L’imposture européenne d’Emmanuel Macron, par Pierre Khalfa

Dans sa lettre du 5 mars 2019 « aux citoyens d’Europe » Emmanuel Macron vient de lancer la campagne électorale… en France. Même si elle a été reçue en Europe avec une indifférence polie et est avant tout un acte de propagande électorale, prenons quand même au sérieux ce qu’il écrit.

Le constat semble sans appel : « crise de l’Europe qui n’a pas su répondre aux besoin de protection des peuples face aux grands chocs du monde contemporain […] Le repli nationaliste ne propose rien ; c’est un rejet sans projet […]. Mais ceux qui ne veulent rien changer se trompent aussi car ils nient les peurs qui traversent nos peuples, les doutes qui minent nos démocraties ». Mais ce constat et cette critique du nationalisme sont largement en trompe-l’œil. Dans cette analyse, la crise de la construction européenne est avant tout due à des causes objectives, « les grands chocs du monde contemporain ». Rien n’est dit sur les politiques européennes, sur les politiques d’austérité massive qui ont ravagé le continent, sur l’absurdité des normes budgétaires imposées par les traités. Tout cela n’existe pas aux yeux d’Emmanuel Macron.

La critique du nationalisme est certes bienvenue, mais c’est pour aussitôt en reprendre les phobies et les préconisations. Ainsi, il veut « remettre à plat l’espace Schengen » qui permet la libre circulation des personnes et prône «  face aux migrations […] une Europe qui protège » avec une police des frontières. Rien d’étonnant car, au-delà des mots, la politique menée par Emmanuel Macron en matière d’accueil des migrants n’a rien à envier à celle Matteo Salvini.

On sait qu’Emmanuel Macron était pendant la campagne présidentielle un fervent partisan du traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (CETA), traité qui ne peut qu’entraîner un abaissement des normes sociales et environnementales et qui donne un pouvoir exorbitant aux firmes transnationales. Il propose maintenant de « réformer notre politique de concurrence, refonder notre politique commerciale […] et assumer […] une préférence européenne ». Mais quel sens cela peut-il avoir quand les firmes transnationales sont à capitaux multiples et sont mues avant tout par la logique du profit maximum. Renault, firme européenne se comporte en Europe de la même façon que Ford, firme étasunienne. Mais surtout est évacué le fait que les traités européens font de la liberté d’installation et de prestation de services des entreprises un droit fondamental qui est supérieur aux droits sociaux dans la hiérarchie des normes juridiques et qui s’applique à leur détriment.

Cela nous amène aux propositions en matière sociale. Elles sont inconsistantes. Emmanuel Macron propose « un bouclier social garantissant la même rémunération sur le même lieu de travail, et un salaire minimum européen, adapté à chaque pays ». La première proposition est un principe qui a déjà été acté en 2017 par la nouvelle directive sur les travailleurs détachés. Quant à la proposition du « salaire minimum européen, adapté à chaque pays », c’est une contradiction dans les termes. Un salaire minimum européen suppose qu’il soit similaire dans tous les pays de l’Union. Il varie aujourd’hui entre 260 euros en Bulgarie et 2000 euros au Luxembourg. Aboutir à un salaire minimum européen supposerait donc d’engager un processus de convergence sur plusieurs années comme les néolibéraux l’ont fait pour la mise en place des critères budgétaires et financiers lors du passage à l’euro. Il faudrait pour cela aider financièrement les pays à mener une politique de développement qui permette un accroissement progressif des niveaux de vie, ce qui mettrait fin au dumping social pratiqué par les entreprises.

On pourrait continuer à égrener les exemples, comme par exemple sur la démocratie où le seul danger pointé est celui de l’ingérence étrangère. Mais le plus important n’est pas là. Conscient du rejet de l’Europe telle qu’elle est, mais refusant fondamentalement de remettre en cause les fondements de l’Europe néolibérale, Emmanuel Macron essaie de promouvoir une réforme a minima de la construction européenne. Il ne sera pas pour cela avare de bonnes paroles. A la gauche de transformation sociale et écologique de montrer qu’il existe une autre voie.

Pierre Khalfa, co-auteur du livre Attac/Fondation Copernic, Cette Europe malade du néolibéralisme. L’urgence de désobéir, Ed LLL, à paraître le 20 mars 2019.

Pierre Khalfa animera un débat sur la crise européenne et l’exigence de désobéir aux traités pour  permettre une issue progressistes, le jeudi 4 avril à Nantes, à 20h à la Maison des syndicats. 

  • Cette tribune est parue ce 13 mars initialement sur le site  Le fil des communs, des députées Clémentine Autain et Elsa Faucillon.
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