Les cinq mesures prioritaires de Marine Le Pen si elle accède à l’Elysée, Le Monde

Si elle accède à la présidence de la République, le 7 mai, Marine Le Pen lancera la mise en œuvre de son programme la semaine suivante, après son investiture. Décryptage des dispositions que la candidate du Front national juge prioritaires une fois à l’Elysée.

  • 1 – NÉGOCIER AVEC BRUXELLES LE RETOUR DES QUATRE SOUVERAINETÉS : vers une sortie inévitable de l’Union européenne

Que comprendre du programme « européen » de Marine Le Pen depuis le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan, à qui la présidente « en congé » du Front national (FN) a promis le poste de premier ministre en cas de victoire à l’élection présidentielle ?

La candidate du FN et le président de Debout la France évoquent désormais un « patriotisme pragmatique, qui privilégie les décisions de bon sens ». « La transition de la monnaie unique à la monnaie commune européenne n’est pas un préalable à toute ­politique économique », écrivent-ils dans leur « Alliance patriote et républicaine ».

Il ne serait donc plus question de faire de la sortie de l’Union européenne (UE) et de l’abandon de l’euro une priorité, alors qu’elles étaient au cœur du programme de Mme Le Pen ? Dans ce dernier, révélé en février, elle promettait que, dès le lendemain de son arrivée à l’Elysée, elle engagerait une négociation avec Bruxelles afin d’obtenir un retour des quatre « souverainetés » pour la France (monétaire, législative, territoriale, économique).

A l’issue d’une négociation destinée à obtenir la sortie de l’eurozone, à s’affranchir de l’application des directives européennes, à recréer des frontières et à mener une politique économique de préférence nationale, MmeLe Pen assurait (Le Monde du 3 février) : « Six mois après mon élection, j’organise un référendum sur la sortie de l’UE. Si j’ai obtenu gain de cause à Bruxelles, je suggère aux Français de rester. Sinon, je leur conseille de sortir de l’UE. »

Le 29 avril, la députée du Vaucluse Marion Maréchal-Le Pen a assuré que la négociation sur l’UE ne commencerait pas « avant 2018 » et prendrait « plusieurs mois », voire « plusieurs années ». Sur France Inter, lundi 1er mai, le vice-président du FN, Florian Philippot, s’en est en revanche tenu à un agenda resserré, évoquant des négociations qui commenceraient « après les élections en Allemagne », donc après septembre 2017.

Quel que soit le calendrier retenu, une négociation sur le retour aux « quatre souverainetés » conduirait néanmoins à un « Frexit », une sortie de la France de l’UE, si Mme Le Pen présidente tente effectivement de mettre ses promesses à exécution. Et un « Frexit » aurait pour conséquence un affaiblissement historique, voire fatal de l’UE. C’est pour cela que le scénario d’une victoire de Mme Le Pen est l’un des grands impensés des dirigeants bruxellois, qui se sont jusqu’à présent ­absolument refusés à l’envisager.

Peu d’alliés en Europe

Car pour eux, l’UE devrait pouvoir se remettre d’un divorce avec le Royaume-Uni. Mais, déjà fragilisée, elle ne survivrait pas à un deuxième tremblement de terre, surtout s’il s’agit du départ d’un pays fondateur du projet européen, beaucoup plus « intégré » que Londres à ses partenaires (membre de l’eurozone et de l’espace Schengen). Une victoire du FN serait « une catastrophe pour l’Europe et la relation franco-allemande », glissait une source diplomatique de haut rang récemment.

En cas de victoire de Mme Le Pen le 7 mai, Bruxelles devrait d’abord tenter de minimiser le choc, comme après le référendum britannique en juin 2016. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, et Donald Tusk, son homologue à la tête du Conseil européen (la réunion des Etats membres), féliciteraient probablement a minima Mme Le Pen, comme ils le font pour tout dirigeant européen fraîchement élu.

Puis, si Mme Le Pen commençait par ne plus appliquer la directive travailleurs détachés ou par instaurer des formes de préférence nationale en contradiction avec les principes de non-discrimination et de libre circulation des travailleurs européens dans l’Union, la Commission agirait selon ses réflexes habituels. Elle lancerait des procédures d’infraction après avoir constaté la violation effective des lois européennes. Idem si Mme Le Pen tentait de rétablir le contrôle aux frontières hexagonales, sans que cette fermeture soit justifiée par des menaces pour l’ordre public ou la sécurité.

