, si complexe à expliquer en théorie, saute aux yeux.

La conscience de la vulnérabilité est aussi ce qui permet cette nouvelle sensibilité. Nous sommes tous vulnérables même si pas de la même façon ou au même degré, y compris dans le risque sanitaire. L’autonomie, tant vantée par les philosophes – et par les féministes traditionnellement, dont ce fut la priorité de la première vague

– se révèle une illusion d’optique : l’autonomie des un.es est rendue possible par le travail des autres. On redécouvre l’importance de la solidarité et de la protection, à l’inverse des discours politiques qui dominent en France depuis des décennies. Tout semble prêt pour un changement de valeurs, ou plutôt la prise en compte enfin des valeurs premières que sont l’attention à autrui, la protection égale due à chacun, la dignité de la vie.

Femmes au bord

Pourtant, les femmes sont les grandes absentes aujourd’hui de la réflexion et de l’action politique, comme si la crise, qui révèle crûment leur rôle, les maintenait encore au bord de la discussion, toujours invisibles. Les femmes sont remarquablement peu présentes dans l’espace public des médias et de la politique, en temps normal (25 % des couvertures et sujets), désormais elles sont marginales ; les experts hommes se succèdent au micro ou à la tribune, pleins de certitude et de compétence, pour « penser l’après » (car penser a systématiquement droit au complément d’objet direct) : quatre hommes en une du Parisien nous racontent « le monde d’après », Figarovox nous propose de « penser la crise » avec Sylvain Tesson, Pierre Manent, Jean-Pierre le Goff, Arnaud Teyssier, Jean-Pierre Le Goff, Joshua Mitchell, Pierre Vermeren, Michel Onfray, Alain Finkielkraut et Chantal Delsol. La parole masculine s’exhibe dans tous les médias, comme l’a récemment noté le Haut Conseil à l’Égalité, déplorant la présence ultra majoritaire des hommes sur les plateaux TV. Les députées de gauche viennent de souligner le caractère pénible du défilé des orateurs masculins lors du débat sur le confinement, dans une Assemblée qui avait constitué un progrès vers la parité. Affichant le monopole de l’expertise, cette parole omniprésente est un rappel constant de la domination masculine dans un monde qui se révèle soutenu par le travail des femmes. Dans le champ intellectuel, les hommes signent la grande majorité des tribunes et analyses des conséquences du Covid publiées dans les médias. Ils publient plus qu’avant, les femmes beaucoup moins, et les chiffres des soumissions d’articles par les femmes sont en chute libre.

De l’autre côté, moins bavard, une vie ordinaire qu’il faut au jour le jour réagencer au temps du Covid-19 : des femmes en majorité dans les professions de care, au corps à corps avec des malades, au contact avec les clients dans les supermarchés ; jonglant avec les tâches domestiques qui leur sont essentiellement dévolues (trois repas par jour, sans cantine ni pour les grands ni les petits) même s’il y a des progrès dans certaines familles des nouvelles générations, le temps donné au travail domestique par les femmes demeure largement supérieur, et d’ailleurs l’objet de nombreuses disputes, comme l’indique une première enquête IFOP. Des enquêtes en cours nous permettront de savoir si les tâches éducatives prescrites par l’Éducation nationale sur le mode forcené de l’activisme ont été préférentiellement réalisées par les mères, mais on sait déjà qu’aux États-Unis 80 % des femmes considèrent qu’elles en font plus, même si 50 % des hommes pensent que non. Les femmes réalisant par téléphone et skype le travail de lien qu’elles font le plus souvent entre les générations… en sus de leur télétravail, ou de leur travail sur le terrain… Toutes ces femmes qui s’activent à faire tenir le monde, à recréer de l’ordinaire, ne sont encore créditées d’aucune expertise, d’aucun savoir susceptible de réorganiser le monde. Le temps du Covid-19, qui a conduit tant de gens à réaliser ce qu’ils leur doivent (d’où les remerciements qui apparaissent, d’où les applaudissements qui incluent désormais les caissières et aide-ménagères même si depuis le début c’est « merci aux soignants ») met paradoxalement en scène une exacerbation des rapports sociaux de sexe.

L’enquête de l’INSERM en cours donnera des chiffres plus précis, on peut l’espérer. Caroline Criado Perez dans Invisible Women : Exposing Data Bias in a World Designed for Men (2019) explique que 29 millions d’articles ont été publiés concernant Zika et Ebola, mais moins de 1 % des publications concernait l’impact genré de l’épidémie. Ferons-nous mieux avec le Covid-19 ? Donnant à voir l’importance du travail des femmes en période de catastrophe, la crise actuelle devrait pourtant faire prendre conscience du rôle essentiel des femmes dans la production de l’environnement quotidien partout dans le monde, mais aussi des risques que font courir à tous l’invisibilisation de leur contribution et le mépris collectif pour toutes les tâches de soin et d’entretien quotidien.

Les métiers ou compétences principalement concernées par la lutte contre le Covid-19 dans l’accompagnement des vies quotidiennes sont ceux des aides-soignantes (91 % des femmes), des infirmières (87 % des femmes) ou des caissières et vendeuses (76%), des activités pourvoyeuses de soins en société ou de sécurité dans l’approvisionnement, sans compter les enseignantes (71 %). Même les médecins hospitaliers sont, aujourd’hui, majoritairement des femmes ainsi que les généralistes et les pharmaciennes. La proportion de femmes grimpe encore parmi les employés en maisons de retraite et chez les aides familiales à domicile (97 %). De nombreux collectifs essentiellement féminins se sont développés pour pourvoir à la fabrication artisanale de masques, spécialité française ; souvent des bénévoles, comme en atteste l’article paru dans Entre les lignes, Entre les mots. Ces femmes-là sont prises en considération dans les médias, mais elles le sont à la mesure de la valeur accordée au travail de care : toujours décrit de façon anecdotique, dans la rubrique des faits de société, secondaire par rapport aux combats des médecins et aux arbitrages des politiques. Annabelle, couturière professionnelle, s’indigne : « Pourquoi ne pas avoir rémunéré les couturières ? On dirait qu’une fois de plus, on considère notre métier comme un loisir du dimanche… On semble oublier que les couturières, comme les soignantes, les caissières ou les éboueurs, sont des fonctions essentielles durant cette crise. Beaucoup de ces professionnelles sont pourtant dans des situations socio-économiques précaires. L’État aurait pu choisir de les faire travailler et de les soutenir, ne fût-ce que pour honorer leur travail, qui n’est pas accessoire mais nécessaire. » La gratuité du travail attendu des couturières, qui parfois doivent fournir les matériaux, renvoie au sexisme latent d’une société où le travail de femmes est par définition gratuit et généreux, se contentant d’un « merci ».

Ces masques fabriqués (ou ces repas livrés aux personnels soignants par des chefs cuisiniers) sont pourtant significatifs d’une capacité partagée dans le monde ordinaire à saisir rapidement ce qui compte dans la situation présente et à mobiliser ses compétences au service des autres. Ainsi se voient quotidiennement opposés et hiérarchisés les experts de la lutte héroïque contre la pandémie et les petites mains qui en humanisent les conditions, cherchent à rendre le monde vivable

. Les médias, la télévision surtout, dont le JT a retrouvé toute sa puissance de transmission des valeurs, créent ainsi, au profit des dominants, un imaginaire de crise qui maintient fermement les anciennes catégories du pouvoir dans une période mouvante. Marlène Schiappa, secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, a demandé un rapport avec analyse multicritère (quantité, temps de parole, horaires de diffusion, biais de genre…) de la place des femmes expertes dans les médias au sens large en cette période de confinement et de crise de Covid-19, et de la place des femmes journalistes. Le résultat promet d’être intéressant. L’effacement des contributions féminines est inscrit jusque dans l’usage de la langue, où il serait prétendument juste d’étendre le masculin à des professions à plus de 80 % féminisées, comme l’a fait le président lors de sa dernière intervention. Certes, « le masculin l’emporte sur le féminin », mais peut-être ce rappel est-il un peu inapproprié. Il est également frappant que les infirmiers semblent plus présents dans les reportages à la télévision ou à la radio que ne le sont les infirmières.

Pendant ce temps, les femmes sont massivement impactées par les conséquences financières de la crise du Covid-19, sachant que l’écart salarial en France est, selon le niveau de salaire, entre 10 % et 25 % à statut et temps de travail égaux. Alors que 8 % des hommes travaillent à temps partiel, c’est le cas de 31 % des femmes, ce qui signifie des revenus plus faibles que la moyenne. Quel que soit leur statut de travailleuses, les 3/4 doivent se charger matériellement et mentalement (« la charge mentale ») complètement des tâches domestiques pendant, environ, 3 heures par jour. Notons que les infirmières n’y échappent pas. Une des raisons de leur faible présence médiatique ? Auraient-elles mieux à faire ? Si on suit cette logique, ce sont ceux qui auraient le moins à faire qui pourraient s’autoriser à témoigner… Si l’on adopte la rhétorique déployée dans les premiers temps de l’épidémie du Covid-19 par le président Macron, on pourrait citer les propos de Joffre, officier général français de la Première Guerre mondiale, qui avait lancé sous forme de boutade, en 1915 : « Si les femmes qui travaillent dans les usines s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre ! ». Malheureusement, la rhétorique de la guerre qui voit dans les femmes une armée de réserve est une façon de consolider les inégalités de genre : hier les femmes furent renvoyées dans leurs foyers, aujourd’hui les activités ordinaires de care sont dites en « troisième ligne », sous évaluées et sous-payées

. On ne peut que se scandaliser, avec la majorité des soignantes, du mépris que représente la proposition d’une prime de 500 à 1500 euros quand c’est ce montant qu’il conviendrait au moins de rajouter mensuellement aux salaires.

L’ordinaire et le politique

Si les femmes jouent un rôle crucial dans la production d’une sphère domestique, elles jouent en temps de crise un rôle supplétif et d’accompagnement de la crise. Elles permettent de maintenir le fil de la vie ordinaire, mais elles sont dévaluées et invisibilisées, au même titre que la vie ordinaire elle-même. Comment comprendre mieux ce rapport entre ce que l’on rend visible et ce qu’on laisse dans l’ombre, qu’on rend invisible ? Si la place des femmes et de leurs paroles est réduite, voire souvent attaquée (on va très souvent les ridiculiser ou leur imputer les manquements passés), c’est par leur invisibilité structurelle, du fait de la confusion encore fréquente entre ce qu’elles font et ce qu’elles sont, entre un travail qui demande efforts et compétences et sa naturalisation dans le registre des aptitudes féminines (à la disponibilité ou au dévouement, aujourd’hui relooké dans la notion rassurante de l’empathie). Il s’agit alors, au-delà de la déploration, de se poser la question ; quelle place est faite à l’invisibilité sur le plan symbolique et de la distribution des valeurs ? Quand on parle d’invisibilité, c’est souvent pour déplorer une forme de fatalité, se limiter confortablement au constat – sans réfléchir à ce que serait rendre visible, rendre justice. Que l’invisible ne se traduise pas si aisément dans le registre du visible, nous le pressentons dans la gêne que nous pouvons éprouver au discours d’héroïsation des pourvoyeuses ordinaires de care – et pas seulement pour son hypocrisie. C’est tout le paradoxe de l’éthique du care et de la valorisation de l’ordinaire, du discret, du « bas ». Toute la difficulté aussi de valoriser économiquement un travail où l’intelligence se mobilise pour anticiper sur les besoins, pour agir avant même que ceux-ci s’expriment, dans un monde devenu propre qui a effacé l’effort pour enlever la saleté, l’inconfort. Une intelligence qui réussit en effaçant ses œuvres, échoue lorsqu’elle se fait trop sentir. Pour ainsi dire : l’attention envers autrui ne doit jamais l’étouffer d’une sollicitude indiscrète.

Comment alors valoriser une forme de vie insoluble dans la gestion néolibérale ? Comment changer de paradigme ? On peut bien accepter d’être invisible à condition de ne pas être dévalorisées du fait de l’être et d’avoir le choix de l’être ou de ne pas l’être, d’avoir le choix des formes dans lesquelles se rendre visible, qui sont souvent des récits, des narrations qui entrent dans le détail, dans la matière du monde ordinaire, qui laissent place aux bifurcations imprévues, aux revirements et à l’incertitude des affects, leur inévitable ambiguïté. Valoriser l’ombre dans laquelle sont tenues les contributions des pourvoyeuses de care voudrait dire changer tout un système de valeurs pour ne plus en faire le double obscur de la lumière.

On est donc dans une ambiguïté : ce travail réalisé en majorité par des femmes est encore, voire encore plus sous-estimé, au moment même où son importance émerge aux yeux de tous. Le care a été de longue date le nom même de ce qui a été négligé et méprisé par les politiques publiques, et que c’est bien l’absence d’attention (de care) portée par les gouvernements de la dernière décennie à tous les secteurs en charge du soin et de la protection des citoyens (santé au premier chef, mais aussi éducation, pauvreté, grand âge, handicap) qui rend si difficile la lutte contre Covid-19. Des manifestations incessantes des acteurs de santé, aux fictions comme Hippocrate – revoyez les dernières scènes du film, où tout le personnel enfin solidaire exprime sa révolte contre la réduction des moyens, l’aveuglement de l’esprit gestionnaire appliqué à l’humain, et le manque de reconnaissance des aides-soignantes et médecins étrangers – ont exprimé cette profonde injustice, qui montre bien que le care est bien d’abord affaire d’égalité des citoyens dans la protection que leur doit l’État. La catastrophe sanitaire montre l’injustice des politiques menées contre les services publics et (re)met la protection sociale au cœur des préoccupations partagées, d’où l’avait délogée l’évidence inégalitaire de la maximisation des profits financiers.

L’invisibilité globalisée

Plus que d’un changement, il s’agit d’une prise de conscience d’une inversion des valeurs acceptée depuis des décennies et dénoncée dès l’origine par les analyses du care  : les métiers les plus véritablement utiles sont les moins bien payés et les moins bien considérés. Ce qui compte le plus pour notre vie ordinaire, ce qui la rend possible – soignantes, nettoyeurs, éboueurs, caissières, livreurs, camionneurs – est en fait ce qui compte le moins dans l’échelle de valeurs que nous avons collectivement validée. Il ne s’agit pas seulement des multiples injustices structurelles qu’a mises en évidence l’épidémie, entre ceux qui sont au confort des résidences secondaires et ceux qui sont au travail ou entassés. Il s’agit de la méconnaissance par une société entière de ce qui la fait vivre, au quotidien ou dans l’urgence du risque de la mort.

