Que sait -on du redoublement ?

Alors que JM Blanquer, le nouveau ministre de l’éducation nationale, agite la possibilité d’une abrogation du décret de 2014 limitant fortement le redoublement, on peut s’interroger sur les motifs de cette annonce. Le redoublement est-il efficace ? Quelles alternatives possède t-on ?  Sur ce sujet là, JM Blanquer semble l’avoir oublié, on dispose d’une vaste littérature scientifique. Alors pourquoi relancer ce débat ?

La France longtemps championne du redoublement

Même si le redoublement avait déjà reculé avant 2014, la France lui restait largement fidèle. Selon Pisa 2012, nous serions le 5ème pays de l’Ocde pour le nombre de redoublants. En 2015, 28% des jeunes de 15 ans avaient redoublé au moins une fois. « Cette contre-performance cache de plus fortes disparités entre les voies (chiffres de la DEPP) : 82% d’élèves en retard en CAP, 57% en 2nde professionnelle et 20% en 2nde générale et technologique », précise le Cnesco en 2015. Le  taux de redoublement est particulièrement élevé dans les classes d’orientation. C’est en 2de qu’il est le plus fort ce qui pour le Cnesco montre bien que « le redoublement joue un rôle stratégique et reflète un décalage entre ambition des familles et recommandation des équipes pédagogiques. »

Le redoublement ne touchait pas tous les jeunes de façon égale. Il concerne beaucoup plus les garçons que les filles. Le niveau d’éducation des parents est fortement lié à la probabilité d’avoir redoublé. Plus les parents sont éduqués, plus les chances d’avoir redoublé à 15 ans sont faibles. Ainsi, en 2012, avoir une mère diplômée du supérieur divise la probabilité d’avoir redoublé par presque 3 par rapport au fait d’avoir une mère ayant au plus un niveau collège. Les conditions économiques, appréhendées par le statut d’emploi des parents (temps plein, temps partiel, chômage), impactent fortement le redoublement en 2012. Ainsi, un élève dont le père est au chômage ou travaille à temps partiel a deux fois plus de chance d’avoir redoublé qu’un élève dont le père travaille à temps plein. Enfin le redoublement a à voir avec l’appartenance ethnique. En 2003, un élève dont la langue des parents n’était pas le français avait une probabilité de redoubler 79 % plus élevé qu’un élève dont les parents parlent le français.

Le décret de novembre 2014 a rendu le redoublement extrêmement rare. Il n’est plus possible que « pour pallier une rupture importante de rupture des apprentissages scolaires » comme une période de maladie par exemple. Encore ne peut-il intervenir qu’une fois durant la scolarité du primaire sauf cas vraiment exceptionnel. Et il nécessite l’accord de l’Inspecteur. Le décret prévoit un autre cas pour le secondaire c’est le redoublement à la demande des familles.  » Pour les élèves des classes de troisième et de seconde, lorsque la décision d’orientation définitive n’obtient pas l’assentiment des représentants légaux de l’élève ou de l’élève majeur, ceux-ci peuvent demander le maintien dans le niveau de classe d’origine ».

Les taux de redoublement  , qui étaient déjà en chute avant 2014, ont nettement baissé après le décret. Ainsi on compte  17% d’élèves ne retard à l’entrée au collège en2005, 12% en 2010 mais seulement 7% en 2015.

Le redoublement est-il efficace ?

De nombreuses études ont travaillé sur cette question. De nombreuses études, à commencer par celles de T. Troncin ou D. Meuret, ont souligné l’inefficacité pédagogique du redoublement. Pour D. Meuret, « en règle générale, à l’école et au collège, le redoublement s’avère peu équitable et inefficace du point de vue des progrès individuels des élèves. Il affecte négativement la motivation, le sentiment de performance et les comportements d’apprentissage de ceux-ci et les stigmatise : à niveau égal en fin de troisième, les élèves « en retard » obtiennent de moins bonnes notes que les élèves « à l’heure », sont moins ambitieux que ceux-ci et sont plus souvent orientés en filière professionnelle. En outre, les comparaisons internationales montrent que le redoublement est inefficace du point de vue des résultats d’ensemble des systèmes éducatifs ».