En parallèle, s’engagerait probablement cette négociation promise entre Paris et le reste de ses partenaires. Pour ce qui est d’affaiblir les pouvoirs de la Commission ou de revenir sur le « code frontières Schengen », Paris trouverait peut-être quelques alliés, les gouvernements polonais ou hongrois entrés ouvertement en guerre contre « Bruxelles », après que la Commission a lancé contre le premier une procédure pour violation de l’Etat de droit et que Budapest refuse avec obstination d’accepter des quotas de réfugiés.

Mais laisser la France s’affranchir d’à peu près toutes les règles communes, à commencer par celle, fondamentale, de la primauté du droit de l’UE sur le droit national ? Qui autour de la table accepterait de telles concessions ? Probablement même pas Varsovie et Budapest qui n’ont jamais prôné la sortie de l’UE, et sont très attachés au marché commun et à la liberté de circulation des personnes.

La négociation engagée entre David Cameron et ses 27 partenaires, fin 2015, est à ce titre très éclairante. L’ancien premier ministre britannique voulait arracher un accord lui permettant de contrôler l’immigration intra-européenne dans son pays, en contradiction avec les règles du marché intérieur. En février, malgré les bonnes volontés, il n’a obtenu que des concessions minimales, dont il n’a pas réussi à se prévaloir durant sa campagne référendaire.

Les Etats membres auraient-ils davantage de raison de céder face à la France ? Probablement pas. Au contraire : « Je pense qu’il y aurait la formation d’un cordon sanitaire autour de l’Hexagone pour sauver ce qui peut l’être de l’UE, estime le belge Philippe Lamberts, chef de file des Verts au Parlement européen, ce qui conduirait à la constitution d’un noyau dur autour de l’Allemagne et au retour de la zone deutschemark. »

Et si Marine Le Pen présidente perdait son référendum, à l’issue d’une négociation délétère et peu fructueuse avec Bruxelles ? « Si les Français voulaient rester dans cette prison, que voulez-vous qu’elle fasse ? », a reconnu M. Philippot sur France Inter. Mme Le Pen se retrouverait à Bruxelles à la tête d’un pays isolé, une sorte de poids mort européen rendant irréaliste la pourtant nécessaire relance de l’Union à 27.

Cécile Ducourtieux (Bruxelles, bureau européen)

  • 2 – MORATOIRE SUR L’IMMIGRATION LÉGALE : le regroupement familial dans le viseur

Les données sur l’immigration seraient « le secret le mieux gardé de l’Etat », selon Marine Le Pen. Si la candidate frontiste s’installe à l’Elysée, elle promet donc un « moratoire sur l’immigration légale » qui se traduirait par un arrêt de la délivrance des visas long séjour, le temps d’établir un état des lieux de la supposée « véritable submersion migratoire ».

Cette mesure, qui ne figurait pas dans la liste initiale de ses 144 propositions, est apparue peu avant le premier tour, lors du meeting au Zénith à Paris, le 17 avril. La remise à plat qui pourrait sortir de cet arrêt devrait surtout permettre de rappeler les données que la Direction générale des étrangers en France (DGEF) rend publiques chaque mois de janvier et complète en juillet.

Les chiffres français sur le sujet s’inscrivent en effet dans le cadre très réglementé du code de la statistique européenne. Dans ces tableaux relativement fournis, il manque juste le solde migratoire – soit la différence entre les entrées et les sorties de migrants, calculées hors les expatriations et les retours de Français. Les chercheurs s’accordent à l’estimer entre 100 000 et 150 000, mais la donnée estampillée Insee fait défaut.

Pour le reste, la DGEF a révélé le 16 janvier que 227 550 premiers titres de séjour ont été délivrés en 2016, dans 88 010 cas pour raison familiale, dans 32 285 pour cause humanitaire (asile essentiellement) dans 22 575 pour raisons professionnelles. S’y ajoute le cas particulier des 70 250 autorisations de séjour données à des étudiants, que Mme Le Pen ne souhaite pas intégrer à son moratoire, mais qui pourraient renoncer d’eux-mêmes à la France, dans ce contexte de chasse à l’étranger.

