L’éducation de base, une question très politique

La Revue internationale d’éducation de Sèvres consacre le dossier de son dernier numéro  à  » Ce que l’école enseigne à tous « . Alain Bouvier, le rédacteur en chef, et Roger-François Gauthier, IGAENR (inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche), l’ont présenté le 25 janvier à la presse. Un sujet d’actualité au moment où certains, en France, rêvent tout haut de supprimer le collège unique.

Que faut-il enseigner de commun à tous les élèves ? La question se pose un peu partout dans le monde. Mais entre ceux qui, comme l’Ecosse,  » ont la passion du commun  » pour reprendre l’expression de Roger-François Gauthier, et ceux qui, comme l’Angleterre, privilégient la distinction (entre les élèves), les réponses sont très variées. Et même lorsque l’on croit y avoir répondu, comme la France avec son « socle commun de connaissances, de compétences et de culture « , ce n’est jamais gagné définitivement.

Egalité

La revue est allée voir ce qui se fait dans neuf pays, du Vietnam au Québec en passant par la France, la Roumanie, l’Algérie, etc. Dans quelle mesure l’Etat définit-il, ou non, ce que les enfants doivent apprendre en commun et pour quelles finalités ? Quels sont les freins ? La France, avec sa volonté affichée de transmettre un bagage commun à tous les élèves quelque soit le milieu social, ferait-elle route à part ?

D’abord, la France n’est pas aussi spécifique qu’on le croit souvent en adoptant un prisme franco-français.  » La question du commun repose sur deux idées que l’on retrouve un peu partout « , souligne Roger-François Gauthier qui a coordonné le dossier. La première idée veut que  » le fait d’apprendre des choses en commun soit le terreau de l’égalité des chances, ce que l’on entend aussi bien au Vietnam qu’en France « . La seconde idée est que l’on contribue ainsi  » au vivre ensemble et à faire société « .

Minorités

Mais là encore, on observe des disparités : de quel  » commun  » parle-t-on  ? Dans certains pays,  » on voudrait bâtir du commun entre les filles et les garçons « , explique Roger-François Gauthier. Dans d’autres, c’est entre les élèves des campagnes et ceux des villes – comme en Algérie ou au Vietnam -, tandis qu’ailleurs encore, c’est entre les plus riches et les plus pauvres – comme la France qui met l’accent sur la dimension sociale.

Les obstacles sont nombreux. En Roumanie, le défi est de mettre en place un curriculum national dans un pays où les minorités – hongroise avant tout, de loin la plus nombreuse, mais aussi allemande et rom – entretiennent leurs  langues et cultivent un sentiment communautaire.

En Espagne, où les Autonomies catalanes et basques n’en finissent pas de défier Madrid, le problème est aigu. Il y a quatre ans, le ministre espagnol de l’Education a  clamé au Parlement vouloir  » espagnoliser les enfants catalans « .  Il a déclenché une violente polémique et un tir nourri des milieux nationalistes catalans. Plus largement, on doute aujourd’hui en Espagne de la possibilité d’avoir un curriculum commun au niveau national.

Marchandisation

Alors que des voix s’élèvent en France pour recréer des voies différenciées pour les plus méritants et pour les autres, la diversité des cursus existe dans de nombreux systèmes éducatifs.

Le Québec s’y est cassé le nez. Il avait imaginé une grande refonte du curriculum du primaire et du secondaire dans le sens d’une plus grande équité. Mais outre le fait qu’elle a été appliquée par des ministres de bords différents, elle n’a pas touché à toutes les voies optionnelles qu’offrent les écoles et elle a échoué. Au point que vingt ans après, les experts québécois se demandent, désabusés, si l’on peut mener à bien une réforme ambitieuse.

Parmi les vents contraires, il faut encore citer la marchandisation et la privatisation de l’éducation. Au Vietnam, l’enseignement obligatoire, actuellement de six ans, sera porté à neuf ans en 2020. Mais dans quelles conditions ? L’éducation de base fonctionne déjà à plusieurs vitesses avec des cours privés payants, parfois en dollars, et avec des classes labellisées  » éducation haute qualité « .

Des structures internationales privées ont aussi pignon sur rue et scolarisent de la maternelle  à l’université, avec leurs propres cursus. Difficile d’imaginer ce que les élèves vietnamiens ainsi formés auront en commun avec les autres, sortis du public.

Politique

A delà des systèmes politiques, des  » tensions  » apparaissent autour de la question d’une éducation de base pour tous avec des idées qui circulent dans nombre de pays. Il y a ainsi la crainte que cela nivelle par le bas et affaiblisse les  » meilleurs « . Il y a aussi le rejet d’une hypothétique uniformité et l’aspiration à une individualisation des savoirs :  » pourquoi mes enfants apprendraient-ils pareil que les autres ? « .

Dans son interview à la revue, Michel Lussault, président du Conseil supérieur des programmes, soulève toutes ces réserves pour conclure qu’en France, « la question du commun ne va pas de soi « . Interrogé sur la pré-campagne électorale à droite, il va même plus loin :  » il y a incontestablement, dans le contexte politique actuel, une remise en question de la possibilité même de mettre en place un socle commun, car on estime que, finalement, cela ne sert pas l’intérêt des meilleurs élèves, ni celui de la société tout entière.  »

La question de ce que les élèves apprennent en commun peut paraître parfois théorique. En réalité, elle est avant tout politique.

Sommaire du numéro

RF Gauthier : Ce que l’Ecole devrait enseigner

Socle commun ou culture commune ?

Socle commun : ce que les enseignants en pensent

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