Tribune de Michel Tubiana publiée sur Mediapart : « Et maintenant ? »

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Et maintenant ?

23 décembre 2016, par Michel Tubiana, président d’honneur de la LDH

Le déploiement nocturne fût important : Raid et autres services sur ordre du Parquet antiterroriste. Photographes avertis et déclarations martiales. Voici une preuve éclatante de l’efficacité de nos services dans la lutte contre le terrorisme. Et patatras la belle action se transforme en farce gouvernementale. Loin d’être une opération victorieuse menée contre l’ETA, le gouvernement s’en est pris à des représentants de la société civile qui souhaitaient démontrer la volonté de désarmement de cette organisation et la faire entendre des oreilles autistiques des gouvernements français et espagnols.

Le plus invraisemblable, c’est l’aplomb avec lequel le ministre de l’Intérieur français a menti. En publiant un communiqué dans lequel il était revendiqué une « victoire » contre l’ETA et en laissant filer l’information selon laquelle j’étais présent et donc arrêté, Bruno Leroux savait pertinemment qu’il mentait. Outre le fait que l’intervention elle-même démontre que les autorités étaient au courant des tenants et aboutissants de cette initiative, l’annonce de ma présence-absence atteste que ces mêmes autorités savaient quels en étaient les protagonistes : des membres de la société civile et non de l’ETA ; et quel était leur objectif : neutraliser une première partie du stock d’armes détenu par l’ETA et le remettre ultérieurement aux autorités. S’il s’agit d’une victoire, ce n’est pas contre l’ETA qu’elle a été obtenue, c’est contre la société civile.

Le rétropédalage ultérieur du même Bruno Leroux qui fait reproche de vouloir « détruire » des preuves est tout aussi mensonger. Il n’a jamais été question que de neutraliser ces armes pour des raisons de sécurité avant d’être remises aux autorités.

On peut donc légitimement poser deux questions. Qu’est-ce qui a amené le ministre de l’Intérieur à mentir de manière aussi éhontée ? Les forces de l’ordre ne seraient-elles pas mieux employées à d’autres tâches en ces temps de risques d’actes, réels eux, de terrorisme ?

Ce qui n’est pas sujet à question, en revanche, c’est bien le rôle de factotum du ministre de l’Intérieur qui s’est mis ainsi à la disposition des autorités espagnoles encore plus sourdes à tout processus de paix que les autorités françaises.

Cet épisode laissera des traces. D’abord par les gardes à vues qui ont eu lieu et la procédure en cours qu’il faudra bien solder. Ensuite par le fait que le Parquet a maintenu une incrimination en lien avec le terrorisme alors qu’aucun acte de terrorisme n’était en préparation et qu’on ne voit pas très bien la nature terroriste d’un acte de désarmement. Enfin, par la mobilisation unanime des forces vives du Pays basque, droite, gauche et indépendantiste confondues contre ce qui leur est apparu comme une provocation des gouvernements français et espagnol.

Peut-on espérer que d’autres conséquences, celles-là positives, résulteront de cette manifestation d’autoritarisme ?

Revenons en arrière et rappelons quelques principes. La revendication d’indépendance ne saurait être qualifiée de « criminelle ». Il s’agit d’une opinion politique qui, dès lors qu’elle respecte les voies de la démocratie, ne doit pas être l’objet d’une répression. La lutte de l’ETA contre le régime franquiste, auteur d’un terrorisme d’Etat resté impuni, n’est pas ici en cause. La suite l’est. Le choix de recourir à la lutte armée, les assassinats d’individus en raison de leurs opinions ou simplement de leur appartenance à tel ou tel corps de l’Etat, l’organisation d’une forme de violence sociale contre les opposants à l’indépendance et même contre ceux et celles qui se contentaient de ne pas approuver les moyens employés était une faute politique et éthique. Nous l’avons dit en son temps et une partie du mouvement indépendantiste basque nous l’a tant reproché qu’il a créé sa propre organisation de défense des droits de l’Homme ! Je n’oublie pas non plus les agissements de l’Etat espagnol : Gal et tortures généralisées, traitements inhumains des prisonniers (la France n’agit pas différemment sur ce point) ou tentatives de réduire au silence des franges entières de la population. Pas plus hier qu’aujourd’hui, il n’est question d’établir une balance. Les crimes des uns n’effacent ou ne justifient pas ceux des autres.

Nous n’en sommes plus là. Depuis la conférence d’Aïte, en 2011, l’ETA a successivement renoncé à la lutte armée, entamé son désarmement en mettant sous scellés, sous contrôle international, son armement et offert d’y procéder concrètement sans contrepartie. Plus clairement encore sur le plan politique, cette démarche s’est accompagnée d’une insertion volontaire dans le processus démocratique et la perspective d’une dissolution de l’organisation. Ce sont là les choix autonomes et unilatéraux de l’ETA. La question des prisonniers et des exilés, qui ont adhéré à ce processus comme la question de la manière de recréer un espace d’échanges qui ne soit pas obéré par le passé, doit faire l’objet de discussions et de négociations. Aucun processus de paix n’a connu d’aboutissement crédible sans que les choses soient dites, les victimes, toutes les victimes, soient reconnues, les responsabilités encourues établies et une solution trouvée pour les participants au conflit.

C’est dans ce processus que la société civile et une grande partie de la société politique du Pays basque, au nord comme au sud, ont décidé de s’engager et c’est ce processus que la LDH a décidé, avec d’autres, de soutenir.

Face à cette volonté de traduire dans les faits ce désir de paix civile, les gouvernements espagnol et français continuent une guerre contre un ennemi qui n’existe plus au point de transformer en ennemis, comme on vient de le vivre, ceux et celles qui offrent leur médiation.

Rien ne justifie de poursuivre un combat qui entretient des miasmes anciens et qui est toujours susceptible de faire douter certains de la justesse du chemin emprunté.

Rien, si ce n’est la volonté de vengeance liée à l’idée absurde que l’autoritarisme empêchera la tentation de l’indépendance.

Quand les responsables politiques sont incapables de porter les espoirs des peuples qu’ils représentent, les sociétés civiles n’ont pas d’autres alternatives que prendre le relais. Certes, en agissant ainsi, elles s’exposent à se voir dénier toute légitimité à se substituer au jeu normal des institutions. L’argument n’est pas dénué de portée. Mais que faire quand le jeu normal des institutions, le respect de la « force injuste de la loi » conduisent à une situation bloquée ? Les faiseurs de paix de Louhossoa ont tenté d’apporter un début de réponse en prenant la responsabilité d’entamer le désarmement. La seule question qui vaille est celle d’un avenir partagé et apaisé des deux côtés des Pyrénées. Nous entretenons ce pari sur l’intelligence plutôt que de participer au cauchemar d’une lutte sans fin et sans raison. Il est temps de permettre un désarmement, il est temps de définir les modalités d’un dialogue pour clore ce chapitre. C’est pourquoi nous poursuivrons notre action.

Michel Tubiana

Président d’honneur de la LDH

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