Dossier compliqué

Cette mise en scène du moratoire a donc d’abord vocation à frapper les esprits ; à montrer qu’il est possible de stopper les arrivées, fût-ce temporairement. Mme Le Pen copie là le président américain, Donald Trump, qui, au lendemain de son arrivée à la Maison Blanche, a interdit l’entrée des ressortissants de sept nationalités, créant le chaos dans les aéroports. Pour éviter la même situation, elle souhaite donc exclure les visas court séjour.

Ce qui permet au passage à l’historien Patrick Weil de rappeler que « la seule invasion étrangère que connaisse notre pays, c’est bien celle des touristes, avec plus de 80 millions d’entrées annuelles ». Cette « invasion » pourvoyeuse d’emplois et de devises ne devrait donc pas connaître de pause en cas de régime frontiste, même si les visas court séjour représentent aujourd’hui la principale voie d’installation en France. Mais la candidate n’aborde pas ce dossier compliqué, préférant se focaliser sur l’immigration familiale, puisqu’elle a précisé dans la foulée de l’annonce de son moratoire qu’il concernerait « avant tout le regroupement familial, qui aurait été “considérable” ».

Or, ce « regroupement familial » stricto sensu ne représente que 13,6 % des 88 010 visas familiaux délivrés en 2016. Il concerne bon an mal an quelque 12 000 conjoints ou enfants mineurs rejoignant un immigré régulier – non Français – installé en France depuis plus de dix-huit mois, gagnant sa vie et bien logé. S’attaquer à ce groupe ne per­mettra pas à Mme Le Pen de réa­liser sa mesure phare de « par­venir à un solde migratoire annuel de 10 000 contre environ 140 000 actuellement ». Mettre fin au regroupement ne ferait que 12 000 installations en moins.

Droit des immigrés

Dans ces 88 010, il y a aussi près de 50 000 personnes qui viennent rejoindre un conjoint français. Or, comme le rappelle le démographe François Héran dans son ouvrage Avec l’immigration (La découverte, 300 p., 21 euros), deux catégories de pays seulement ont interdit à ce jour cette vie en famille : le bloc communiste avant la chute du Mur et les pays du Golfe aujourd’hui.

Dans son histoire récente, la France a d’ailleurs déjà connu un moratoire. C’était au lendemain de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, en 1974. Le 5 juillet, sur proposition d’André Postel-Vinay, secrétaire d’Etat aux travailleurs immigrés, le gouvernement a suspendu l’immigration des travailleurs et des familles (sauf les ressortissants de la Communauté européenne). L’immigration des travailleurs est restée suspendue jusqu’en 1977, et celle des familles a été à nouveau autorisée en 1975.

Les règlements européens qui garantissent le droit des immigrés à vivre en famille, la Convention internationale des droits de l’enfant et la mobilisation d’associations telles que le Gisti ont en effet empêché à l’époque de mettre fin à l’immigration familiale extra-européenne. Il reste de cette époque l’arrêt du Conseil d’Etat du 8 décembre 1978 qui consacre le droit, pour les étrangers, de mener une vie familiale normale… Un texte qui pourrait bien ressurgir et entraîner le Conseil d’Etat à casser ce moratoire, même si Mme Le Pen l’envisage pour « quelques semaines » seulement.

Maryline Baumard

  • 3 – REMISE EN CAUSE DE L’ESPACE SCHENGEN ET CONTRÔLES AUX FRONTIÈRES : des effets rapides et coûteux pour l’économie

Présentée par Marine Le Pen comme un remède à l’immigration clandestine et un outil dans la lutte contre le terrorisme, le rétablissement « immédiat » des contrôles aux frontières et la remise en cause de l’espace européen sans passeport de Schengen auraient des effets rapides et très nets pour les citoyens français et l’économie nationale. Mais aussi pour les voisins de la France. Schengen est une composante essentielle de la libre circulation dans l’Union européenne (UE), et son abandon aurait donc de lourdes conséquences, tant économiques que politiques.