En 2015, le Cnesco apporte une évaluation plus fine. « Dans la majorité des études », écrit le Cnesco, « le redoublement n’a pas d’effet sur les performances scolaires à long terme. Quelques études obtiennent des effets positifs à court terme dans des contextes très particuliers (notamment lorsque le redoublement est accompagné d’autres dispositifs de remédiation comme des écoles d’été). Le redoublement a par contre toujours un effet négatif sur les trajectoires scolaires et demeure le meilleur déterminant du décrochage. Il semble également impacter négativement le revenu futur du jeune adulte en agissant comme un signal de faible performance du salarié pour les entreprises ».

Pour autant on aurait tort de croire le redoublement inutile. Il  peut entrer dans les stratégies scolaires familiales. Par exemple, redoubler une troisième peut être proposé pour éviter une orientation dans la voie professionnelle. En seconde on l’utilisera pour empêcher une orientation dans la voie technologique ou une filière générale non souhaitée. Pour les enseignants, la menace du redoublement est aussi une arme pour faire régner l’ordre scolaire. C’est la force des ces croyances et des ces situations qui ont permis aussi longtemps le maintien d’une pratique aussi coûteuse.

Comment faire pour s’en passer ?

Dans de nombreux pays le redoublement a disparu et les établissements ont développé des alternatives. Selon le Cnesco, « la quasi-totalité des pays européens offre aux élèves la possibilité de passer des épreuves supplémentaires (écrites et/ou orales selon le pays) en fin d’année scolaire pour rattraper les cours pour lesquels les notes ont été jugées trop faibles par l’équipe enseignante. Ce type d’organisation limite l’incidence d’un « accident de parcours » et corrige le caractère aléatoire de certaines évaluations. » D’autres pays , comme l’Allemagne ou l’Espagne, pratiquent la promotion conditionnelle. L’élève passe en classe supérieure mais doit suivre un programme de rattrapage dans la matière où ses résultats sont insuffisants. En Italie, on a créé des écoles d’été pour les élèves ayant de mauvais résultats. Si l’on sort des états européens, le colloque sur l’Asie organisé par le CIEP et la Revue d’éducation de Sèvres, a souligné le cas du Japon. Au Japon tous les jeunes suivent ensemble l’école obligatoire. Chaque classe est divisée en 6 groupes hétérogènes qui réalisent ensemble des travaux variés. Les classes sont délibérément hétérogènes puisque l’école doit représenter le peuple. Le présente, la tradition scolaire est marquée par des curricula inclusifs et favorisant les apprentissages transdisciplinaires. Ils intègrent le tokkatsu : des « activités spéciales  » qui sont transdisciplinaires et visent à développer l’enfant dans sa globalité. telle que Ryoko Tsuneyoshi le présente, la tradition scolaire est marquée par des curricula inclusifs et favorisant les apprentissages transdisciplinaires. Ils intègrent le tokkatsu : des « activités spéciales  » qui sont transdisciplinaires et visent à développer l’enfant dans sa globalité.

Des classes moins chargées…

Dans les bonnes pratiques qui permettent d’éviter l’échec et le redoublement , le Cnesco n’hésite pas à citer les classes à effectifs réduits. « Les classes à effectifs réduits peuvent permettre aux enseignants de modifier leur pédagogie en consacrant davantage de temps, d’attention à chaque élève », écrit le Cnesco. « La probabilité d’avoir des élèves perturbateurs dans une classe est également plus faible lorsque le nombre d’élèves est réduit ».

Le Cnesco cible aussi d’autres outils pour faire baiser le redoublement. Par exemple le looping : garder le même enseignant plusieurs années facilite l’intégration de tous les élèves et améliore la gestion de la différence dans la classe. L’organisation des programmes en cycles, et non sur une base annuelle, fait également reculer le redoublement.