Si cette révélation morale est possible, c’est justement par la situation (inédite pour beaucoup des générations présentes) de catastrophe, qui révèle des vulnérabilités radicales – là aussi le fondement de l’éthique du care. Vulnérabilité des personnes, des institutions, et menace sur la forme de vie humaine, entendue, pour reprendre une distinction du philosophe Stanley Cavell, comme horizontale (sociale, dans des liens qui sont recomposés) et verticale (biologique, comme espèce globalisée et menacée)

. Le care n’est jamais aussi visible que dans ces situations où c’est la forme de vie, la vie « normale » qui est ébranlée comme dans ces films catastrophe qui s’ouvrent sur une inquiétante description de la vie quotidienne.

Cette crise pourrait faire apparaître un ensemble de talents, de compétences, de savoir faire et des modalités d’intervention sur le monde qui vont au-delà de ce que nous pouvons voir depuis la France et la lorgnette étroite de l’eurocentrisme. Une vision radicale du care contraint à voir l’ensemble de la forme de vie des privilégiés comme maintenue par une activité produite par les dominés, mais aussi par le siphonage des ressources des Suds qui assurent l’entretien de la vie et le niveau de vie des personnes riches des sociétés, à commencer par l’exploitation d’une migration féminine au service d’un care « de service » qui peut être délégué et acheté au Nord. Ce travail reste délimité par tout ce que les plus privilégiées ne prennent pas en charge, en résumé « le sale boulot » qui revient aux « autres ». Qu’il soit fourni dans la sphère domestique, par les institutions publiques, ou par le marché, le care est produit à bas prix, par des femmes dont les positions sociales restent le plus souvent précaires, voire qui sont exclues de la citoyenneté dans le pays où elles exercent. Avec la « fuite du care  » des pays pauvres vers les riches, on touche à la limite des beaux discours sur la valorisation, et l’héroïsation des travailleuses du care. Car ce travail, personne qui peut l’éviter ne souhaite positivement le faire. Rares sont les gens qui se sont portés volontaires pour faire le ménage dans les hôpitaux (il y en a).

Cette épidémie, nous l’avons annoncé en commençant, n’est ni la première ni la dernière du siècle. Comment allons-nous collectivement sortir de celle-là et aborder les prochaines ? Déjà en se demandant qui est nous. L’épidémie est mondiale, et chacun dépend des autres pour s’en tirer. Ensuite, en faisant le lien entre crise écologique et épidémie. Pas seulement parce que les nuisances environnementales, on le sait, ont fragilisé les populations des zones les plus atteintes par le virus. Mais aussi parce que c’est la même invisibilité qui affecte les femmes et l’environnement, et la même négation de ce qui nous permet de vivre. L’essentiel de la crise écologique est associé à des modes de vie sur-consommateurs de la nature et à l’épuisement des ressources. Et pourtant, les mesures en matière de protection de la nature ont, tout d’abord, concerné des espèces et espaces extraordinaires avant de toucher les personnes (et d’ailleurs, souvent au travers d’injonctions concernant leurs modes de vie – et donc en direction des femmes). L’environnement ordinaire a souvent été disqualifié dans les politiques de l’environnement, sous prétexte que cet environnement du quotidien était souvent urbain. La nature est souvent envisagée sous l’angle du sauvage à préserver (ou à retrouver, comme les reportages soûlants en temps de confinement intitulés inévitablement « La nature reprend ses droits » où l’on nous montre des animaux dans les rues abandonnées par les humains), et jamais d’un point de vue de care de l’environnement au quotidien.

On en oublie les services rendus par la nature ou les bénéfices que les humains retirent des écosystèmes, dits « services écosystémiques ». L’évaluation de ces derniers est souvent réalisée sans prendre en compte les inégalités de genre. Or, il est important de souligner la dimension genrée de la perception et de l’usage des services écosystémiques pour plusieurs raisons. Les rôles d’approvisionnement et donc de collecte de l’eau, du bois et autres provisions recueillies directement dans l’environnement sont essentiellement dévolus aux femmes. Dans les zones rurales en particulier et dans les zones pauvres des villes, les femmes jouent un rôle important dans l’agriculture et s’acquittent de la majeure partie des soins et travaux domestiques non rémunérés, tels que la collecte de l’eau et du bois de chauffage, la transformation des produits vivriers, la cuisine et les soins aux enfants, aux personnes âgées et aux personnes malades. Si les femmes n’ont pas accès à ces services dans leur proximité, ces tâches exigent encore plus de temps et d’efforts. Les femmes ont légalement et politiquement un moindre accès à la gestion de l’environnement

et moins éduquées souvent, elles sont considérées moins capables de prendre des bonnes décisions le concernant. En somme, les dégradations qui affectent l’environnement ordinaire et les « services » rendus par la nature contribuent mécaniquement à affecter de manière plus importante les femmes. Une des manières d’établir plus solidement cette hypothèse est certainement de désagréger les données et de voir de quelle manière les choix faits en matière d’environnement et de sa préservation dépendent des situations socio-économiques et culturelles. Ce ne sont pas juste les activités de prise en charge de et PAR l’environnement qui sont éludées, mais plus largement les dimensions de l’environnement pertinentes pour l’activité des femmes. L’environnementalisme grassroots, composé d’innovations et de mobilisations intégrées dans la production de l’environnement, est le fait des femmes dont le rôle est crucial dans cette sphère domestique étendue à l’environnement

. Les collectifs formels et informels qui participent d’une protection de l’environnement de proximité et des services écosystémiques, que ce soit dans les actions locales contre les pollutions ou dans les mouvements contre les grands projets urbains, sont largement féminisés et moins visibles que le sauvetage de la biodiversité extraordinaire, des espèces et espaces rares, qui offrent au contraire de nouveaux terrains d’aventure à une population majoritairement masculine, loin de la vie de tous les jours.

Le déni du service

Joan Tronto envisage d’emblée dans sa définition déjà citée une extension de l’éthique du care au-delà de l’humain : « Nous y incluons la possibilité que le soin s’applique non seulement aux autres, mais aussi à des objets et à l’environnement ». L’idée de care environnemental

, le soin porté à l’environnement proche, s’appuie sur le constat que l’environnement fait l’objet d’attentions qui peuvent être envisagées à partir de l’éthique du care. La notion d’attention, au sens très matériel du prendre soin, peut s’appliquer aux attitudes et aux pratiques de prise en compte de l’environnement très diverses : comportements individuels ou collectifs respectueux de l’environnement (tri des déchets, calcul et limitation de son empreinte carbone, achats alimentaires, circuits courts, consommation d’énergie, de matériaux, de biens de consommation…). Ce sont ces gestes qui sont, par la force des choses, en pratique aujourd’hui. Les itinéraires techniques et l’acquisition des savoirs de l’agro-écologie ou de peuvent être analysées de cette manière : l’observation précise et attentive des phénomènes, l’attention portée aux arrangements des cultures dans l’espace et dans le temps forment les bases de ce type d’agriculture. Plus généralement l’aménagement écologique et local de l’espace (urbanisme, architecture, paysagisme…) peut être lu comme relevant d’une forme de care avec la volonté de porter attention à l’espace proche comme au macrocosme planétaire. Alors que le mouvement environnementaliste s’est essentiellement focalisé sur les espaces et espèces emblématiques, les femmes partout dans le monde sont confrontées à la protection de cet environnement ordinaire

. Le mépris global pour les activités de care a ainsi conduit à une incomplétude de la conception libérale de la morale et de la justice, celle-ci étant condamnée à poser une hétérogénéité problématique entre la société dans sa dimension morale et ce qui la perpétue.

L’urgence véritable sera de revenir sur ce déni des « services » et des décennies qui ont ignoré et gâché les ressources naturelles et humaines qui portent l’humanité. Les recherches sur le rôle des femmes dans le travail agricole, dans la gestion des ressources ou de la biodiversité, dans la préservation des vies quotidiennes sont autant de voies pour clarifier les enjeux de justice associés aux transitions socio-écologiques, techniques et économiques et percevoir les limites d’un concept de développement essentiellement orienté vers la préservation de modes de vie du Nord fondés sur la sur-exploitation des milieux naturels… et des populations du Sud. Toutes les études menées montrent que l’empowerment des femmes contribue à la sécurité alimentaire et une gestion des terres responsable, sinon durable. Pour cela l’enjeu est encore une fois de combattre l’invisibilisation du travail de care et de soutenir la représentation des femmes dans les instances de prise de décision à tous les niveaux en cas de catastrophe.

D’autant que de nombreux rapports et travaux montrent que, du fait de leur place dans la gestion des environnements ordinaires, les femmes sont souvent les plus susceptibles d’être durement touchées en cas de catastrophe naturelle. Par exemple, l’Ouragan Katrina, qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005, a touché en priorité les femmes afro-américaines et leurs enfants. Plus de 70 % des personnes qui ont péri dans le tsunami de 2004 en Asie étaient des femmes. Au Sri Lanka, il a été plus facile pour les hommes de survivre au tsunami de 2004 parce que ceux-ci avaient l’avantage de savoir nager et grimper aux arbres, des compétences qui ne sont enseignées qu’aux garçons. En ce qui concerne l’adaptation au changement climatique, l’augmentation des sécheresses et des pénuries d’eau touchera principalement les femmes qui sont dans les pays pauvres les principales collectrices, utilisatrices et gestionnaires de l’eau. Enfin, la perte des moyens de subsistance est synonyme d’un accroissement des violences subies basées sur le genre

, question brûlante aujourd’hui. Aujourd’hui la maladie frappe certes majoritairement les hommes mais les femmes sont et seront les premières victimes de la pauvreté – massive et aussi meurtrière, selon toutes les prévisions, que la maladie.

Ainsi, penser à l’au-delà de la crise, ce n’est pas penser l’après (avec les hommes), c’est penser avec toute la société et notamment ceux et celles qui la font vivre. La révélation des inégalités de genre et du travail de care avec la crise du Covid au Nord fait partie intégrante de la longue liste d’inégalités globales de genre qui s’exacerbent en période de catastrophe. En somme, la crise actuelle est riche d’enseignements quant à la prise en compte des risques à venir, et quant à la signification de l’invisibilité des femmes et à ses conséquences pour les crises à venir.

Le souci des autres, la responsabilité, c’est bien la valeur qui se révèle aujourd’hui comme première, contre la course au profit ou l’exploitation des ressources de la planète. Le care a longtemps été considéré (et déconsidéré souvent, comme en témoignent de rituelles moqueries) comme le souci du proche, de la famille nucléaire, avec comme modèle le lien mère-enfant. On aura désormais compris, au prix du désastre actuel, qu’il est un travail, qui fait tenir le monde et notamment celui des « privilégiés »

. Et « en même temps », qui s’étonnera que la valorisation du care en situation de catastrophe, et cette responsabilité collectivement assumée, soient effacées immédiatement par des discours politiques qui visent à toujours réserver la parole et le pouvoir à ceux qui sont largement responsables de la gravité de la situation mais veulent continuer à bénéficier de leur position. Dans Parasite, le beau film coréen de Bong Joon Ho, les parasites ne sont finalement pas les pauvres qui vivotent dans les sous-sols ou tentent de tirer leur épingle du jeu au service des privilégiés ; le génie du film est de nous faire comprendre que ce sont les privilégiés eux-mêmes qui vivent au dépens et au détriment de la société entière. Il serait paradoxal que la crise du Covid-19 nous fasse oublier la leçon de la palme de Cannes – et du premier Oscar non occidental.

par Nathalie Blanc & Sandra Laugier & Pascale Molinier, le 19 mai

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Les quatre scénarios pour l’hégémonie politique du «monde d’après» Mediapart

23 mai 2020 Par Fabien Escalona et Romaric Godin

Quels seront les débouchés politiques de la crise sanitaire et du cortège de désastres sociaux à venir ? Entre restauration néolibérale, fuites en avant autoritaires et tentatives écosocialistes, exploration détaillée des futurs possibles de notre destin collectif.

En politique, avoir raison ne suffit pas. Certes, les gauches dénonciatrices du néolibéralisme et converties à l’écologie peuvent retirer de la situation une relative satisfaction intellectuelle. Après tout, la pandémie a révélé mieux que n’importe quelle canicule ou n’importe quel incendie de forêt le caractère insoutenable de notre mode de développement. Elle a mis en évidence les conséquences néfastes de la raison néomanagériale appliquée à l’État, autant que des inégalités de statut et de richesses impossibles à justifier par l’utilité sociale.

Pourtant, les hypothèses d’un maintien de l’économie politique en vigueur, voire d’une fuite en avant disciplinaire des États et des milieux d’affaires, sont tout aussi crédibles, et même davantage, que l’avènement d’une transformation démocratique, écologique et égalitaire de nos sociétés (voir les pistes dessinées en ce sens par les intervenants de notre série « Le monde d’après »). Une telle transformation risque en effet d’être empêchée par des rapports de force déséquilibrés entre groupes sociaux, et par les tactiques mises en œuvre par les élites dirigeantes afin de reproduire la passivité des populations gouvernées.

En tout état de cause, un alliage impur entre le « vieux » et le « neuf » caractérisera nécessairement l’ordre social qui émergera de la crise actuelle. Afin de mieux se repérer dans la chaotique succession des événements, il est possible d’identifier des scénarios types de l’hégémonie politique du monde d’après. Ceux qui sont esquissés ci-dessous dessinent moins des options imperméables les unes aux autres, qu’un dégradé de possibilités historiques.

Par commodité, on distinguera donc un scénario conservateur, celui d’un « néolibéralisme zombie » sous les auspices d’une droite élitaire ; un scénario de repli dirigiste et xénophobe, accompli par une droite césariste ; un scénario de résurrection sociale-démocrate, couronnant les efforts d’une gauche élitaire ; et enfin un scénario post-capitaliste et écologiste, correspondant à la victoire d’une gauche plébéienne et inclusive.

  • Scénario 1 : le néolibéralisme restauré

En apparence, le néolibéralisme aurait été une des victimes du coronavirus. Tous ses piliers, de l’austérité budgétaire au libre-échange en passant par la détermination des salaires par le marché ont été remis en cause par des dirigeants découvrant soudain les qualités de l’État-providence et de la régulation. Mais cette soudaine révélation, incarnée par les discours lénifiants d’un Emmanuel Macron citant le Conseil national de la Résistance et promettant que rien ne reviendra comme avant, pourrait bien faire long feu.

Car l’arrêt quasi complet de l’économie pendant près de deux mois va aggraver la crise d’un capitalisme déjà à bout de souffle. L’urgence sanitaire, qui exigeait un discours « de gauche » va donc être suivi d’une urgence économique qui, elle, risque bien d’appuyer un retour de la vieille logique néolibérale. Le schéma est classique : face aux incertitudes, l’heure ne serait pas à construire du neuf, mais bien plutôt à sauver ce que l’on peut de l’ordre ancien. Ce serait alors une forme de Restauration, au sens politique du terme, celle d’un retour profond de l’ancien qui, néanmoins, intégrerait les éléments de la modernité lui permettant d’assurer le triomphe dudit ordre.