Premier impératif : les pouvoirs publics devraient reconstruire des équipements nécessaires, embaucher et rémunérer les personnels adéquats. En divers endroits du réseau routier, les postes-frontières ont été abandonnés, puis finalement démantelés, et les voiries ont été réaménagées. Il faudrait procéder à des reconstructions dont le coût budgétaire n’a pas été estimé. Et pas seulement sur les autoroutes : des contrôles aux points d’accès principaux entraîneraient un déplacement du trafic vers des centaines d’entrées secondaires pour ceux qui voudraient gagner du temps… ou tenter d’échapper à la surveillance des douaniers.

Une restauration des contrôles aurait, par ailleurs, des conséquences très tangibles pour trois catégories de personnes : les touristes – des pays voisins ou hors UE –, les travailleurs frontaliers et les transporteurs routiers.

Une étude publiée début 2016 par France Stratégie, organisme de réflexion et d’évaluation des politiques publiques, estimait entre 1 et 2 milliards d’euros le coût global direct de la mesure, en fonction de l’intensité des contrôles. La moitié de ce coût s’expliquerait par une baisse de la fréquentation touristique, quelque 40 % par l’impact sur les travailleurs frontaliers et une dizaine de pour-cent par les freins à l’acheminement des marchandises.

Files récurrentes

Des contrôles permanents auraient des effets à plus long terme. Une généralisation équivaudrait à une taxe de 3 % sur le commerce entre les pays de la zone Schengen, et ce commerce diminuerait de 10 % à 20 %, sous l’effet des nouvelles contraintes. D’où une perte d’environ 13 milliards à l’horizon 2025.

Les investissements étrangers diminueraient également, de manière quasi automatique. Une étude du Center for Research and Analysis of Migration, du University College de Londres, confirme que les flux financiers – par exemple, les prêts bancaires internationaux – baissent quand les mouvements des personnes se réduisent. Ils dépendent, en effet, de la distance, de la langue, mais aussi de la migration. Les conséquences sur le produit intérieur sont toutefois difficiles à quantifier, indiquent les chercheurs.

L’estimation du coût de la décision française pour les autres membres de l’espace Schengen – il regroupe, outre la France, vingt et un Etats de l’UE ainsi que la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein – semble plus facile à établir. Il atteindrait quelque 0,8 % du produit intérieur brut (PIB) de la zone, soit plus de 100 milliards d’euros. L’évaluation a été réalisée par le CEPII, centre de recherche français sur l’économie internationale.

Si la France s’engageait quand même dans l’abandon des règles de Schengen avant, comme l’envisage Mme Le Pen, de négocier la sortie de l’Union, ses actuels partenaires exigeraient plus que probablement qu’elle règle une partie de cette faramineuse addition. Comme le Royaume-Uni est aujourd’hui invité à payer son désengagement des politiques communautaires auxquelles il a souscrit.

Pour beaucoup de Français, la fin de la liberté de circulation aurait cependant un effet plus rapide. Les files aux frontières s’allongeraient, comme on a pu le voir fin 2015 quand le rétablissement temporaire des contrôles, pour cause d’état d’urgence, a provoqué de gros embouteillages sur l’A9, à la frontière avec l’Espagne, ou sur les points de passage vers la Belgique ou le Luxembourg.

Pour les 350 000 travailleurs frontaliers, les trajets quotidiens s’allongeraient considérablement et, à terme, les opportunités d’emploi se réduiraient. Selon France Stratégie, de 5 000 à 10 000 d’entre eux finiraient par renoncer, d’où une perte de 150 à 300 millions d’euros pour l’économie française.

L’industrie du tourisme souffrirait également. Quelque 86 millions de touristes se rendent chaque année dans l’Hexagone – 122 millions si l’on totalise ceux qui n’y passent pas au moins une nuit. Des files récurrentes aux frontières en décourageraient une bonne partie, et les extra-Européens, qui peuvent, grâce au visa Schengen, visiter toute la zone, renonceraient à venir. Ils seraient en effet contraints de déposer plusieurs demandes de visa. Globalement, la France pourrait y perdre entre 0,5 et 1 milliard d’euros.