Mais une pratique plébiscitée

Mais la croyance dans l’efficacité du redoublement est bien installée dans la société française aussi bien chez les enseignants que les parents et même les élèves.

En 2015, le Cnesco a pris l’initiative d’interroger 3302 collégiens et 2314 lycéens venus de 59 établissements sur leur rapport au redoublement. Selon cette étude, 69% des lycéens  et collégiens se déclarent défavorables à la suppression du redoublement. Mais 80% voient dans le redoublement une seconde chance. 73% le jugent utile.  Les redoublants gardent le souvenir positif d’une année d’efforts.  » 67 % des redoublants déclarent s’être plus investis dans leur travail l’année de leur redoublement ;  71 % des lycéens et collégiens sont tout à fait ou plutôt d’accord avec l’affirmation : « J’ai eu de meilleurs résultats l’année redoublée » », affirme l’étude.

Du coté des enseignants, Hugues Draelants a étudié de près, en 2012, le rapport qu’entretiennent les enseignants belges au redoublement. Pour lui, s’il se maintient contre vents et marées, c’est tout simplement parce qu’il a son utilité.  » Le redoublement fait l’objet d’un attachement social important et est une pratique difficile à abolir », écrit-il. « D’une part, car nombre d’acteurs scolaires continuent à croire dans son efficacité.. D’autre part, peut-être plus fondamentalement, car le redoublement servait et sert toujours en Communauté française belge (là où il n’est pas interdit) à assumer une série de fonctions latentes ». Il en distingue quatre : « une fonction de gestion de l’hétérogénéité et de tri des élèves au sein des établissements ; une fonction de positionnement stratégique et symbolique par rapport à des établissements environnants ; une fonction de régulation de l’ordre scolaire au sein de la classe ; une fonction de maintien de l’autonomie professionnelle des enseignants ». Ainsi le redoublement participerait du fonctionnement ordinaire du système , du positionnement symbolique des établissements et de l’ordre scolaire quotidien. « En l’absence du redoublement, les enseignants se plaignent du défaut de motivation induit auprès des élèves, il devient (encore plus) difficile de les faire travailler », écrit-il.

H Draelants soulève une dernière raison qui explique l’attachement des enseignants au redoublement. « L’interdiction du redoublement au sein du premier cycle participe de fait avec d’autres mesures – instauration d’un droit de recours face aux décisions du conseil de classe ; complication de la procédure d’exclusion ; règles très précises aux refus d’inscription – à priver les établissements et les enseignants de leurs instruments de régulation ordinaire… Ainsi, l’attachement manifesté par les enseignants vis-à-vis du redoublement peut aussi se comprendre comme l’expression d’un groupe professionnel qui revendique le maintien de son autonomie et une certaine vision de ce que l’Ecole doit être ».

Le dernier paradoxe est à chercher du coté des parents. Selon un sondage réalisé pour l’Apel en décembre 2012, seulement une minorité de parents (41%) le jugent mauvais ou estiment qu’il n’aide pas (43%). Il est vrai que, comme pour les enseignants, le redoublement entre aussi dans les stratégies familiales. C’est particulièrement clair en 3èe et en seconde où de nombreux parents préfèrent le redoublement à une orientation non souhaitée (en L.P. par exemple).

Pourquoi relancer cette question ?

On peut alors s’interroger sur les raisons qui poussent Jean-Michel Blanquer à relancer la question du redoublement. D’autant que le redoublement a un coût puisqu’il faut scolariser davantage d’élève. On avait évalué les économies liées au décret de 2014 à environ 200 millions trois ans après le décret. Qu’est ce qui peut pousser JM Blanquer à gâcher une telle somme ?

Rétablira-t-il le redoublement parce que « parfois le redoublement est une solution » ? Ce serait croire que le ministre ne connait pas les études qui ont pourtant été synthétisées en 2015 par le Cnesco. Ou le ferait-il simplement parce que le redoublement reste populaire chez les parents comme les enseignants ?

Redoublement : le dossier

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