Le néolibéralisme dispose des moyens de réaliser ce tour de passe-passe. D’abord, il représente l’existant, il est la forme d’être actuelle du capitalisme. Il apparaît donc comme l’élément conservateur du système. Classiquement, dans l’urgence, le premier réflexe est souvent la conservation plus que la lancée dans des expériences qui ajoutent de l’incertitude à l’incertitude. Le néolibéralisme représente donc le conservatisme capable de fédérer les craintes et les intérêts au maintien d’un certain statu quo économique. Il reste donc fondamentalement le camp du « bloc bourgeois » défini par Bruno Amable et Stefano Palombarini, mais il pourrait aussi compter sur l’agrégation de certaines peurs alimentées par le chantage à l’emploi permanent en temps de crise du secteur privé.

Il a aussi les moyens d’élargir ce soutien en se présentant comme une forme de nouveauté, comme un modèle pour l’avenir. Car les mots à la mode du moment « État », « relance», « protection » et « souveraineté » (lire notre dossier) ne lui sont pas entièrement étrangers. Le néolibéralisme n’a jamais cherché l’effacement de l’État, n’a jamais prétendu faire l’économie d’une intervention de ce dernier pour sauvegarder les marchés et le capitalisme et aider la société à entrer dans les modèles macro-économiques dominants. Il peut donc se saisir de ces mots pour défendre les mêmes intérêts qu’auparavant sous une apparence neuve.

Dans la structure idéologique du néolibéralisme, il existe déjà de forts éléments néokeynésiens. L’État peut venir corriger les déviations de l’économie de son cours normal, celui de la concurrence pure et parfaite. Lorsque l’incertitude est radicale, comme c’est le cas aujourd’hui avec la pandémie, cet aspect keynésien prend naturellement le dessus. Pour sauver les marchés et le secteur privé, la puissance publique doit intervenir massivement. Les néolibéraux vont donc naturellement défendre de vastes « plans de relance de l’activité » qui, au reste, sont ce que demande aujourd’hui un patronat effrayé par le gouffre ouvert par la crise sanitaire.

Ce rôle accru de l’État permettra de développer le thème de la « protection », notamment de l’emploi, mais il y a aussi fort à parier qu’il s’inscrira dans la défense d’une « croissance verte ». L’idée sera alors que le soutien au secteur privé permettra de financer et de soutenir les investissements de transition écologique. La politique favorable au capital deviendra alors l’essence de l’écologie, ce qui permettra éventuellement de rallier la force montante de la politique européenne, les Verts (lire notre dossier). Ce phénomène avait d’ailleurs commencé juste avant la crise sanitaire, avec notamment l’accord entre écologistes et conservateurs en Autriche.

Dès lors, le néolibéralisme sera bien une force de Restauration. Ses partisans continueront à défendre les intérêts du capital, entendus comme l’intérêt général de la société, tout en le présentant sous des formes attrayantes à une partie de l’opinion qui défendent l’intervention de l’État et la transition écologique. C’est aussi de cette manière que la Restauration de 1815 a pu gagner certains milieux libéraux : en se convertissant à l’état de droit, au parlementarisme et à une forme de liberté de la presse.

L’essence préservée du néolibéralisme

Mais quelle serait la réalité d’une telle Restauration d’un néolibéralisme étatisé et verdi ? Si le néolibéralisme modifie un temps sa stratégie en devenant plus « néokeynésien », si l’État est plus présent, la logique sous-jacente du capitalisme néolibéral ne changera pas et sera même préservée.

Car la « relance » ne suffira pas à résoudre le problème structurel du capitalisme contemporain, soumis à un ralentissement de la productivité. Depuis des années, le néolibéralisme promet de dépasser cette difficulté par les « réformes », le numérique ou l’écologie… En vain. Or, cette donnée est une force de rappel formidable pour le néolibéralisme. Elle empêchera de réellement revenir sur la mondialisation dans la mesure où cela induirait un alourdissement des coûts de production. De même, un retour sur la financiarisation de l’économie est exclu dans la mesure où il s’agit là pour le capitalisme d’un moyen de contourner ce ralentissement de la productivité. Enfin, cette donnée conduira aussi à désarmer toute demande en faveur de davantage de progressivité de la fiscalité dans la mesure où il faudra sauvegarder la rentabilité du capital et où la concurrence fiscale joue, dans ce cadre, un rôle essentiel.

Dès lors, ce nouveau néolibéralisme continuera de défendre, comme l’ancien, l’idée d’une redistribution par les entreprises via la participation aux bénéfices, au nom d’une prétendue « valeur travail ». Cela supposera que l’argent public dépensé par la « relance » soit concentré sur l’offre productive, que la fiscalité reste peu redistributive et que les capacités des salariés à peser sur le partage de la valeur ajoutée soient toujours davantage réduites.

La réaction contenue dans toute forme de Restauration se concentrerait alors sur le monde du travail. Là aussi, cette réaction sera favorisée par le chantage à l’emploi, mais elle pourra aussi s’appuyer sur le soutien à une prétendue « modernité », notamment la « numérisation » de l’économie qui, à la faveur des expériences du confinement, pourrait apparaître comme le nec plus ultra de l’évolution du travail. Or pour permettre le développement du télétravail et des emplois de plateforme, on aura recours à de nouveaux allégements du code du travail, alors même que ces formes d’emploi réduiraient, par l’atomisation du monde du travail, sa capacité de défense.

Ces futures « réformes nécessaires » qui pourraient aussi inclure des débats qui ont déjà commencé, comme la remise en cause des 35 heures, seront d’autant plus aisément « vendues » dans l’opinion que la crise économique causée par le coronavirus sera profonde et violente. Il faudra « reconstruire » l’économie et « faire des efforts » pour cette reconstruction. La nature de la crise, qui inclut un choc d’offre, sera aussi un argument pour faire accepter ces concessions au monde du travail.

Dans un deuxième temps, une fois la situation stabilisée, l’austérité semble incontournable. La pression de la dette publique conduira nécessairement à un dépeçage de l’État social et à une reconfiguration de l’État-providence. Si certains secteurs, comme la santé, pourraient être épargnés afin de prendre en compte l’effet sur l’opinion après l’épidémie, d’autres seront alors nécessairement mis fortement à contribution. Ce phénomène pourrait commencer plus tôt si la croissance est faible et si la réduction des déficits ne va pas assez vite, car l’alternative serait immanquablement une autre politique fiscale.

Mais si le néolibéralisme change de discours et peut faire certaines concessions, son essence, qui est une réponse à l’état actuel du capitalisme, reste la même. Elle vise à obtenir la discipline et la soumission dans les rangs du travail. De ce point de vue, il est même possible que les politiques soient encore plus violentes. Conformément à la tendance engagée avant la crise de 2020, le néolibéralisme pourrait donc renforcer sa fonction répressive afin de réduire les résistances à sa politique et dissimuler ses propres contradictions internes. Le moment autoritaire de l’épidémie pourrait l’y aider.

Ce scénario est sans doute un des plus probables, mais il présente des faiblesses. Il suppose d’abord que la crise économique fasse oublier les leçons de la crise sanitaire. Il n’est cependant pas certain que l’opinion accepte une nouvelle fois, comme après 2008, le retour des vieilles recettes au nom de « l’économie ».

Le recyclage tous azimuts des discours par le néolibéralisme comporte par ailleurs le risque d’une perte de substance politique qui rende les mouvements politiques néolibéraux de moins en moins crédibles. Sa grande chance, on l’a dit, est son caractère « conservateur ». Mais l’inefficacité des solutions apportées à la crise structurelle du capitalisme et au défi écologique pourrait affaiblir cette position : sauver un système « zombie », fonctionnant sur des réformes impopulaires, de la dette infinie et des promesses jamais tenues, pourrait bien ne pas représenter un projet assez enthousiasmant pour une grande partie des populations.

  • Scénario 2 : le « néo-illibéralisme », plutôt que le pur repli nationaliste

Lorsque l’utopie du marché violente trop la société, celle-ci est susceptible de réagir pour se protéger. Un tel « contre-mouvement » ne se déploie cependant pas forcément dans un sens émancipateur. C’est ainsi que l’économiste Karl Polanyi (1886-1964) rendait compte de « la solution fasciste à l’impasse où s’était mis le capitalisme libéral » dans le premier tiers du XXe siècle, en soulignant son « caractère destructeur ».

L’épanouissement des fascismes, ainsi que des régimes autoritaires et réactionnaires après la Première Guerre mondiale et la dislocation finale du système économique international, a de fait illustré que la mondialisation capitaliste pouvait être réversible, de même que la démocratie et les libertés constitutionnelles pouvaient être démantelées. Frustrations matérielles, aspiration à être protégé des désordres du monde et nostalgie d’une homogénéité nationale perdue pourraient-elles à nouveau déboucher sur des solutions équivalentes ?

Une réponse positive ferait valoir le développement substantiel, depuis quatre décennies déjà, de forces politiques nativistes à droite de l’échiquier politique. Cultivant le rejet de l’immigration et du multiculturalisme, elles dénoncent la perte de substance des nations face au « mondialisme », et jouent des ambiguïtés entre le peuple ethnique, le peuple des citoyens et le peuple des « petites gens ». Elles n’auraient qu’à fondre sur la pandémie et son cortège de drames économiques et sociaux, pour proposer la restauration d’un État fort, rapatriant au maximum ses productions et achetant la loyauté des milieux populaires par une relative redistribution, tout en redirigeant leur ressentiment vers des éléments encore plus vulnérables de la population.

La grande faiblesse de ce scénario, c’est que précisément nous ne reviv(r)ons pas les années trente. Concernant le fascisme en particulier, ses formes les plus originales sont inséparables d’un contexte de brutalisation extrême des sociétés par une « guerre civile européenne »de trente ans.Comme l’a bien résumé l’historien Éric Hobsbawm dans L’Ère des extrêmes (réédité chez Agone en 2020), le propre de « la droite fasciste » par rapport à « La droite non fasciste » a été la mobilisation des masses. « Ainsi les fascistes sont-ils les révolutionnaires de la contre-révolution », écrit-il en soulignant qu’ils « n’en appellent pas aux gardiens historiques de l’ordre conservateur que sont l’Église et le roi : bien au contraire, ils cherchent à les remplacer par un principe de direction entièrement étranger à la tradition et incarné par des self-made-men légitimés par le soutien des masses et appuyés sur des idéologies séculières, voire des cultes. »

Hormis en ex-Yougoslavie, les populations de l’espace euro-atlantique ont été épargnées par la guerre sur leur territoire depuis trois quarts de siècle. De plus, elles ont été affectées par un mouvement puissant d’individualisation des valeurs qui ne colle pas vraiment avec la réédition d’un épisode fasciste, ni d’ailleurs avec des régimes nationaux-cléricaux. Les droites nativistes contemporaines sont d’ailleurs des forces capables de se révéler relativement permissives sur la question des mœurs, pour peu que cela leur permette de stigmatiser d’autres minorités. Dans le même temps, elles sont dénuées de tout projet de transformation radical de l’ordre social : leur idéologie est projetée vers les standards culturels du passé et non pas vers le futur d’un « homme nouveau » à façonner.

Ajoutons que les dirigeants fascistes avaient pu bénéficier de la complaisance des élites bourgeoises soucieuse de liquider toute velléité de lutte des classes. Les régimes les plus confits dans la réaction, eux, se sont carrément tenus longtemps à l’écart du marché mondial, par crainte des disruptions de l’ordre social traditionnel que pourrait susciter la modernisation économique. Dans tous les cas, cela correspondait à un stade de développement du capitalisme dont l’échelle territoriale était encore essentiellement nationale, là où elle est aujourd’hui transnationale. Il y a peu de pays, aujourd’hui, où les milieux d’affaires peuvent être mis au pas ou enrôlés dans des alliances purement destinées à satisfaire des intérêts domestiques.

Une déclinaison césariste et nativiste de la gouvernance néolibérale

C’est bien le dilemme de la droite nativiste contemporaine : culturellement, ses perspectives d’alliances sont du côté des conservateurs néolibéraux ; électoralement, les options économiques impliquées par ces alliances sont peu adaptées à la loyauté de groupes sociaux qui en pâtiraient.

Contacté par Mediapart, le sociologue Alain Bihr estime que ces forces « peuvent certes parvenir à constituer, dans un État-nation donné, un bloc de classes (unissant la fraction de la bourgeoisie dont les intérêts restent essentiellement nationaux, la petite-bourgeoisie agraire, artisane et commerçante et des pans du prolétariat) autour d’un projet nationaliste. Mais, parvenues au pouvoir, [elles] seraient incapables de réaliser un pareil projet ». Le philosophe Jacques Bidet, dans « Eux » et « nous » ?, va dans le même sens : « Au-delà de la surenchère xénophobe et autoritaire », écrit-il, « [le parti du national-populisme] n’a pas de politique propre à opposer au libéralisme. Impuissant à se réaliser en nouveau fascisme, il a pour destin de rejoindre le berceau familial de la droite, ne faisant que rajeunir et radicaliser son potentiel extrémiste. »

Dans cette perspective, on aurait affaire à un scénario moins tranché qu’un rudimentaire néofascisme. Plus hybride, il correspondrait à une déclinaison césariste et nativiste de la gouvernance néolibérale. Ses protagonistes – venus de la droite classique ou radicale, ou en coproduction – continueraient de se plier aux impératifs du marché mondial mais tireraient leur légitimité d’un déplacement de la compétition politique sur le terrain culturel. Ils tenteraient d’y occuper une position nationale-identitaire, en la consolidant par un verrouillage des institutions en leur faveur. L’équilibre des pouvoirs, le pluralisme et la protection des droits fondamentaux subiraient des atteintes en invoquant les entraves à la volonté populaire.

L’hypothèse correspond au phénomène « néo-illibéral » : un mélange entre la préservation des fondamentaux du néolibéralisme (comme la mobilité du capital ou l’indépendance des banques centrales) et l’accroissement de l’autoritarisme politique. Trump aux États-Unis, Orbán en Hongrie, ou Modi en Inde en seraient les figures de proue – une bande d’hommes forts aux accents nationalistes, liés aux intérêts des grandes firmes globales, dont notamment les plateformes digitales pouvant servir leurs projets de propagande, voire de surveillance.