Enfin, l’impact sur les flux de marchandises serait évident : des contrôles renforcés pénaliseraient tant les exportations que les importations, et les attentes pour les transporteurs (dont le coût est évalué à quelque 120 millions) seraient finalement répercutées sur le consommateur.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

  • 4 – EXPULSION DES FICHÉS « S » ÉTRANGERS : une formule choc à l’application très compliquée

Parmi les toutes premières mesures que Marine Le Pen a annoncé vouloir mettre en œuvre dans les deux mois suivant son éventuelle arrivée au pouvoir figure une proposition dont elle a fait l’un des marqueurs de sa campagne : l’expulsion de tous les fichés « S » étrangers. Alors que la menace sécuritaire demeure importante en France, et que la lutte contre le terrorisme est l’une des principales préoccupations des Français, cette formule choc a le mérite apparent de la simplicité. En pratique, la question est toutefois nettement plus compliquée.

En premier lieu, il faut rappeler que la fiche « S » – qui concerne plusieurs milliers d’individus – est un outil de suivi discret des individus jugés dangereux, particulièrement quand ils ne sont pas incarcérés. La fiche « S » est notamment faite pour « sonner » lors d’éventuels contrôles d’identité, aux frontières ou sur la route, et toujours à l’insu des intéressés. Si tous les fichés « S » se voient notifier du jour au lendemain des décisions d’expulsion comme le souhaite Mme Le Pen, ils seront immédiatement avertis qu’ils font probablement l’objet d’une surveillance, et entreront encore plus dans une logique de dissimulation.

Rien de complètement nouveau, néanmoins, dans la proposition de Mme Le Pen. Les autorités françaises procèdent déjà régulièrement à des éloignements de fichés « S » étrangers ou de personnes étrangères jugées dangereuses, même sans fiche « S ». Qu’ils fassent ou non l’objet d’une condamnation pour des faits de terrorisme. Le droit français le permet. Rien qu’en 2016, 2 388 personnes étrangères ont ainsi été expulsées du territoire français à l’issue d’une peine de prison. De même, depuis mai 2012, 117 mesures d’expulsion ont été prises à l’encontre d’individus liés au terrorisme ou à l’islamisme « radical ».

La plupart des fichés « S » – environ les trois quarts – ont cependant la nationalité française… Impossible donc de les éloigner du territoire en raison de l’état actuel du droit et surtout des engagements internationaux de la France, pas seulement européens.

Mme Le Pen prévoit par ailleurs, dit-elle, de déchoir de leur nationalité les éventuels binationaux « convaincus de liens avec le djihadisme » et de les interdire de territoire français.

Plusieurs problèmes majeurs à cela toutefois. Pour déchoir de leur nationalité française tous les binationaux – y compris donc les binationaux « de naissance », et pas seulement « par acquisition » comme c’est déjà possible aujourd’hui – Mme Le Pen devra procéder à une révision de la Constitution. Par référendum ou par une majorité des trois cinquièmes des deux Chambres du Parlement réunies en Congrès. Loin d’être gagné.

« Prisonnier de guerre »

Le président de la République François Hollande a renoncé, le 30 mars 2016. Mme Le Pen pourrait sinon utiliser la voie législative, mais elle se ferait sans doute censurer par le Conseil constitutionnel. Or, pour les binationaux, s’il n’y a pas de déchéance de nationalité, il ne peut y avoir d’interdiction du territoire. Impossible.

Mme Le Pen a une proposition étonnante pour contourner ces difficultés. Faute de pouvoir expulser les fichés « S », elle dit vouloir s’appuyer sur l’article 411-4 du code pénal. Un article qui permet de condamner à trente ans de détention criminelle et à 450 000 euros d’amende des individus accusés d’« intelligence avec l’ennemi » mais qui ne prévoit absolument pas la déchéance de nationalité…

Si l’article 411-4 était néanmoins utilisé, ne serait-ce que pour condamner purement et simplement des individus suspectés de sympathies djihadistes, il ferait mécaniquement tomber toute la chaîne pénale en place qui juge actuellement les djihadistes et leurs réseaux. Il signifierait implicitement la reconnaissance de l’organisation Etat islamique (EI) comme un Etat, et obligerait à reconnaître le statut de « prisonnier de guerre » à ses anciens combattants.

