Leçon belge : 30 ans sans entendre les professeurs

« Réduire systématiquement les résistances au changement à des croyances irrationnelles ou à une forme de conservatisme est, à nos yeux, improductif et tend à occulter le fait que la manière dont les politiques publiques sont pensées et conduites fait aussi partie du problème ». Dans une remarquable synthèse sur les « 30 ans de réformes inabouties » de l’école belge, Hugues Drealants et Vincent Dupriez se livrent à une analyse décapante des échecs des réformes éducatives.

L’échec des réformes belges

La bonne volonté, les bonnes idées, mêmes fondées scientifiquement, ne suffisent pas pour améliorer l’Ecole. Cette idée A.S. Bryk l’a développée. Et Hugues Drealants et Vincent Dupriez la mettent en pratique dans un nouveau numéro de Sociétés en changement (n°4 2018), une revue de l’université catholique de Louvain.

Les auteurs montrent comment dans les années 1980, la communauté francophone de Belgique a fait d’un ensemble d’écoles émietté un système éducatif en lui fixant comme objectif la réduction des inégalités. Objectif non atteint si on en croit Pisa :l’écart en lecture entre les 25% d’élèves les moins favorisés et les plus favorisés a augmenté entre 2000 et 2009.

Une question de valeurs ?

Ils font donc le constat de la faible efficacité des réformes et proposent trois explications. La première c’est « le peu d’explicitation du sens des réformes ». Les valeurs qui les portent, et qui peuvent mobiliser les enseignants, sont « insuffisamment affirmées ». Le deuxième facteur est plus propre à la Belgique il s’agit du caractère hybride des modes de régulation de l’école.

L’échec du pilotage par les preuves

On se retrouvera bien davantage dans la troisième explication.  » Persuadés d’être détenteurs de la vérité scientifique et animés par le souci du bien commun, les promoteurs des réformes perçoivent les résistants soit comme étant dans l’erreur soit comme des adversaires politiques. Dans le premier cas, leurs discours sont considérés comme pures croyances et ne présentent donc pas de valeur en soi. Ces croyances ne seront étudiées qu’à seule fin de les transformer. Dans le second cas, écouter leur parole n’a tout simplement aucun sens, puisqu’elle est soupçonnée dissimuler des intérêts de classe. Leurs discours ne seront alors analysés qu’en vue de dévoiler et de dénoncer ce qu’ils cachent », écrivent ils.

« Réduire systématiquement les résistances au changement à des croyances irrationnelles ou à une forme de conservatisme est, à nos yeux, improductif et tend à occulter le fait que la manière dont les politiques publiques sont pensées et conduites fait aussi partie du problème. Les résistances au changement, qui sont indéniables ne sont pas inéluctables et méritent d’être prises au sérieux et étudiées pour elles-mêmes ».

Prendre en compte les communautés enseignantes

Pour eux il faut que les réformes aillent plus loin.  » La légitimation d’une réforme éducative ne peut se résumer à avancer des idées valides scientifiquement et moralement ; elle requiert une réflexion pragmatique sur le fonctionnement réel du système éducatif, sur les difficultés et contraintes professionnelles, organisationnelles et plus largement sociales dans lesquelles sont plongés les acteurs scolaires au quotidien ». Ecouter et entendre les acteurs apparait donc indispensable au mécanisme de la réforme.

Une réflexion qui rejoint celle d’A.S. Bryk. Celui ci écrit :  » Ces observations suggèrent que nous accordions plus d’attention aux tâches que les enseignants accomplissent et aux environnements organisationnels qui façonnent la manière dont ce travail est mené. Plutôt que de laisser croire que la voie vers l’amélioration des résultats consiste à ajouter continuellement de nouveaux programmes (de fait « plus de pièces »), cette perspective nous encourage à nous concentrer d’abord sur l’amélioration de notre compréhension des systèmes de travail qui créent des résultats insatisfaisants. Car c’est dans cette capacité à voir le système que les progrès significatifs peuvent s’établir ».

Des analyses qui mettent en évidence l’aveuglement des partisans de réformes basées sur les preuves (evidence based). Partout celles ci échouent faite d’avoir compris que l’école n’est pas un laboratoire mais une machine sociale. Un rappel qui, vu de Paris, n’est inutile…

30 ans de réformes inabouties

Bryk : Comment améliorer l’Ecole ?

Draelants sur le redoublement

Dupriez : l’échec de la réforme belge

Dupriez : réforme et pouvoir enseignant

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