Si l’on s’intéresse ces exemples, mais aussi aux conservateurs britanniques ou polonais, force est de constater également la présence d’un ingrédient redistributif, et/ou un relâchement des dogmes du libre-échange et de l’austérité. La tendance est peut-être conjoncturelle et fragile, mais elle répond à l’intérêt stratégique d’éloigner les milieux populaires d’une contestation socialiste ou libérale. Elle est mise en évidence par l’économiste Ulysse Lojkine dans une contribution au Grand Continent. Reconnaissant l’hétérogénéité des cas qu’il mobilise, il décèle néanmoins « un point commun » à plusieurs gouvernements en Occident : « La combinaison de politiques favorables au capital, typiques de la droite, et de politiques hétérodoxes dirigées vers les classes populaires, qu’on croyait réservées à la gauche. »

Celles-ci ne portent en fait jamais sur la répartition du pouvoir économique, et s’accompagnent de dispositifs disciplinaires et excluants (citoyens non méritants, étrangers…), si bien qu’on ne peut les rapporter à la gauche. Mais elles témoigneraient de la recherche d’un « compromis de classe » dont les détenteurs de capitaux ressortiraient toujours gagnants, mais moins écrasants pour les citoyens appartenant à la majorité culturelle du pays, grâce à la médiation de leaders nationalistes. En temps de crise et de réduction des gains à partager, cet ingrédient pourrait cependant vite disparaître de la formule gouvernementale « néo-illibérale ».

  • Scénario 3 : un douteux renouveau social-démocrate

Un autre scénario, face à l’emballement inégalitaire, précarisant et écocide du néolibéralisme, consisterait à ce que la société se défende, mais sur un mode solidaire et coopératif, en réorientant vers ces fins les leviers de la puissance publique.

On aurait affaire à un autre compromis de classe, beaucoup plus équilibré celui-là, et fondé sur la reconnaissance d’un conflit entre capital et travail. Il aboutirait à une redistribution de richesses et de pouvoir en direction du second, tout en soumettant le premier à des normes d’intérêt général, écologiques notamment. À la tête de l’État et dans les firmes, des « dirigeants-compétents » raisonnables tiendraient en respect l’avidité des détenteurs de capitaux et de leurs fondés de pouvoir, sans remettre en cause le capitalisme en tant que tel.

Avant qu’elle ne s’abîme dans la cogestion de la mondialisation et de l’intégration européenne à partir des années 1980, la social-démocratie avait été l’agent privilégié d’un tel équilibre. Les « réformes » n’étaient alors pas synonymes de mesures douloureuses. Elles contribuaient au contraire à élargir la citoyenneté sociale, à travers un plein-emploi de qualité, des droits et des services publics nouveaux. La restauration d’un équilibre de cette nature est-elle envisageable ?

Certains feront valoir qu’entre-temps, le mouvement ouvrier lié à l’ascension des partis sociaux-démocrates les plus puissants a été vaincu. Or un tel scénario suppose des mobilisations populaires significatives. On peut toutefois imaginer que les conséquences du Covid-19 leur fourniront un terreau fertile. D’ailleurs, un renouveau de la contestation avait eu lieu avant l’épidémie, de façon certes inégale et discontinue, autour de causes sociales, démocratiques et climatiques. Depuis 2008, ont montré trois chercheurs de la Johns Hopkins University, la fréquence et la diffusion géographique de mouvements sociaux protestataires ont atteint de très hauts niveaux à l’échelle des cent dernières années.

Après tout, Polanyi remarquait dans La Grande Transformation que « ce ne sont pas des groupes ou classes isolés qui ont été à l’origine de ce qu’on appelle le mouvement collectiviste. […] En fin de compte, ce qui a pesé sur les événements, ce sont les intérêts de la société dans son ensemble, bien que leur défense ait incombé en priorité à un secteur de la population de préférence à un autre ». Dans cette perspective, de nouvelles alliances pourraient coaguler des forces sociales déjà organisées ou encore en gestation, dans un genre de « front populaire écologique » tel que l’espère François Ruffin.La proposition en circulation d’un « Green New Deal », c’est-à-dire une refonte du contrat social pour engager la transition écologique tout en protégeant les citoyens ordinaires de l’insécurité sociale, en serait la revendication phare. Elle se marierait bien avec les projets d’une fiscalité beaucoup plus progressive, et de reconstitution des droits des salariés dans l’entreprise, qui ont été défendus dans de nombreuses tribunes d’économistes et sociologues évoluant depuis plusieurs années dans une galaxie intellectuelle sociale-démocrate et écologiste, quelque peu orpheline de représentants politiques à la hauteur. Pour être cohérent, ce scénario supposerait aussi la reconstitution d’une politique publique du crédit, et la mise hors marché d’une partie de la finance pour l’empêcher de nuire et la canaliser vers des projets soutenables.

On bute cependant sur le même obstacle qu’une hypothèse « néofasciste », dans la mesure où la social-démocratie du deuxième tiers du XXe siècle pouvait compter sur une bourgeoisie ayant intérêt, ou de fortes incitations, à s’intégrer dans des compromis nationaux avec les représentants du travail organisé. Ce n’est plus le cas. D’une part, leurs stratégies d’accumulation se sont extraverties à la suite de l’épuisement endogène de l’ordre productif fordiste, qu’il serait vain de vouloir restaurer. D’autre part, l’environnement géopolitique s’est lui aussi transformé, avec la disparition du bloc communiste rival qui poussait le camp euro-atlantique à assurer un bien-être relativement partagé.

Social-démocratie : normalisation ou radicalisation ?

La logique conduirait les défenseurs d’une démarchandisation relative du travail, de la terre et de la monnaie à s’organiser à une échelle régionale plus pertinente. Les obstacles sont cependant énormes, tant diffèrent, d’un pays à l’autre, les conjonctures sociopolitiques et la position occupée dans la division internationale du travail. La configuration européenne est particulièrement adverse, puisque depuis les années 1980 au moins, les formes institutionnelles et juridiques de l’Union sont structurellement biaisées en défaveur du salariat ordinaire (lire notre entretien avec Benjamin Bürbaumer). Le renversement de ce biais, pour retrouver un cadre favorable comme pendant le second après-guerre, nécessiterait un effort particulièrement coordonné des États membres volontaires et serait vulnérable à de multiples vetos.

Même si une transposition continentale d’un compromis de classe positif était envisageable, il lui faudrait une base matérielle. Or la tendance de fond du capitalisme est à un ralentissement de ses gains de productivité, après l’exceptionnel boom des années 1950-60. Comme le relève Alain Bihr, ceux-ci « ne seraient sans doute plus suffisants pour financer à la fois la valorisation du capital (via les profits), la hausse des salaires réels et la hausse des dépenses publiques en faveur d’un vaste programme d’investissement à but social et écologique ». Sans compter qu’un tel compromis ne résoudrait pas, à terme, « la contradiction entre la nécessaire reproduction élargie du capital (son accumulation), qui ne connaît pas de limite, et les limites de l’écosystème planétaire ».Autrement dit, le spectre d’un jeu à somme nulle entre forces sociales, hyper-conflictuel, se profilerait tout de même. Or tous les milieux hostiles à une gauche élitaire mais ambitieuse, disposeraient de ressources redoutables pour la faire chuter. En effet, la défaite du paradigme social-démocrate/keynésien dans les années 1970 a débouché sur un monde où le libre-échange l’emporte sur les considérations sociales et environnementales, et dans lequel les gouvernements sont exposés en permanence aux verdicts des marchés de capitaux.

C’est ce que souligne l’économiste et philosophe Frédéric Lordon dans un de ses derniers billets. Faisant l’hypothèse de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de gauche décidé à changer les règles du jeu en faveur de la majorité sociale, il dresse la panoplie des rétorsions à attendre : grève de l’investissement et des embauches de la part du patronat, flambée du taux d’intérêt de la dette publique… L’expérience conduirait selon lui à « mesurer vraiment ce que c’est que la prise d’otages de la société entière par le capital : ou bien mes conditions ou bien je vous mets tout en rideau. Disons donc les choses comme elles sont (seront) : sabotage ouvert pour briser aussi vite que possible un gouvernement considéré (à raison…) comme un ennemi de classe ».

L’objectif d’un capitalisme coordonné de façon sociale-démocrate et écologiste a l’avantage paradoxal de ne pas apparaître utopique. Ceux qui le poursuivraient au pouvoir, s’ils ne se heurtent pas à des résistances immédiates, pourraient mettre en œuvre des mesures utiles et populaires. Au-delà du court terme ou de sa réalisation partielle, cet objectif semble pourtant illusoire pour toutes les raisons évoquées ci-dessus.

Il faut plutôt s’attendre, dans les pays bien placés dans la compétition économique internationale, à des politiques de centre-gauche poursuivant un néolibéralisme à visage humain, en réservant des compromis de classe positifs à une fraction seulement du salariat. Celle-ci pourrait y prétendre en raison de son implication dans les secteurs à la plus haute valeur ajoutée sur le marché mondial, tout en comptant pour ses besoins sur le travail dévalorisé et parcellisé du précariat des services et de la production de biens bas de gamme. On s’approcherait cependant ici d’une forme de néolibéralisme zombie aussi inclusive qu’elle le peut, et dont il ne resterait pas grand-chose en cas de crise violente.

Une autre possibilité pointerait vers le phénomène social-démocrate tel qu’il existait non pas lors de l’entre-deux-guerres et des Trente Glorieuses, mais à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, lorsque la visée révolutionnaire était encore présente en son sein. Dans le jeu à somme nulle que nous avons décrit, les partisans d’une action réformiste tireraient les conclusions de sa portée limitée, voire de son impossibilité pratique là où elle serait violemment combattue, pour envisager une refonte plus radicale de l’ordre social.

Dans la gauche radicale contemporaine, on en voit d’ailleurs les esquisses, avec la conscience qu’une sortie réelle du productivisme est indispensable, ou l’intérêt exprimé pour des idées de démocratie économique à l’intérieur des firmes. Autant de terrains que la social-démocratie historique n’a jamais osé ou voulu concrètement explorer. Si la cohérence de cette option est plus forte, sa viabilité et ses chances d’avènement se révèlent tout aussi fragiles.

  • Scénario 4 : la voie escarpée de l’écosocialisme

Face à un capitalisme poussif, déterminé à poursuivre la reproduction et l’accumulation de capital par l’exploitation du travail et/ou de la nature, la dernière option démocratique serait celle d’une « grande bifurcation » comme la défend l’économiste Jean-Marie Harribey. Elle reviendrait à rompre ouvertement avec la domination de l’économie marchande sur le reste de la société et le système-Terre.

Le bouillonnement intellectuel ne manque pas pour définir cet écosocialisme qui pourrait dépasser le capitalisme. À la différence de la fin du XIXe siècle, lorsque le marxisme orthodoxe est devenu le cadre général de la pensée de la social-démocratie (ou, du moins, celui autour duquel il fallait prendre position), les idées fusent mais aucun auteur ou corpus théorique phare ne s’est imposé. C’est à la fois une richesse, parce que les idées sont nombreuses et permettent de répondre à des situations diverses, autant qu’une faiblesse, dans la mesure où les querelles de clocher sont légion et affaiblissent la cohérence d’une pensée nécessairement complexe.

L’hypothèse écosocialiste peut cependant être décrite d’après quelques traits communs aux branches de la pensée critique engagées dans ce sens. Le premier réside dans son caractère démocratique. C’est une rébellion contre un néolibéralisme de plus en plus autoritaire et un risque de dérive néo-illibérale. C’est aussi un socialisme qui a retenu les leçons de l’échec du « socialisme réel ». Après plusieurs années, ces expériences sont désormais analysées à l’aune d’une nouvelle exigence démocratique. La libération de l’impérialisme du capital doit permettre de faire de vrais choix, et notamment celui des besoins, selon une idée portée par le sociologue Razmig Keucheyan, qui défend aussi avec Cédric Durand une planification adaptée aux temps présents.

Cette démocratie est également pensée au sein des entreprises avec le transfert du pouvoir des actionnaires (donc du capital) vers la société, représentée par les salariés et les usagers, ainsi que le propose Benoît Borrits. D’autres auteurs, comme l’économiste François Morin, qui s’inscrit davantage dans les réflexions de Thomas Piketty, peuvent proposer des solutions moins ambitieuses, notamment une égalité entre actionnaires et salariés dans les entreprises, mais avec un même objectif : briser la domination du capital par la démocratie économique, dans la pure lignée de la vieille social-démocratie du milieu du XIXe siècle qui ne cessait de réfléchir sur « l’organisation du travail », pour reprendre le titre de l’ouvrage phare de Louis Blanc. Comme si la radicalisation du camp capitaliste, en brisant le lien jugé jadis évident entre démocratie et capitalisme, faisait revivre cette exigence.

Le deuxième trait déterminant de ce nouveau socialisme, c’est qu’il doit répondre au grand défi que le capitalisme ne sait pas résoudre, celui de la transition écologique. Il ne peut donc qu’être un écosocialisme qui brise le lien avec la vieille tradition productiviste du socialisme, portée notamment par un pouvoir soviétique lancé dans une course au « développement des forces productives » (voir notre entretien avec Serge Audier). Cette fois, le socialisme doit promouvoir la sobriété.

Là encore, la question de la définition des besoins est centrale pour assurer une vie libérée du productivisme et du consumérisme, assurant la satisfaction de besoins définis en dehors de l’aliénation du rapport de production capitaliste. Certains, comme Aaron Bastani dans Fully Automated Luxury Communism (Verso, 2019), peuvent estimer qu’une fois débarrassée du superflu lié à l’aliénation, la société dispose de tous les moyens techniques pour faire vivre « luxueusement » chacun sans avoir recours à la croissance infinie imposée par le capital. D’autres plaident pour une « décroissance » dans laquelle la production serait réorganisée autour des « biens et services essentiels » afin de laisser davantage de place aux écosystèmes.

Le débat entre « anthropocène » et « capitalocène » est au cœur des divergences sur le sujet. Les tenants du premier terme estiment que c’est l’humanité prométhéenne qu’il faut contenir pour maîtriser le changement climatique, les autres que c’est le capital. C’est un débat qui déterminera en grande partie le caractère de l’écosocialisme dans ses priorités : faut-il investir dans un mode de production écologique pour assurer la sobriété future, ou réévaluer d’emblée ses besoins pour faire moins dès à présent ? La solution se situe sans doute dans un équilibre entre ces deux options.