Dans la foulée de cette décision, Mme Le Pen précise qu’elle abrogerait les lois Dati (2007-2008) et Taubira (2014) pour « mettre fin au laxisme judiciaire ». Si la loi Taubira a effectivement mis fin aux peines planchers, difficile toutefois de considérer comme « laxistes » les deux autres textes. Compliqué aussi de faire un procès en « laxisme » au gouvernement sortant, particulièrement en matière de terrorisme.

Pas moins de quatre textes (décembre 2012, novembre 2014, juin 2016 et juillet 2016), sont venus renforcer les peines (la période de sûreté notamment), créer de nouveaux délits (apologie du terrorisme, consultation habituelle des sites Internet) et une nouvelle infraction (l’entreprise individuelle terroriste). Un durcissement qui concerne également les conditions d’obtention d’une libération conditionnelle, de réduction de peine, ou les alternatives à la détention.

Elise Vincent

  • 5 – RÉFORME FISCALE : une mesure favorable aux revenus les plus élevés

La mesure phare de Marine Le Pen en matière fiscale, dont elle annonce qu’elle serait mise en œuvre immédiatement après son accession au pouvoir, consiste à « baisser de 10 % l’impôt sur le revenu sur les trois premières tranches ». Par conséquent, jusqu’à 9 710 euros de revenu imposable, pas de changement, puisque cette tranche est imposée à 0 %. De 9 710 euros à 26 818 euros de revenu imposable, le taux d’imposition passe de 14 % à 12,6 %. Et de 26 818 euros à 71 898 euros, le taux d’imposition passe de 30 % à 27 %. Au-delà, pas de changement. Rappelons que, sur les 37,7 millions de contribuables, seuls 16,3 millions sont imposés sur le revenu. Par conséquent, la mesure fiscale de Mme Le Pen, qui se présente comme la « candidate du peuple », n’aura, pour les foyers les plus modestes, aucune incidence.

Prenons un exemple concret. Quelle sera la réduction d’impôt pour un couple avec deux enfants à charge déclarant 60 000 euros de salaires annuels (environ deux smic chacun), soit 54 000 euros de salaires imposables après déduction des 10 %, et 18 000 euros après application du quotient familial (trois parts) ? Il entre dans la tranche du taux marginal d’imposition à 14 %. De 0 à 9 710 euros, ses revenus ne sont pas imposés. De 9 710 à 18 000 euros, ils le sont à 14 %. Soit : 18 000 – 9 710 = 8 290 x 14 % = 1 160 euros pour une part de quotient, multipliée par trois parts, ce qui donne un impôt brut de 3 480 euros. Avec une réduction de la tranche 14 % à 12,6 %, le montant brut acquitté par ce couple sera de 3 132 euros, soit un gain annuel de 348 euros, 29 euros par mois.

La candidate des cadres supérieurs

Pour un même couple déclarant 240 000 euros de salaires annuels, quatre fois plus, le gain sera de 3 159 euros, soit environ 263 euros par mois. La mesure fiscale proposée par la candidate du FN a donc pour effet principal de favoriser les revenus les plus aisés. Sur le plan fiscal, au moins, Mme Le Pen est la candidate des cadres supérieurs.

Pour l’économiste Jean-Marc Daniel, spécialiste de la fiscalité, qui vient de publier Les Impôts, histoire d’une folie française (Taillandier, 18,90 €, 224 p.), « tous ces bricolages sur la fiscalité sont à côté de la plaque ». « Sur le plan démagogique, je comprends que le Front national veuille s’adresser aux classes moyennes, ajoute-t-il. En réalité, cette mesure ne fera que compenser la hausse des taxes à l’importation et, l’impôt sur le revenu est tellement concentré que le concentrer encore plus est le plus sûr moyen de le rendre encore plus impopulaire ».

Le plus frappant dans cette mesure phare de la candidate d’extrême droite, qui se revendique « antisystème », est qu’elle s’inscrit dans la continuité de ce qui a été mis en œuvre par les précédents gouvernements, particulièrement durant le dernier quinquennat. Elle focalise en effet le débat sur l’impôt sur le revenu, alors que celui-ci ne représente qu’un peu moins de 75 milliards d’euros de recettes fiscales, acquittées par moins de la moitié des contribuables. Alors que le produit de la CSG et de la TVA, auxquelles sont soumis tous les citoyens, représente respectivement 90 milliards et 150 milliards d’euros.

Patrick Roger

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