Dépêche AEF sur l’intervention d’Alain Beitone aux Etats Généraux du Collège du SNES-FSU Aix-Marseille

 AEF – « Le modèle pédagogique dominant amplifie les inégalités » à l’école (Alain Beitone, professeur SES, colloque Snes)

Par Marie-Pierre Vega

Les tenants de « la logique économique libérale » appliquée à l’école et « le modèle pédagogique dominant », conforté par la réforme du collège, contribuent à renforcer les inégalités non seulement sociales, mais aussi d’apprentissage. C’est ce qu’affirme Alain Beitone, professeur agrégé de sciences économiques et sociales et membre du GRDS (1). Dans une intervention devant une cinquantaine de militants du Snes réunis pour des « états généraux du collège » lundi 10 octobre 2016, Alain Beitone dénonce la transformation de l’école en « marchés scolaires » qui « amplifie les phénomènes de ségrégation ». Il explique aussi pourquoi, « sous prétexte de démocratisation, d’individualisation des apprentissages et d’innovation pédagogique », l’école aboutit à « une pédagogie invisible » qui laisse sur le bord du chemin les élèves les plus socialement défavorisés.

Une cinquantaine d’enseignants de collège ont participé à des « états généraux » organisés par le Snes Aix-Marseille, lundi 10 octobre 2016, pour « identifier les blocages dans la mise en œuvre de la réforme, porter des revendications d’infléchissement pour la prochaine rentrée et peser dans le débat sur le système éducatif dans la perspective des élections présidentielles », a expliqué Caroline Chevé, secrétaire académique adjointe.

Invité à ouvrir les débats de l’après-midi sur les alternatives, Alain Beitone, ancien professeur agrégé de SES et membre du GRDS, estime que la réforme du collège renforce « la pédagogie invisible » qui domine à l’école et creuse les inégalités d’apprentissage.

Que faut-il entendre par démocratisation de l’enseignement scolaire ? « Il faut se demander si on se place d’un point de vue quantitatif : la massification des effectifs, ou qualitatif : les chances de réussite s’égalisent-elles quelle que soit l’origine sociale ? », interroge Alain Beitone. Il rappelle que « la massification a eu des effets positifs puisqu’elle a permis à de nombreux individus d’atteindre un niveau de formation qui était inaccessible lors des générations précédentes. Mais de nombreux travaux confirment que depuis les années 90, les inégalités se creusent, on le voit quand on s’intéresse aux parcours scolaires. »

Il en veut pour preuve les taux de réussite au bac. « Certes, nous sommes parvenus à 80 % d’une génération titulaire du bac », convient-il. « Mais quel bac ? Le bac général reste stable, aux alentours de 40 % d’une génération. C’est le bac pro qui a fait monter le taux, or les lycées professionnels recrutent massivement parmi les jeunes en difficulté au collège. C’est une orientation par défaut, qui dégrade le climat scolaire. Et pourtant j’ai été de ceux qui ont défendu la création du bac pro ! »

Les difficultés ont plus augmenté en éducation prioritaire que dans le reste du système.

Un autre phénomène « préoccupant pour tous ceux attachés à un idéal d’accès à l’éducation pour tous » est, selon Alain Beitone, « le creusement des inégalités dans les apprentissages scolaires ». Il remarque que d’un côté, le niveau moyen de maîtrise des connaissances attendues à la fin de la scolarité obligatoire a diminué. Mais de l’autre, souligne-t-il, le niveau des meilleurs se maintient, voire s’améliore, alors que le niveau des plus faibles se dégrade.

Un exemple : le pourcentage des élèves en difficulté ou grande difficulté dans la maîtrise de la lecture à la fin de l’école primaire est passé de 19 % en 1997 à 26 % en 2007. « Mais ces difficultés ont plus augmenté en éducation prioritaire que dans le reste du système », souligne-t-il. « C’est pourquoi on peut dire, en utilisant la formule de Pierre Merle (2), que la démocratisation de l’enseignement est ségrégative : on scolarise plus d’élèves et d’étudiants plus longtemps, mais les inégalités se creusent en fonction de l’origine sociale.

Pourquoi les inégalités se creusent-elles ? Deux causes, selon Alain Beitone : la logique libérale appliquée à l’école, et des facteurs internes au système éducatif. Ségrégation urbaine accrue, chômage de masse, précarisation de l’emploi et du revenu, notamment : la logique libérale, renforcée par la dégradation de la situation économique, affecte fortement les familles populaires, juge l’enseignant. « Cette logique économique libérale a commencé à s’appliquer au système éducatif. Les tenants de cette approche mettent en place une gestion par le marché. Ils défendent le renforcement de l’autonomie des établissements, les projets éducatifs locaux et les projets d’établissement. Les sociologues parlent de plus en plus de ‘marchés scolaires’ et cela doit être mis en relation avec la ségrégation accrue des établissements ou au sein des établissements », affirme-t-il.