Au-delà des correctifs, changer le mode de production

Le nouvel écosocialisme porte un intérêt central à la socialisation de la monnaie, autrement dit à la reprise en main de celle-ci pour l’utiliser dans un but utile à la société, comme évidemment la transition écologique et énergétique. Cette idée, jadis considérée comme démente par les milieux orthodoxes, est peut-être aujourd’hui la plus évidente tant la création monétaire des banques centrales a été à la fois massive et mal utilisée. La Modern Monetary Theory (MMT), soutient ainsi l’idée d’une monétisation de la dépense publique pour répondre aux besoins communs. Jean-Marie Harribey, Benoît Borrits et François Morin estiment qu’il faut carrément socialiser le système financier.

Pour financer ce qui appartient à tous, il faut une monnaie partagée par tous. C’est pourquoi la socialisation de la monnaie conduit inexorablement à la définition des communs. Cette notion, qui permet de dépasser l’opposition entre propriété privée et propriété publique, est désormais au cœur de la pensée alternative au capitalisme. Comme le souligne un des principaux spécialistes de cette question en France, Benjamin Coriat (lire son entretien à Mediapart), la crise du Covid-19 a mis en lumière le besoin de communs et l’incapacité du capitalisme néolibéral à prendre cette notion en compte. De fait, l’institution et la gestion des communs rejoignent aussi l’exigence démocratique et sa réinvention autour de prises de décision locales.

Un autre grand thème est celui que Jean-Marie Harribey appelle la « réhabilitation du travail », autrement dit l’aspect socialdu programme écosocialiste. De ce point de vue, le socialisme se distingue de la social-démocratie par un intérêt porté aux conditions de la production davantage qu’à la simple redistribution des richesses. Cela est cohérent avec ce que l’on vient de dire précédemment : si la sortie de la crise démocratique et écologique passe par la nécessité de redéfinir les besoins et d’instituer les communs, alors il serait contradictoire de fonder sa politique sociale sur la redistribution par l’impôt d’une richesse produite par le capitalisme.La question des inégalités est certes centrale, mais elle ne peut être abordée par le seul aspect correctif. Elle doit l’être en profondeur, sous l’angle d’une perte de contrôle sur la production par le producteur, autrement dit sous l’angle d’une aliénation. Le débat fiscal ne saurait donc être central pour cette vision écosocialiste. Il peut l’être dans le cadre de luttes internes au capitalisme, mais ne peut constituer un projet de société en soi. Certes, dans Capital et Idéologie (Seuil, 2019), Thomas Piketty estime qu’une redistribution agressive des richesses, notamment par l’instauration d’un « héritage » généralisé, serait en mesure de modifier la nature de la production. Mais il témoigne d’une conscience des limites d’une telle proposition en proposant également un changement de pouvoir au sein des entreprises.

Même dans ce cas, une société qui resterait dépendante de la production de richesse privée ne pourrait jamais réellement sortir de la dépendance à la croissance et du chantage du capital (chacun n’assurant sa survie que grâce à son exploitation au travail, aussi « juste » soit-elle). Si le néolibéralisme finissant creuse les inégalités et s’appuie sur une exploitation croissante des facteurs de production, c’est parce qu’il peine précisément à créer de la valeur. Briser ce système, c’est s’attaquer au système de la création de la valeur capitaliste et donc au cœur de cette création, à savoir le marché du travail.

C’est ici que les divergences sont les plus fortes au sein de la pensée critique. Pour en finir avec l’exploitation du travail, les idées sont légion et donnent lieu à des débats très vifs. Le revenu universel pourrait réduire la nécessité des hommes à vendre leur force de travail et briser le chantage à l’emploi, mais il est aussi un appel au consumérisme et une arme potentielle contre la protection sociale. La garantie de l’emploi défendue par la MMT peut aussi jouer ce rôle, en offrant de surcroît la capacité des travailleurs à se former et donc à être plus fort sur le marché du travail, ainsi que la définition des communs dont ces emplois socialisés assureront l’entretien.

Benoît Borrits objecte que ce mécanisme maintient les mécanismes de marché et crée deux classes de salariat. Il propose donc plutôt de changer le rapport de force au sein de l’entreprise en mettant fin à l’entreprise capitaliste (la « société de capitaux »). Enfin, Bernard Friot propose le salaire à vie comme mode de sortie du capitalisme, ce qui est une forme de compromis entre les deux propositions précédentes. Mais le salariat n’est-il pas l’essence même du capitalisme ? Le socialisme ne devrait-il pas, comme le proposait Marx, passer d’abord par l’abolition du salariat ?

Les limites de ces propositions sont pointées par la Wertkritik, ou « critique de la valeur ». Ce courant issu du marxisme est né en Allemagne dans les années 1980 sous l’impulsion de Roland Kurz, et est porté en France par Anselm Jappe. Pour eux, la « substance du capital » c’est le travail, sous sa double forme, concrète et abstraite qu’ils jugent indissociables en régime capitaliste. Ce travail centré sur la production de valeur permet de tout justifier, de tout produire. Pour sortir de cette logique, il faut donc en finir avec l’ensemble du système de production de valeur, L’écosocialisme passerait alors par une modification entière de la production, de la distribution et de la gestion du temps centré sur de nouvelles priorités. Dès lors, au-delà de la socialisation de la monnaie, c’est bien l’abolition de l’argent qu’il faudrait viser.

On le voit, si les divergences sont importantes et parfois profondes, si certains points ne sont pas réglés, les grandes lignes de la pensée écosocialiste sont identifiables. La crise capitaliste pourrait, en théorie, lui offrir une opportunité historique. Mais on en est encore très loin.

D’abord, si ces idées se sont diffusées, de la gauche des démocrates étasuniens à la gauche dite « radicale » en Europe, elles sont souvent intégrées de façon isolée, non systématique, dans des programmes où domine une ambition keynésienne de gestion et « d’amélioration » du capitalisme. Trente ans après la chute du Mur (lire notre série d’été), il est encore difficile de se présenter ouvertement « anticapitaliste ». Les vieux partis communistes orthodoxes qui le font restent figés dans des positions sectaires, peu perméables aux préoccupations écologistes ou de défense des minorités, caricaturées en attitudes petites-bourgeoises. Des mouvements issus du trotskysme, plus aptes à porter ces idées de façon cohérente, subsistent dans plusieurs pays mais disposent d’une audience faible ou se sont fondus dans des mouvements plus réformistes. Quant aux mouvements écologistes, ils sont fort peu à revendiquer une authentique rupture avec le capitalisme.

À ce stade, il n’y a donc pas de véhicule politique puissant à une éventuelle hégémonie écosocialiste. De ce point de vue, l’absence de pensée « centrale » pour construire une alternative constitue sans doute un handicap qui empêche une vraie visibilité dans l’opinion publique. D’autres obstacles sont considérables.

Le poids culturel du néolibéralisme, qui n’est pas qu’un paradigme économique mais aussi un mode de vie, agir comme un frein considérable à la redéfinition des besoins et au développement de communs. Néanmoins, la prise de conscience croissante du dérèglement climatique s’est accompagnée d’une suspicion envers les méthodes de « greenwashing » du capitalisme. Par ailleurs, comme on l’a relevé plus haut, les années 2010 ont été intenses du point de vue des contestations populaires. Les sociétés sont sur la défensive face au néolibéralisme et il n’est pas exclu que, faute de parti politique, ce soit des mouvements sociaux qui s’emparent des projets écosocialistes pour les porter au centre du débat public. La crise dans laquelle nous entrons, violente, structurelle et profonde, ne peut que favoriser cette prise de conscience.

Reste la question internationale. Faut-il et peut-on faire cet écosocialisme « dans un seul pays » ? Peut-on envisager un mouvement européen, et quelle stratégie le servirait le mieux ? Celle d’une désobéissance consciente aux règles de l’Union européenne pour en démanteler des structures adverses, ou la recherche patiente de coalitions en son sein pour la réorienter ? Enfin, comment inscrire un tel changement dans le cadre des relations internationales marquées par la rivalité sino-américaine et une instabilité croissante ?Ces questions sont globalement assez absentes des réflexions précitées et il s’agit d’une faiblesse pour présenter une alternative solide et crédible. Néolibéralisme restauré et néo-illibéralisme, eux, disposent déjà d’États et de réseaux. Ils peuvent dans une certaine mesure « travailler ensemble » : la Hongrie et la Pologne continuent ainsi d’être les fournisseurs de la machine industrielle allemande. Et si les régimes autoritaires ne sont pas en mesure d’imposer leur modèle à d’autres pays, ils peuvent faciliter la vie des autocrates en place.

Trouver une voie de dépassement du capitalisme, sans tomber dans un rêve autarcique ni dans une dépendance aux logiques capitalistes extérieures, reste un défi central pour construire une solution politique viable aux impasses démocratiques, sociales et écologiques du moment. Cela suppose une diffusion de plus en plus large des idées écosocialistes au niveau mondial. Mais l’heure de ce dernier scénario pourrait alors sonner trop tard, lorsque des conditions dignes d’habitabilité de la Terre auront été excessivement compromises.

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Révélations : Qwant, boulet d’État

Source : https://www.lemediatv.fr/articles/enquetes/revelations-qwant-boulet-detat-z-DwVYPzQymrJjlldr8t4g

Emmanuel Macron et la Caisse des dépôts continuent de soutenir le moteur de recherche prétendument français, censé concurrencer Google, alors qu’il fonctionne grâce à l’américain Microsoft et qu’il est mis en cause dans un rapport de la direction interministérielle du numérique. Subvention de plus de 20 millions d’euros, obligation de l’installer dans chaque administration, actionnaires sulfureux et ramifications troubles… Enquête au cœur de la start-up nation.

Ce devait être le fleuron de la French Tech, l’une des promesses les plus ambitieuses de la start-up nation : Qwant, le moteur de recherche français dédié au respect de la vie privée de ses utilisateurs, qui promettait de mener le combat contre les géants de la Silicon Valley au nom de la « souveraineté » technologique.

Fondé en 2011 par les hommes d’affaires Jean-Manuel Rozan, Eric Léandri et Patrick Constant, souvent présenté par la presse comme le « Google français », Qwant est devenu en janvier dernier le moteur de recherche officiel de l’administration française, qui l’installera par défaut sur tous ses ordinateurs. Au même moment, la Caisse des Dépôts et Consignations (bras financier de l’Etat) a décidé de réinvestir dans la start-up, faisant suite à plus de vingt millions d’euros dépensés ces dernières années.

Sur le papier, cela pourrait passer pour une success story. Mais en réalité, Qwant ne marche pas, ou mal. Ses résultats sont tirés principalement du moteur de recherche Bing, de Microsoft ; ils sont souvent datés, peu fiables, peu pertinents, limités en nombre. C’est le constat tiré par la Direction interministérielle du numérique (DINUM) dans une note confidentielle datée du mois d’août 2019, que Le Média s’est procurée. Certains éléments de cette note avaient déjà été révélés dans Acteurs publics en janvier 2020, mais elle n’avait pas été publiée dans son intégralité, comme s’y était pourtant engagé le secrétaire d’État au numérique, Cédric O.

La note a été rédigée par des agents de la direction interministérielle du numérique (alors Dinsic, aujourd’hui DINUM), assistés de confrères de l’ANSSI (l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information), du ministère des Armées et de l’École normale supérieure. Tous ont été chargés de réaliser un audit d’une journée chez Qwant, en vue de son installation sur les ordinateurs de l’administration publique. Malgré leur prudence initiale, les auditeurs pointent du doigt des failles importantes dans le service offert par la start-up, conseillant ainsi de conditionner son utilisation dans l’administration à une série de changements dans le cœur du moteur de recherche. Un avis manifestement ignoré par le gouvernement.

Suite à un second audit réalisé en septembre 2019 en l’espace de quelques heures, les inspecteurs de la DINUM recommandent finalement dans une note remaniée « la signature de la note généralisant l’installation par défaut de Qwant au sein de l’administration » car, assurent-ils alors, « Qwant [se trouve] en cours de migration de son moteur d’une première version limitée techniquement vers une nouvelle version plus aboutie ». Mais en mai 2020, cette seconde version « à l’état de prototype » au moment de l’audit n’était toujours pas mise en service.

Concernant la première version de Qwant (la seule disponible), la DINUM est catégorique : le moteur de recherche « souffre de plusieurs limitations : – une difficulté à passer à l’échelle, notamment en termes de nombre de pages web traitées ; – une difficulté à gérer un rafraîchissement fréquent des pages web déjà visitées pour en capturer les modifications ; – une impossibilité d’utiliser l’index en temps réel pour les recherches des utilisateurs ». Un motif de satisfaction toutefois : les auditeurs semblent reconnaître à Qwant sa capacité à préserver la vie privée des utilisateurs – contrairement à Google – mais rappellent que « d’autres moteurs de recherche pourraient revendiquer la satisfaction du premier critère de respect de la vie privée ». Et eux ne bénéficient pas de fonds publics…

La note s’interroge ensuite sur « l’utilisation de Bing, [le moteur de recherche de Microsoft], en sous-traitance de Qwant ». Le cœur d’un moteur de recherche, c’est son « index ». Plus un index est vaste, plus un moteur de recherche est performant. L’index de Google est par exemple bien plus grand que celui de ses concurrents, ce qui explique que l’entreprise américaine détienne à elle seule 91% du marché (en 2019), contre 2,55% pour Bing, deuxième dans le classement.

De fait, Qwant s’appuie principalement sur la technologie Bing de Microsoft pour son propre moteur de recherche. L’opacité de la relation exacte entre Bing et Qwant, et plus largement de la performance de l’index de Qwant exaspèrent les inspecteurs de la DINUM : « La situation concernant l’articulation de la capacité de recherche Web propre de Qwant avec Bing est peu claire », écrivent-ils, d’autant plus que « l’équipe constate que Qwant ne sait pas répondre précisément aux questions concernant enchaînement exact des traitements et ne sait pas quantifier son niveau d’utilisation réelle de Bing ». Les auditeurs ne peuvent pas « exclure un scénario dans lequel l’essentiel des réponses viendrait in fine de Bing ».

Entre 63% et 75% de dépendance à Bing…

Pour Qwant, qui proclame depuis longtemps que son moteur est « souverain », ces constats sonnent comme un désaveu. En annexe de la note, l’analyse technique des auditeurs se fait à la fois plus sévère et précise. Il y est relevé « des incohérences dans les durées de maintien en cache des différentes données, qui pourrait entraîner une situation dans laquelle les résultats de recherche sont composés quasi-exclusivement de résultats Bing depuis plusieurs mois ». Et d’y décrire un « fonctionnement par lots » qui souffre « de certaines limitations » et « qui [rend] par exemple difficile un rafraîchissement très régulier de certaines pages Web ».

En clair, la DINUM reproche à Qwant l’ambiguïté de fond sur la manière et l’ampleur de l’utilisation de Bing, mais également le fait que les résultats proposés par Qwant sont souvent datés – un vrai problème pour un moteur de recherche qui a l’ambition d’être utilisé par l’ensemble des fonctionnaires de l’État.

Les inspecteurs recommandent ainsi « de conditionner la signature de la note instaurant la généralisation de l’installation par défaut de Qwant à trois conditions : 1. une vérification dans les locaux de Qwant des affirmations de remise en place de l’indexeur et de la mesure de 60% de dépendance à Bing, ainsi qu’une vérification de la méthode de calcul de cette dépendance ; 2. la transmission quotidienne à la DINSIC du taux de dépendance à Bing ; 3. l’acceptation d’une clause de revoyure lors de la mise en place de la version 2 du moteur aux environs de janvier 2020 », accompagnée par « un nouvel audit » ».

Janvier 2020, c’est le moment qu’a choisi le secrétaire d’État Cédric O pour annoncer la généralisation de Qwant sur les postes informatiques de l’administration publique… alors que l’entreprise n’a toujours pas proposé une nouvelle version de son produit (pourtant nécessaire) aux internautes. Contacté par Le Média, le cabinet de Cédric O n’a pas donné suite à nos demandes d’explication, et reste étrangement silencieux.

Avant cette annonce ministérielle de janvier, les inspecteurs de la DINUM se sont en fait rendus une deuxième fois chez Qwant, en septembre 2019, pendant quelques heures. Les auditeurs mandatés semblent alors mettre un peu d’eau dans leur vin, après avoir récupéré un « indicateur d’autonomie ». Si ce dernier indique une évolution positive du recours à l’américain Bing, il est frappant de constater que les taux de dépendance de Qwant à l’égard de la société de Microsoft sont encore considérables. Ainsi, en juillet 2019, sept ans après sa création, le moteur de recherche, annoncé comme « souverain », utilisait Bing dans plus de 75 % de cas. Fin septembre, ce taux de dépendance avait baissé à 65 %. Autrement dit, près des deux tiers des requêtes web auprès de Qwant étaient encore traitées par Bing de Microsoft.

Révélations - Qwant, boulet d'État
Taux de réponse quotidien à des requêtes web faisant appel à l’indexeur de Qwant (extrait du rapport de la Dinum).

Depuis, rien n’a évolué : dans une enquête publiée en avril sur le site NextINpact, le journaliste Jean-Marc Manach a examiné la dépendance de Qwant par rapport à Bing, en constatant que le service offert est toujours lacunaire et tout aussi dépendant du géant américain. Mis à l’épreuve, le moteur de recherche souverain fournit encore des résultats datés, dirige vers des pages qui n’existent pas ou qui ne sont pas mises à jour, ou affiche des théories complotistes en tête des résultats.

Reste un véritable mystère. Malgré ses failles patentes, l’entreprise jouit depuis un certain temps d’un soutien financier régulier de l’Etat. La consécration de Qwant par le gouvernement comme moteur de recherche officiel de l’administration ainsi que le capital injecté par la Caisse des Dépôts dès janvier 2017 viennent récompenser un produit dont l’efficacité est mise en question par ces mêmes institutions.

La Caisse des Dépôts au secours de Qwant

La Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), le bras financier des pouvoirs publics, détient aujourd’hui 20% de l’entreprise et compte réinvestir prochainement. L’objectif est notamment de sortir Qwant du rouge : l’entreprise aurait perdu 10 millions d’euros en 2017, et jusqu’à 11,2 millions d’euros en 2018. En mai 2020, la société n’avait toujours pas publié ses comptes de 2018, dérogeant à toutes les règles comptables habituelles.

Interrogée, la Caisse des Dépôts et Consignations nous a répondu par mail que « Qwant, qu’elle accompagne depuis sa création, est déjà un succès. En effet, un moteur a émergé dans la durée face aux autres grands moteurs ». Une définition singulière du « succès », puisque Qwant détient 0,78% du marché en France, moins qu’Ecosia, le moteur allemand qui s’appuie sur Bing.

Plus étonnant encore, pour le bras financier de l’Etat, Qwant répond à toutes les attentes : « Les audits sont satisfaisants et permettent donc à la Banque des Territoires (groupe CDC) de renouveler sa confiance en Qwant ». Ajoutant : « L’objectif est de capitaliser sur les fondamentaux technologiques démontrés de la société […]. Qwant doit disposer des moyens d’accélérer son déploiement dans les entreprises, notamment dans les secteurs industriels sensibles ».

Mystère dans le mystère, ce nouvel engagement de la Caisse des Dépôts est assorti d’une véritable reprise en main de l’entreprise… qui ressemble à une mise sous tutelle. Éric Léandri, PDG depuis 2016, l’un des actionnaires co-fondateurs de la société depuis 2011, a été écarté de ses fonctions. Officiellement, il a pris la tête d’un « comité consultatif chargé de définir les grandes orientations stratégiques de l’entreprise ». Dans les faits, il a perdu son pouvoir, son salaire, son bureau, et sa voiture de fonction (une Tesla). Ses plus proches – de hauts cadres qui étaient décriés par le reste des salariés – ont également été poussés vers la sortie.

Qwant s’est ainsi doté depuis janvier d’un « conseil de gouvernance » présidé par Antoine Troesch, directeur de l’investissement de la Banque des Territoires, l’une des directions de la CDC. Pour remplacer Léandri, la Caisse a choisi l’ancien directeur général adjoint, Jean-Claude Ghinozzi, un ancien cadre de… Microsoft : « J’ai rejoint Qwant alors que j’étais dans un grand groupe technologique [Microsoft, NDLR], justement pour travailler sur une alternative souveraine, centrée autour du respect de l’utilisateur et de sa vie privée », déclarait-il à Libération.

Dans le cadre de cette enquête, Le Média a tenté sans succès de rencontrer le nouveau dirigeant. Qwant n’a pas souhaité faire davantage de commentaires quant à sa situation financière et ses relations avec son actionnariat, tout en soulignant que « les audits réalisés depuis l’été dernier » ont « démontré notre capacité à développer notre indépendance technologique ».

En réalité, cela faisait plusieurs mois que certains actionnaires de la start-up essayaient par tous les moyens de remplacer Eric Léandri, tout puissant patron depuis 2016. Car l’année 2019 n’avait pas été tendre en termes de couverture médiatique. Différents médias, du Figaro au Canard Enchaîné, avaient relaté les difficultés de la start-up et pointé les responsabilités de la direction, accusée d’un style de management discutable.

La CDC, le bras financier de l’Etat qui a investi depuis 2017 plus de 20 millions d’euros dans le projet, commence alors à s’interroger sur le management interne ou les salaires dispendieux des cadres dirigeants, selon le site d’information La Lettre A. Mais le véritable coup de tonnerre est sonné par Mediapart, qui révèle qu’Eric Léandri faisait l’objet, jusqu’à la fin 2016, d’un mandat d’arrêt européen dans le cadre d’une enquête au sujet d’une escroquerie en Belgique. Interrogé peu de temps après par le site Clubic, Léandri préfère évoquer un complot contre son entreprise : « Il y a des gens qui sont allés très loin pour nous déstabiliser, je vous le confirme. Je sais qui et à quel poste, mais je ne peux pas en dire plus ».

Des patrons « protégés au plus haut niveau »

Suite aux alertes dans la presse, une bataille s’enclenche à l’intérieur de l’institution financière entre les pro et anti-Léandri : « La révélation qu’il a eu par le passé un mandat d’arrêt européen contre lui a fini par le décrédibiliser totalement au sein de la direction de la Caisse », analyse un ancien salarié. À la manœuvre, Olivier Sichel, un inspecteur des Finances, ex-PDG de Wanadoo (l’ancienne filiale internet de France Telecom), nommé directeur général adjoint de la Caisse en décembre 2017, et devenu également le patron de la Banque des Territoires. Le même Sichel qui « dès 2017, [alors qu’il était à la CDC, NDLR] a poussé à fond Qwant », selon un ex-conseiller de Mounir Mahjoubi, ex-secrétaire d’Etat au numérique…

Quoi qu’il en soit, à l’automne 2019, c’est lui qui mène la bataille contre Léandri au sein de la Caisse des Dépôts : « Dès que Sichel a dit qu’il fallait débrancher Léandri, il y a eu une levée de boucliers du côté des pouvoirs publics. Il y a eu des pressions sur la Caisse. Au plus haut niveau, on a beaucoup aidé le patron de Qwant. Il a de vraies protections. La consigne était qu’il fallait protéger le soldat Léandri. La Caisse devait donc lui trouver une sortie honorable, mais il n’y mettait pas du sien, ce qui nous a rendu la tâche encore plus ardue », nous confie un proche d’Olivier Sichel.

« La Caisse a brandi un véritable ultimatum, en conditionnant sa nouvelle aide au départ de Léandri de la direction de la société », analyse un ex de Qwant. L’action d’Olivier Sichel contre Éric Léandri en a froissé plus d’un au sein même de la Caisse des Dépôts où Qwant bénéficie de soutiens en interne. Au point qu’une note confidentielle, produite au sein de la direction, et synthétisant un scénario de sortie pour Léandri, a fini par « fuiter » auprès de Qwant. Preuve supplémentaire qu’Eric Léandri et son compère Jean-Manuel Rozan disposent de réseaux et relais puissants.

D’ailleurs, depuis qu’ils ont co-fondé Qwant, les deux associés historiques n’ont jamais lésiné sur les symboles de puissance. Plutôt que d’opter comme n’importe quelle autre start-up pour des locaux modestes dans les arrondissements parisiens à la mode du 10ème ou 2ème, ils ont préféré s’installer luxueusement au 7, rue Spontini dans le 16ème arrondissement, juste à côté du palace parisien le Saint James (où ils avaient leurs habitudes), à deux pas de l’avenue Foch et de la porte Dauphine. L’immeuble de verre de cinq étages où loge Qwant, pour 100 000 euros par mois, appartient en réalité à la Fradim, une société immobilière possédée par la famille Hariri, très proche de Jacques Chirac. Mais pour Qwant, ces locaux ostentatoires (et bien trop coûteux pour une jeune société qui vit sous perfusion d’investissements publics) vont bientôt faire partie du passé : à la Caisse des Dépôts, Olivier Sichel a donné l’ordre à Jean-Claude Ghinozzi d’y mettre un terme. Le prochain déménagement des locaux parisiens de Qwant est donc d’ores et déjà acté.

En réalité, au cœur de l’Etat, le dossier Qwant est devenu si sensible que chacun tente aujourd’hui, par tous les moyens, de se dédouaner de ses propres responsabilités. Un vrai changement. Car ces dernières années, la Macronie s’est particulièrement investie pour soutenir cette société qui devait représenter la success story de la start-up nation. « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une », avait affirmé le futur président Emmanuel Macron en avril 2017 dans la dernière ligne droite de sa campagne, suscitant les espoirs de nombreux entrepreneurs du numérique.

Depuis, le chef de l’État n’a pas manqué une occasion de promouvoir le capitalisme numérique à la française : présence au salon Vivatech organisé chaque année à la porte de Versailles par Les Échos (dont le propriétaire est Bernard Arnault) et Publicis, promotion du label « French Tech » par l’État, visites à la « station F », ce lieu parisien créé par le milliardaire Xavier Niel, censé accueillir des centaines de start-up…

Mais le premier signe tangible d’une symbiose entre la Macronie et Qwant est un tweet d’Emmanuel Macron lui-même le 14 avril 2015, alors qu’il est ministre de l’Économie de François Hollande : « Bravo au nouveau @Qwantcom ! Un Google français en marche ». Une fois à l’Elysée, ses troupes continuent de soutenir à toute occasion Qwant.

Le 14 juin 2018, les ministres Bruno Le Maire et Mounir Mahjoubi se déplacent ainsi à l’inauguration des nouveaux locaux de la société dans le 16ème arrondissement, à deux pas de la très chic avenue Foch : « Le résultat, il est là. Il y a un moteur de recherche, français. Il y a une entreprise digitale française de premier plan, et demain, il y aura une entreprise européenne digitale de premier plan, et c’est essentiel à nos yeux », lance Le Maire devant le PDG d’alors, Eric Léandri, tout sourire

Au début du quinquennat, Éric Léandri « était tout le temps fourré à l’Elysée », selon un ancien salarié de la société. Le PDG de Qwant a d’ailleurs participé à plusieurs voyages officiels à l’étranger, dont celui d’Emmanuel Macron en janvier 2018 en Chine. Un peu plus tard, en octobre 2018, Léandri donne la réplique au chef de l’Etat lors d’une visite de ce dernier à la station F. En octobre 2018, le ministre Bruno Le Maire réitère ses compliments à l’égard de Qwant.

De son côté, l’associé d’Eric Léandri, le financier Jean-Manuel Rozan, n’a jamais caché sa sympathie pour le président de la République, au point d’écrire un livre en son hommage : « Macron maillot jaune », sa réponse personnelle aux Gilets Jaunes.

Forcément, en mai 2019, c’est au tour du nouveau secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O – auparavant conseiller à l’Elysée, chargé des participations publiques et de l’économie du numérique, ancien trésorier d’En Marche ! pendant la campagne – de soutenir explicitement Qwant lors du salon Vivatech, en le présentant comme « le seul [moteur de recherche] capable de répondre aux attentes du gouvernement ».

C’est dans ce climat triomphal que tombent les premières révélations des journaux sur le management de Qwant. Pour ne rien arranger, au même moment, un petit entrepreneur du numérique, Marc Longo, fondateur dirigeant de l’Annuaire Français, critique ouvertement sur Twitter le service proposé par Qwant, contestant à de multiples reprises sa qualité de moteur de recherche souverain, révélant pour la première fois sa dépendance à Bing.

Marc Longo en était même arrivé à écrire aux parlementaires en mode lanceur d’alerte. Ses multiples prises de position lui ont valu d’être poursuivi en 2019 par Qwant au tribunal de commerce de Paris pour « dénigrement ». En appel, les poursuites contre Longo ont finalement été abandonnées. Entre temps, le journaliste d’investigation Jean-Marc Manach, spécialisé dans le numérique, qui a mené plusieurs enquêtes de fond dans lesquelles il démontre les insuffisances de la technologie Qwant, a subi de nombreuses pressions comme il le relate dans NextINpact.

Un actionnariat qui ressemble au bottin mondain

Des entrées à l’Elysée, des événements de communication avec des ministres… Décidément, Eric Léandri et Jean-Manuel Rozan ne sont pas deux entrepreneurs comme les autres. C’est qu’ils disposent de réseaux puissants.