Les sociologues parlent de plus en plus de « marchés scolaires ».

Il relève que « certains projets politiques préconisent d’accroître cette logique de marché », citant la mise en place du chèque éducation, le recrutement des enseignants par les chefs d’établissement, ou le libre choix de l’école par les parents… « Bref, une logique d’offre différenciée et de concurrence entre les établissements », insiste-t-il, qui « amplifie les phénomènes de ségrégation ». « Une étude de la Depp montre que les familles ont des comportements de plus en plus stratégiques qui renforcent les disparités sociales entre établissements. Il faut observer attentivement les réformes scolaires qui ont été mises en place aux États-Unis et en Grande Bretagne. »

Mais, relève-t-il, il y a aussi « des facteurs internes à l’école. Le modèle pédagogique actuellement dominant, qui a recours très massivement à une pédagogie invisible résultant d’une volonté de « déscolariser » l’école, contribue à accentuer les inégalités au détriment des élèves issus des catégories sociales les moins dotées en capital culturel ».

Que dit le modèle pédagogique « dominant » ? Alain Beitone estime que « sous prétexte de donner du sens aux apprentissages, ce qui est évidemment indispensable, on conçoit de plus en plus l’enseignement sous forme de projets, d’activités qui se veulent ludiques, qui sont en rupture avec la forme scolaire, avec des enseignants qui interviennent de moins en moins pour laisser l’élève construire son savoir de manière autonome ». Il poursuit : « On préconise le concret et on pense qu’à l’occasion de ces activités, les élèves vont réaliser, de façon largement informelle et donc implicite, les apprentissages visés par l’école ».

Le cumul des malentendus creusent les inégalités d’apprentissage.

Or, « en réalité, cette doxa de l’école produit des malentendus des apprentissages : les élèves dont la socialisation les conduit à être les plus proches de l’univers scolaire – on parle de connivence – perçoivent les enjeux cognitifs des activités proposées, et acquièrent la connaissance, mais pas les autres. Et c’est le cumul de ces malentendus, au fil du temps, qui produit et qui creuse les inégalités d’apprentissage. »

Que produit la réforme du collège ? La réforme du collège conforte cette « doxa », souligne Alain Beitone. « Notre ministre dit que l’interdisciplinarité donne du sens aux apprentissages. Comprenez : enseigner dans le disciplinaire n’a pas de sens. Elle dit aussi qu’il faut faire pratique, pas conceptuel, pas théorique. Le problème, c’est que sous prétexte de démocratisation, d’individualisation des apprentissages et d’innovations pédagogiques, on aboutit à une pédagogie invisible, où l’accès au conceptuel est très difficile, en particulier pour les élèves issus des catégories sociales les plus éloignées de l’univers scolaire, décrit-il.

Or, poursuit-il, « si l’objectif est bien d’assurer à tous les élèves la maîtrise d’une culture commune relevant à la fois des humanités, des sciences de la nature, des sciences sociales, des technologies, des pratiques artistiques, de l’éducation physique, et d’atteindre cette réussite de tous les élèves, il faut mettre en place des démarches pédagogiques qui reposent sur des pédagogies explicites ».

Il revendique donc « un cadrage fort des activités d’apprentissage, une classification forte des savoirs, qui distingue clairement les savoirs communs et les savoirs scolaires reposant sur des disciplines savantes de référence ». « Il faut donc se fixer des objectifs cognitifs ambitieux », conclut-il.

(1) A la retraite depuis juillet 2015, Alain Beitone a exercé les 20 dernières années au lycée Thiers et a été formateur à l’IUFM puis l’Espé d’Aix-Marseille. Il a notamment été membre du groupe d’experts sur la réforme des programmes de SES en 2010. Il est l’auteur de plusieurs articles, dont Disciplines scolaires et disciplines savantes sur le site du GRDS, un groupement autoconstitué de chercheurs professionnels ou non, ces derniers étant issus du mouvement syndical et/ou politique, et Le débat sur l’école : le camp progressiste doit se battre sur deux fronts, dans la revue du conseil scientifique d’Attac.

(2) Sociologue et professeur d’université spécialiste des questions scolaires.

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