L’étude de l’actionnariat de Qwant confirme toute l’étendue du carnet d’adresses du duo : un vrai bottin mondain de la politique et des affaires. Parmi les personnalités à avoir investi dans la société à travers les holdings Angels 1 & 2 – créées en janvier 2017 juste après la décision de la Caisse des Dépôts d’y investir alors 15 millions d’euros -, on trouve ainsi Thierry Gaubert, conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, un acteur clé du « dossier Karachi », ce système de rétrocommissions sur des contrats de sous-marins vendus au Pakistan et de frégates destinées à l’Arabie Saoudite, système que la justice soupçonne d’avoir permis le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995.

Par le passé, Thierry Gaubert avait ses entrées à la Caisse des Dépôts. De 2007 à 2011, l’homme d’affaires a même été administrateur de Icade, sa filiale immobilière. Selon les journalistes Martine Orange et Laurent Mauduit de Mediapart, l’ami de Nicolas Sarkozy y aurait joué un rôle lors d’obscures opérations financières. Au conseil d’administration de cette filiale de la Caisse, Gaubert côtoyait plusieurs personnalités qui deviendront bien plus tard des proches d’Emmanuel Macron : Augustin de Romanet, alors PDG de la Caisse des Dépôts et aujourd’hui PDG d’Aéroports de Paris (ADP), Serge Grzybowski, alors PDG d’Icade, et aujourd’hui directeur de l’immobilier d’ADP, ainsi que Agnès Pannier-Runacher, alors directrice adjointe et des finances de la Caisse des Dépôts, et aujourd’hui secrétaire d’Etat auprès de Bruno Le Maire.

À l’origine, Agnès Pannier-Runacher est l’un des discrets piliers d’En Marche. Référente du mouvement dans le 16ème arrondissement de Paris, cette inspectrice des finances passée par HEC connaît très bien Alexis Kohler, le tout puissant secrétaire général de l’Elysée, et le plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron : ils sont tous les deux issus de la même promotion Averroès de l’ENA. Mais Pannier-Runacher est également proche de l’équipe de Qwant : elle a même organisé à l’été 2019 une réunion de la section d’En Marche du 16ème arrondissement dans les locaux parisiens de la société.

Thierry Gaubert fut également le proche conseiller de l’ancien patron des Caisses d’Épargne, Charles Milhaud, lui aussi soutien de Nicolas Sarkozy. En juillet 2008, c’est d’ailleurs le groupe Caisse d’Épargne qui rachète Trustmission, une société spécialisée dans l’envoi sécurisé de documents, qu’Éric Léandri dirigeait depuis 2005. D’abord comme directeur-adjoint puis comme président, il assure alors « la conception et réalisation de la plate forme de dématérialisation à valeur probante », ainsi que la « revente au groupe Caisse d’Epargne Banque Palatine », comme l’indique son CV personnel que Le Média s’est procuré.

Parmi les autres actionnaires présents dans la holding Angels 2, on trouve aussi l’ancien producteur de télévision Claude Berda (le B du groupe AB Productions, créateur d’Hélène et les Garçons), via sa holding luxembourgeoise CB Lux. Berda avait participé en octobre 2016 à un dîner de levée de fonds pour Emmanuel Macron organisé chez Marc Grosman à Uccle, la banlieue chic de Bruxelles, autre actionnaire de Qwant et fondateur de la marque Celio.

D’autres personnalités, pourtant bien éloignées du monde de la « tech » ou de la « start-up nation » ont aidé Qwant en devenant actionnaires comme l’ancien ministre Philippe Douste-Blazy, un ami proche de Jean-Manuel Rozan et un soutien d’Emmanuel Macron en 2017, mais également l’homme d’affaires Franck Ullmann-Hamon, administrateur du magazine Marianne, le grand financier Michel Cicurel, ancien président de la Compagnie financière de Rothschild, ou encore le banquier genevois Robert Pennone, via la GS Banque SA (devenue One Swiss Bank), spécialisée dans « la navigation fiscale », c’est-à-dire les « structures légales déclarables qui permettent d’alléger la charge fiscale ».

« Robert Pennone, à l’origine, c’est LE réviseur bancaire de Genève, c’était les yeux du régulateur, tout le monde le connaît, il est passé aujourd’hui côté business. Je pense que GS Banque a dû porter des actions de Qwant pour un tiers qui ne souhaite pas apparaître… », nous explique un initié du petit monde bancaire de Genève. Pennone est en tout cas un proche de l’avocat Thierry Ulmann, qui a eu pour client le cabinet panaméen Mossack Fonseca, contraint à la fermeture en mars 2018 suite aux révélations des Panama Papers, et qui est l’ami d’enfance d’un autre avocat genevois, Christian Fischele, un temps administrateur de l’une des sociétés d’Alexandre Djouhri, comme l’expliquent les journalistes Simon Piel et Joan Tilouine, dans leur livre l’Affairiste. Cette Genève si secrète…

Qwant sauvé par Alex Springer et Emmanuel Macron

C’est qu’à l’origine Jean-Manuel Rozan est né dans la cité helvétique, haut lieu du système bancaire international. Après des études à Paris, c’est à New York, au beau milieu des années 1980 et de l’argent-roi, qu’il navigue entre la finance et la jet set, y ouvrant durant quelques mois le restaurant « la Coupole » (en référence à la célèbre brasserie parisienne), puis devient trader à Wall Street, notamment pour la puissante banque Indosuez.

Au tout début des années 1990, Rozan rejoint Paris et la banque Duménil-Leblé, dirigée par le banquier Alain Duménil, avant de lancer sa propre société de conseil en finance. À cette époque, il fait la rencontre de Vincent Bolloré qui commence à construire son empire. Si ses réseaux sont principalement dans la finance, sa véritable passion reste l’équitation. Cavalier émérite, il pratique le saut d’obstacles en compétition. Habitant en pleine forêt de Fontainebleau, à deux pas du village de Barbizon, cet éleveur de chevaux a également ses habitudes du côté de Deauville, où habite Thierry Gaubert, et de la Normandie, où se trouvent de nombreux haras. Bien loin du profil d’un génie en informatique de la Silicon Valley…

Justement, quand Jean-Manuel Rozan et Éric Léandri cofondent Qwant en 2011, les premiers temps sont durs. Les deux hommes se sont rencontrés trois ans plus tôt, quelques temps après la vente de Trustmission à la Caisse d’Épargne. Rozan, le financier, s’allie alors avec Léandri, l’ingénieur (selon son CV, le businessman a obtenu un diplôme d’ingénieur en télécom au début des années 1990).

S’attaquer au marché des moteurs de recherche où Google est en position de monopole, le challenge n’est pas mince. D’autant qu’à ses débuts, la start-up française se cherche encore un marché de niche : « Dès 2013, Qwant est sur le point de crever, nous rapporte d’ailleurs un ancien de la boîte. Rozan et Léandri essayent tout pour sauver leur mise de départ. C’est alors qu’arrive l’affaire Snowden, les thématiques de la vie privée et de la souveraineté numérique commencent à s’imposer dans le débat public, notamment en Allemagne, où le plus important groupe de presse du pays, Axel Springer, a commencé sa croisade contre Google. C’est seulement à ce moment-là que Rozan et Léandri vont se positionner sur ces thématiques, et ça va finir par payer : Axel Springer décide presque miraculeusement d’investir 5 millions d’euros dans l’aventure ». Cette année-là, Rozan, alors PDG de Qwant, promet aux médias la production prochaine d’un nouveau moteur de recherche d’une quinzaine de langues dans 30 pays.

Ce n’est qu’un mirage. « Ces gens-là ont d’abord voulu faire un coup financier », maugrée un ponte de la « tech » française. « À l’époque, Qwant a table ouverte dans toutes les institutions, à l’Assemblée Nationale, au ministère de la Défense, à la Région Île-de-France… », se souvient un ancien conseiller ministériel sous le quinquennat Hollande. Rozan et Léandri déploient effectivement un lobbying particulièrement insistant auprès des pouvoirs publics tout au long du quinquennat de François Hollande. Le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, est approché, mais aussi le cabinet de Fleur Pellerin, secrétaire d’Etat au numérique sous Ayrault… sans grand succès. La banque publique d’investissement concède toutefois en 2014 une modeste subvention de 450 000 euros.

À peine un an plus tard, Qwant se retrouve de nouveau tout proche d’un dépôt de bilan. Entre 2014 et 2015, le chiffre d’affaire de l’entreprise baisse ainsi de 91,5 %, passant de 1,2 million d’euros à un très modeste 101 800 euros.

Comme dans les plus belles histoires, alors que tout semblait perdu, Rozan et Léandri voient leurs espoirs de lobbying enfin exaucés. Le ministre de l’Économie de l’époque Emmanuel Macron et son équipe prennent fait et cause pour Qwant. La nouvelle secrétaire d’Etat au numérique, Axelle Lemaire, bien qu’entretenant de très difficiles relations avec Emmanuel Macron, est obligée de suivre l’impulsion donnée par le ministre de l’Économie. Au plus haut niveau de l’État, Qwant a alors le vent en poupe. Sollicitée à plusieurs reprises au cours de cette enquête, l’ancienne secrétaire d’État, travaillant aujourd’hui pour le cabinet de conseil Roland Berger, n’a pas donné suite à nos appels.

En avril 2015, l’élection présidentielle est encore loin, mais Emmanuel Macron se positionne déjà du côté du camp des start-up pour se donner une image de « modernité ». Le jeune ministre de l’Économie affirme, en compagnie de son homologue allemand, Sigmar Gabriel, une vision commune qui vise l’émergence de « champions » européens capables de concurrencer les GAFA. Le « défi, c’est de faire croître ces acteurs pour en faire des champions », affirme alors le patron de Bercy. L’effet du soutien d’Emmanuel Macron pour Qwant est immédiat : dès l’automne, la start-up signe un accord avec la Banque européenne d’investissement, lui donnant accès à un prêt de 25 millions d’euros.

À la même période, un entrepreneur français, Eric Mathieu, fondateur de la société Xilopix, propose lui aussi un moteur de recherche à la française, dénommé Xaphir. Il multiplie alors les rendez-vous auprès des responsables économiques et politiques pour récupérer des investissements, sans succès. Manquant de fonds, Xilopix sera racheté pour une bouchée de pain (200 000 euros) par Qwant en 2017.

Amer, Eric Mathieu est aujourd’hui convaincu que l’aide publique dont a bénéficié son concurrent a empêché le développement de son entreprise : « En 2016, alors qu’on cherchait de nouveaux investisseurs, Qwant est devenu un moteur de recherche franco-allemand avec le soutien de François Hollande et Angela Merkel. Les organismes publics comme la Caisse des Dépôts ou la Banque européenne d’investissement ont misé sur Qwant. Cela a refroidi nos associés. Cela a tué Xilopix. Pourtant, nous avons réussi à sortir Xaphir en mai 2017. Mais nous n’avions plus de cash pour continuer. […] J’ai refusé de vendre la technologie de Xilopix à des Chinois comme Ali Baba. Car j’ai toujours voulu faire un moteur de recherche souverain pour la France et l’Europe. Qwant a repris le site d’Épinal et les effectifs. Mais des 35 personnes de Xilopix, il ne reste plus que deux ingénieurs », explique-t-il dans les colonnes de Vosges Matin.

Tropisme africain et réseaux corses d’Eric Léandri

Que pouvait bien peser un petit entrepreneur comme Éric Mathieu, installé à Épinal, face aux réseaux de Jean-Manuel Rozan et Eric Léandri ? Énième trace d’un poids politique hors mesure. Et qui commence à donner le vertige.

Fin 2016, Rozan passe les commandes à Léandri à la tête de Qwant. « À un moment donné, fort de ses soutiens au cœur de l’Etat, Léandri s’est senti intouchable », témoigne un acteur de l’époque. Pourtant, malgré ses connexions au plus haut niveau, la direction de Qwant n’arrive pas à intéresser les industriels français : « En réseautant dans la Macronie, Léandri et Rozan ont eu accès à de grands patrons, mais jamais ces gens n’ont investi un seul centime », constate un initié.

Plusieurs réunions sont organisées entre Qwant et les cadres du groupe Bolloré, mais ces dernières ne débouchent sur aucun projet concret. En 2017 est aussi sollicité l’un des papes de la « tech » française, Xavier Niel, propriétaire de Free, alors proche d’Emmanuel Macron… Peine perdue, le magnat ne donne pas suite : « Xavier a un avis très réservé sur Qwant », nous confie l’un de ses proches.

« Léandri se prenait pour un PDG du CAC 40 alors que sa boîte faisait péniblement 5 millions d’euros de chiffre d’affaires », raille aujourd’hui un ancien salarié qui se souvient par ailleurs que « Léandri avait toujours mille projets en parallèle, ça partait souvent dans tous les sens, il a même voulu se lancer dans le téléphone chiffré ! Même si tous ces projets n’aboutissaient pas forcément, cela lui permettait d’avoir des liens avec tout l’écosystème du numérique français. Résultat, ils sont bien peu à avoir ouvertement critiqué Qwant, alors qu’ils sont nombreux à être réservés sur la technologie proposée ».

Le passé d’Eric Léandri brasse large et s’étend de la Corse à l’Afrique. Le businessman y a longtemps travaillé, notamment au Rwanda, pour une entreprise informatique indienne. Mais sur son CV, on ne trouve pas trace de ses pérégrinations passées, même si sa holding personnelle fleure bon l’aventure puisqu’elle s’appelle la Léandri Mining Corporation. C’est en Afrique qu’il fait la connaissance d’un compatriote corse, Philippe Micaelli, spécialisé dans la cybersécurité. Via sa société Vesco (l’homme est originaire de la commune de Vescovato, proche de Bastia en Haute-Corse), cet ancien militaire, parrain de l’un des enfants d’Eric Léandri, investira un million d’euros dans Qwant, et deviendra même le directeur du « business development ».

En Corse, Eric Léandri connaît beaucoup de monde. Il est proche d’un autre entrepreneur du numérique, Pierre Noë-Luiggi, l’ancien PDG d’Oscaro.com, le numéro 1 des pièces détachées sur internet. Il a également fait en sorte d’installer la filiale Qwant Music à Ajaccio, permettant à la start-up de bénéficier des fonds européens de développement régional (Feder) à la hauteur de deux millions d’euros. Eric Léandri a grandi dans la préfecture de la Corse du Sud. Son père Jean-Paul fut employé à l’Eden Roc, un grand hôtel situé route des Sanguinaires, qui a appartenu à Jean-Jé Colonna. Son oncle était Christian Léandri, un ex-policier tombé dans le banditisme et assassiné en 1990.

À Ajaccio, Léandri soigne donc particulièrement ses relations publiques en multipliant les sponsorings d’équipes de sport : 30 000 euros pour une équipe de hand, 70 000 euros pour une équipe de volley, mais surtout près de 100 000 euros pour le club de foot GFCA, le Gazélec d’Ajaccio, considéré par les services de police comme proche de la « bande du Petit bar », qui a aujourd’hui la haute main en Corse du Sud, comme le révélait en juillet dernier une enquête de l’ÉquipeDésormais, l’actuelle direction de Qwant conteste l’existence de tels contrats de sponsoring. En 2019, les joueurs du Gazélec ont pourtant arboré le logo du moteur de recherche sur leurs maillots, et ont même visité les locaux parisiens de la société un an plus tôt.

Quand il dirigeait Qwant à Paris, Eric Léandri n’hésitait pas ainsi à sur-jouer de ses origines corses vis-à-vis de ses salariés. En témoigne cette scène : en juin 2019, le patron convoque tous les collaborateurs parisiens au 5ème étage dans la grande salle de réunion de la société : il est persuadé que certains d’entre eux parlent à la presse.

Quelques mois plus tôt, comme le révèle Jean-Marc Manach dans l’une de ses enquêtes, lors d’une réunion de recadrage rassemblant une quarantaine de salariés, le même Éric Léandri présenta un schéma PowerPoint pour expliquer « comment ça se passe chez moi en Corse au sujet de la confiance : un meurtre a été commis, il y a deux suspects : SUSPECT 1, SUSPECT 2. Si SUSPECT 1 balance SUSPECT 2 à la police, SUSPECT 2 va en prison et quand il sort il se venge et tue SUSPECT 1 », et vice-versa. A contrario, si « aucun des deux ne balance l’autre à la police, personne ne va en prison et tout le monde est content. Donc moi bien entendu je veux que ce soit comme ça entre nous », concluait le président. Selon des proches de l’ancien directeur général, il s’agissait alors d’une plaisanterie. Ambiance…

Mais le grand ami d’Eric Léandri, c’est Paul Marcaggi. Il possédait il y a une quinzaine d’années un cabinet médical à Ajaccio et était employé par la police nationale comme légiste en Corse-du-Sud. C’est lui qui est intervenu le soir du meurtre du préfet Claude Érignac, le 6 février 1998, puis qui a avancé l’hypothèse que le tueur devait être de grande stature – donc plus grand qu’Yvan Colonna, le tueur présumé – avant de revenir en partie sur ses déclarations.

Après son départ de la police, Marcaggi s’est lancé dans les affaires, notamment en Chine et en Afrique. Dans l’Empire du milieu, il a fondé WEI World, un cabinet de consultants à Pékin, et il a co-fondé Eusino, à Suzhou, près de Shanghai, avec Qian Wang, un ancien responsable commercial du groupe Airbus. C’est tout naturellement qu’Eric Léandri lui a proposé de diriger Qwant China, représentant Qwant en Asie. En 2019, Éric Léandri est d’ailleurs revenu en Chine pour essayer de trouver des fonds, sans succès.

Pour autant, l’action de Paul Marcaggi a-t-elle finalement permis à Qwant de disposer de soutiens chinois ? Fin mars, en pleine crise sanitaire du Covid-19, il a été annoncé que Qwant allait équiper par défaut l’ensemble des téléphones proposés par le géant chinois Huawei en France, en Allemagne et en Italie. Les deux entreprises se connaissent bien : à ses débuts, Qwant, « moteur souverain », ne s’est pas gêné pour utiliser des serveurs Huawei !

C’est en tout cas Paul Marcaggi qui permet à Éric Léandri de rencontrer l’année dernière Bernard Squarcini, le « squale », l’ancien grand patron du renseignement intérieur sous Nicolas Sarkozy (il a dirigé entre 2008 et 2012 la DCRI, fusion d’une partie des RG et de la DST). À l’époque, Eric Léandri tente de savoir qui cherche à lui nuire à la tête de Qwant. Pour défendre ses intérêts ainsi que ceux de Qwant, il va s’adjoindre les services de la grande avocate Marie-Alix Canu-Bernard, compagne d’Ange Mancini, ancien coordonnateur national du renseignement (CNR) sous Sarkozy (et au début du quinquennat Hollande), également proche de Bernard Squarcini. Côté politique, Léandri peut également compter sur l’aide du député François Pupponi, l’ancien maire de Sarcelles, ex-lieutenant de Dominique Strauss-Kahn. [MAJ 20/05 : Monsieur Pupponi précise « n’être jamais intervenu pour Qwant » et « avoir rencontré Monsieur Léandri deux fois par des amis communs ».]

Un lobbyiste proche de Benalla et Macron

Pour faire valoir leur point de vue auprès des pouvoirs publics et des milieux d’affaires, Eric Léandri comme Jean-Manuel Rozan vont également faire travailler de nombreux lobbyistes, comme Léonidas Kalogeropoulos, ou l’ancien haut diplomate Gérard Errera, également conseiller du fonds d’investissement américain Blackstone… Eric Léandri reçoit aussi le soutien de son ami Laurent Bourrelly, un temps conseiller chez Qwant, installé en Andorre – un geek qui aime écrire sur le blanchiment d’argent. « Une partie des fonds de Qwant est en fait partie en lobbying ! », déplore un salarié de l’équipe actuelle. En septembre 2017, la start-up avait ainsi recruté Léonard Cox, l’ancien chef de cabinet de Pierre Gattaz au Medef, pour 159 000 euros brut, pour s’occuper des « affaires publiques ». Pour le même salaire annuel, Qwant recrute un an plus tard Sébastien Ménard comme « conseiller en stratégie ».

Sébastien Ménard connaît bien les rouages politico-administratifs pour avoir travaillé par le passé dans les cabinets de droite de Renaud Dutreil et de Roger Karoutchi. Mais si Qwant l’a recruté, c’est que le jeune homme s’est très tôt investi dans l’aventure présidentielle d’Emmanuel Macron, n’hésitant pas à présenter l’ancien ministre de l’Économie comme un « ami ». En 2016, Ménard travaillait auprès de Patrick Toulmet, patron de la Chambre des Métiers de Seine-Saint-Denis à Bobigny, autre figure d’En Marche !, proche de Brigitte Macron, et propulsé depuis délégué interministériel au développement de l’apprentissage dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

C’est à la Chambre des métiers de Bobigny qu’Emmanuel Macron avait annoncé sa candidature présidentielle en novembre 2016. C’est justement durant la campagne que Sébastien Ménard se rapproche d’Alexandre Benalla, et de son comparse Ludovic Chaker, premier salarié d’En Marche responsable des meetings, et actuellement toujours chargé de mission à l’Elysée auprès du chef d’état-major particulier. En juillet 2018, l’acteur Tom Cruise, scientologue revendiqué, sera présenté au couple Macron à l’Elysée, en présence d’Alexandre Benalla. Deux jours plus tôt, l’ancien responsable de la sécurité de la campagne Macron était présent avec Sébastien Ménard et Ludovic Chaker à la soirée organisée à la Tour Eiffel avec toute l’équipe du film Mission Impossible : Fallout. 

Les réseaux de Sébastien Ménard, devenu proche de Jean-Manuel Rozan, sont multiples : en plus de la politique, il a fait en effet ses premières armes en télévision en devenant le directeur général de Mistral Production (qui avait la franchise du jeu Intervilles). Il est aussi très proche de Bernard Chaussegros, ancien patron d’Euromédia (ancienne boîte de plateaux télés), désormais consultant auprès de Vincent Bolloré, mais également de Gérald Brice-Viret, patron de Canal + (depuis la prise de contrôle par Bolloré), avec qui il partage de nombreux amis au Maroc.

C’est en puisant dans son carnet d’adresse que Sébastien Ménard organise pour Eric Léandri un voyage en Russie, ou lui permettra d’intervenir en juin 2019 au Sénat sur la… souveraineté numérique.

Les réseaux de Qwant sont donc complexes et multiples. Leurs méandres au cœur même de la Macronie interrogent aujourd’hui sur le soutien que l’État et le gouvernement ont apporté à cette start-up depuis tant d’années. Pour quelles raisons le secrétaire d’État au Numérique, Cédric O, n’a-t-il pas souhaité expliquer au Média sa décision de placer l’ensemble des ordinateurs de l’administration et même des sociétés publiques sous Qwant ? Pourquoi un tel silence ? Les liens du passé seraient-ils devenus à ce point encombrants ?

Depuis le départ d’Eric Léandri de Qwant en janvier 2020, le nouveau PDG, Jean-Claude Ghinozzi, ainsi que ses deux principaux actionnaires, la Caisse des Dépôts et le groupe Axel Springer, tentent par tous les moyens de remettre les choses dans l’ordre. Leurs premières décisions ? Embaucher des anciens de Microsoft France. Si de nombreux cadres sont partis de l’entreprise depuis trois mois, Sébastien Ménard, l’ami revendiqué du président Macron, travaille toujours pour la start-up.

Pour l’heure, Jean-Claude Ghinozzi tente par tous les moyens de faire profil bas. Ce n’est pourtant pas l’avis du flamboyant Eric Léandri qui a dénoncé récemment dans L’Obs l’inutilité et la dangerosité pour les libertés publiques de l’application StopCovid que le gouvernement souhaite imposer aux Français. Cette prise de position de l’ancien président de Qwant, toujours présent au board de la société, a amené la nouvelle direction à prendre ses distances dans un communiqué : « Qwant ne s’associe en rien aux déclarations publiques de son co-fondateur et ancien président, Eric Léandri, au sujet de l’application StopCovid ».

Pour Qwant, les défis à venir s’annoncent très difficiles à relever. Comme nous le rappelle un initié du numérique français : « Il existe au monde actuellement deux moteurs de recherche américains, deux chinois, et un russe. Et il ne faut jamais oublier qu’il ne peut émerger de grands moteurs de recherche sans l’aide de la puissance publique. Car ces moteurs peuvent être également les yeux et les oreilles de gouvernements. Ce n’est pas qu’un problème économique et industriel, c’est aussi un problème social et culturel ».

Dans ces conditions, un vrai projet anti-Google aurait besoin de centaines de millions d’euros par an pour espérer grappiller quelques parts de marché. Encore faut-il développer une technologie prometteuse… Les slogans sur la « start-up nation » et les « réseaux » politiques et d’influence ne suffiront pas. Qwant, quoi qu’en disent ses nouveaux patrons, en raison de son histoire trouble et de ses faibles potentialités, est loin de renouer avec le succès si cher à Emmanuel Macron et sa start-up nation…

Contactés par Le Média, les cofondateurs de Qwant, toujours actionnaires, Patrick Constant, Eric Léandri et Jean-Manuel Rozan, n’ont pas donné suite, ou nous ont renvoyé vers l’actuelle direction du moteur de recherche.

Illustration de Une : Adrien Colrat – Le Média.

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Blanquer : le 2S2C est l’avenir de l’Ecole…

Interrogé toute la journée par l’Assemblée nationale et par le Sénat le 19 mai, JM Blanquer a du répondre aux questions sur ses  projets pour les jours à venir, par exemple l’oral du bac, et, un peu plus loin, sur la rentrée de septembre. Si le ministre semble ne pas avoir encore de projet à présenter pour septembre, il est clair que l’appel au périscolaire en lieu et place des temps d’enseignement est ancré dans ses réflexions. L’avenir de l’Ecole pourrait être moins d’école. Le 2S2C s’installe.

Nous seront tous déçus à propos de l’oral de français du bac. JM BLanquer n’a rien dit à ce sujet si ce n’est qu’il répondrait à la fin de la semaine prochaine.

Quel bilan tiré du déconfinement ? Que faire pour la rentrée de septembre ? C’est le thème de la séance du Sénat du 19 mai. Mais ces questions ont déjà été posées à l’Assemblée nationale le matin, par exemple par Stéphane Peu (PC).

JM Blanquer répond toujours en donnant l’impression d’une parfaite maitrise de la situation. Par exemple il continue à dire aux sénateurs que « la France était plus préparée que les autre spays  » à entrer dans le confinement, alors qu’il semble bien que celui-ci l’a surpris. « En mars 2017 j’avais demandé au Cned de développer un enseignement à distance. Nous étions prêts juste à temps » dit-il avant de dire quelques minutes plus tard qu’il a fallu « faire flèce de tout bois » pour cet enseignement à distance.

Mais ce que veulent les parlementaires c’est savoir comment les choses vont se présenter en septembre. Au député S Peu (PC) JM Blanquer a dit qu’il « ferait des concertations pour réflechir à la rentrée 2020-2021 tout au long de juin ». Cela donne à penser que ses idées sont vagues.

Devant le Sénat elles se précisent. « Nous avons à penser une place supplémentaire du sport et de la culture à l’école », dit le ministre. « Une contrainte forte peut nous amener à une évolution positive car on avait déjà l’objectif de développer la place du sport et de la culture. Ce qui préfigure cela c’est le 2S2C ».

Ainsi le dispositif 2S2C, jusque là présenté comme un moyen temporaire de gérer les élèves en période de pandémie, devient l’horizon de « l’école de demain ». Le dispositif prévoit de confier à des animateurs payés par les communes des groupes d’élèves (15 au maximum) pour faire du sport ou des activités artistiques ou culturelles. Cela sur le temps scolaire en lieu et place des cours.

« Nous avons à imaginer cette école nouvelle », explique JM BLanquer en réponse à une question du sénateur David Assouline (PS). « Premières pistes : une place plus importante du sport et de la culture, une juste place pour le numérique, une nouvelle organisation du temps ».

Alors que des enseignants d’EPS s’inquiètent de l’avenir de leur discipline, les propos de JM Blanquer semble confirmer leurs craintes. Réaménager le temps scolaire pour faire davantage de sport et de culture, c’est évidemment supprimer les cours d’EPS et  d’arts (au sens large) , voire d’autres enseignements. L’école de la rentrée pourrait voir fortement diminuer les horaires scolaires. Cela permettrait dans un premier temps d’accueillir des groupes plus réduits d’élèves sans créer de postes. Mais pour l’Ecole ce serait reconnaitre que ni l’eps ni les enseignements artistiques n’y ont leur place.

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Simplification des concours d’admission à l’enseignement

Une série d’arrêtés publiés au JO du 20 mai définissent les modifications des épreuves des concours de l’enseignement du fait de la crise sanitaire. Elles réduisent les épreuves à des épreuves écrites d’admissibilité. Ainsi le Capes externe est réduit à 2 épreuves : les deux  épreuve d’admissibilité. Pour le Capeps , la seconde épreuve « projet d’intervention professionnelle en contexte simulé » est limitée à l’entretien sur dossier relatif à l’Apsa. Le concours externe de PE est réduit à 3 épreuves d’admission : français, maths, langues régionales.

 

Agrégation externe

Capes externe

Caplp externe

Capeps externe

PE externe

PE interne

PE Mayotte

PE Polynésie

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