Le voile sous toutes les coutures,LE MONDE IDEES

Pour les uns, il est le symbole de l’asservissement des femmes, pour les autres, un simple emblème de leur foi religieuse : en France comme dans la plupart des pays européens, le voile est devenu l’enjeu d’une bataille culturelle sans merci.

Depuis l’affaire des collégiennes voilées de Creil, en 1989, il ne cesse de susciter des controverses enflammées au sein des partis politiques, des associations antiracistes et des mouvements féministes.

En France, qui figure dans le top 5 des pays les plus athées du monde, il choque plus encore qu’ailleurs : 74 % des agressions recensées en 2015 par le Collectif contre l’islamophobie (CCI) en France concernent des femmes.

Si beaucoup de Français associent spontanément le foulard à l’aliénation séculaire des femmes, les chercheurs invitent cependant à la prudence. Et surtout à la complexité : il n’y a pas un, mais plusieurs voiles, insistent-ils.

L’enquête EuroPublicislam, menée de 2009 à 2013 par l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), comme nombre de témoignages réunis dans des livres récents, souligne en effet l’étonnante polysémie du foulard : le jilbeb noir d’une salafiste qui refuse de serrer la main à un homme n’a pas le même sens que le voile coutumier d’une retraitée marocaine ou que le foulard coloré d’une étudiante en sociologie qui invente, selon le mot de la sociologue Nilüfer Göle, un ­ « islam européen ».

Le nombre de femmes voilées progresse

Pour beaucoup, pourtant, tous ces voiles se valent. Et inquiètent. Parce que la société y voit un signe de radicalisation religieuse, mais aussi parce que le nombre de femmes voilées ne cesse de progresser.

L’enquête réalisée au printemps par l’Institut ­Montaigne auprès d’un échantillon de 1 092 personnes musulmanes ou de culture musulmane en témoigne : selon l’essayiste Hakim El Karoui et le chercheur Antoine Jardin, le nombre de femmes voilées a augmenté de 11 % entre 2003 et 2016. Si « la pratique sociale la plus répandue reste le non-port du voile », constatent-ils, 23 % des femmes de culture musulmane déclarent le mettre en toutes circonstances.

Au fil des ans, le foulard, en France, est ainsi devenu le signe le plus visible de la forte religiosité des populations issues de l’immigration. « La religion joue un rôle plus important dans la vie des musulmans [que dans celle des catholiques] aussi bien en tant que référence spirituelle, culturelle ou sociale, que comme trait identitaire, soulignent les chercheurs Patrick Simon et Vincent Tiberj dans l’enquête Trajectoires et origines(TeO), publiée début 2016 aux éditions de l’Institut national d’études démographiques (INED). Fait remarquable, les descendants d’immigrés issus de familles musulmanes gardent un plus grand engagement dans la religion, contrastant avec ceux venant de familles catholiques qui suivent plus ou moins l’évolution vers la sécularisation qui prévaut en France. »

Un signe religieux pas comme les autres

Dans un pays laïque qui proclame volontiers que la foi relève de la sphère privée, ce retour du religieux aurait pu se faire dans une certaine indifférence. Mais le foulard, au contraire, a exacerbé les passions de ce début de XXIe siècle.

Car en France le voile ne constitue pas un signe religieux comme les autres : pour beaucoup, il symbolise l’enfermement des femmes dans la tradition patriarcale. « Qu’on leur impose de cacher leurs cheveux parce que des hommes les tiennent responsables d’un désir sexuel qu’ils ne savent pas maîtriser me fait bondir », résumait la philosophe Elisabeth Badinter dans Marianne en 2015.

Si le foulard inquiète, c’est, bien sûr, parce que beaucoup associent ce signe visible de la religion musulmane à la menace djihadiste. Mais aussi parce que, dans certains quartiers, les contraintes communautaires laissent peu, voire pas de liberté aux femmes : le voile est parfois porté sous la pression d’un père, d’un mari ou d’un imam.

« Le jilbeb est l’un des marqueurs de la salafisation des territoires, estimait au printemps Gilles Kepel, professeur à Sciences Po et auteur, avec Antoine Jardin, de Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français (Gallimard, 2015). Il y a une sorte de pression morale sur les habitants, et en particulier sur les femmes qui ont une apparence musulmane, pour les remettre dans la norme. »

Un contexte et une histoire

L’existence de quartiers pratiquant le séparatisme culturel ne fait aucun doute : comme le souligne le rapport de l’Institut Montaigne, une « minorité » de musulmans (28 %) ont« adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République ».

Peut-on pour autant réduire le voile à un seul symbole, celui de la soumission, voire de la servitude ? Beaucoup de chercheurs se montrent circonspects. « Le foulard ne veut rien dire en soi : il est ce qu’en font les musulmanes, insiste le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de la radicalisation. Le voile d’une femme vivant en Arabie ­saoudite, où le foulard est obligatoire pour les autochtones, n’a rien à voir avec celui de Dalia Mogahed, la conseillère de Barack Obama qui travaille à la Maison Blanche. »

Selon ce chercheur, qui a écrit, avec la sociologue et ancienne maire (Parti socialiste, PS) de Dreux (Eure-et-Loir) Françoise Gaspard, Le Foulard et la République (La ­Découverte, 1995), cet accessoire, comme tous les symboles religieux, doit être replacé dans un contexte et une histoire.

« Le voile change de sens en fonction du lieu et du moment. Qu’y a-t-il de commun entre le foulard traditionnel d’une femme âgée issue de l’immigration qui le porte au nom de la coutume, le voile fondamentaliste et prosélyte d’une mère qui veut absolument l’imposer à ses filles mineures, le niqab noir d’une femme salafiste qui refuse tout contact avec les hommes, et le voile d’une jeune fille qui affiche sa foi musulmane, mais qui a grandi dans l’Hexagone et qui croit à l’égalité hommes-femmes ? »

Kaléidoscope

Pour saisir cette diversité, il faut, insistent les chercheurs, écouter ce que disent les femmes voilées. Mais rares sont ceux qui le font, y compris dans le monde de la recherche.

« Depuis la première affaire du voile, en 1989, les sciences sociales se sont penchées sur le modèle français d’intégration ou sur la laïcité. Mais très peu d’études se sont intéressées à la parole de ces femmes, constate Mirna Safi, directrice de recherche à Sciences Po. Elles ne sont probablement pas aussi soumises qu’on le dit, puisqu’elles choisissent de porter un vêtement sévèrement critiqué dans la sphère publique. Mais on ignore souvent leurs convictions, leur mode de vie et, surtout, le sens qu’elles prêtent à leur voile. »

L’enquête EuroPublicislam comble en partie ce vide. De 2009 à 2013, les chercheurs de l’EHESS, dirigés par Nilüfer Göle, ont étudié, dans vingt-et-une villes européennes, les polémiques consacrées aux prières de rue, au halal ou au voile (les résultats de leurs travaux ont été synthétisés dans Musulmans au quotidien, La Découverte, 2015).

A cette enquête scientifique s’ajoutent nombre de témoignages. Dans Des voix derrière le voile (Premier parallèle, 2015), la journaliste Faïza Zerouala donne la parole à ces femmes dont « on parle en permanence sans jamais les entendre ». Tandis que Fatimata Diallo, une lycéenne originaire de Bamako, raconte, dans Sous mon voile (Seuil, 2015), les raisons pour lesquelles elle a adopté le foulard peu après son arrivée en France.

Ce kaléidoscope de témoignages et de travaux bouleverse quelque peu les idées reçues. Les « silencieuses » de Faïza Zerouala ne sont pas forcément des femmes salafistes recluses qui vivent sous la coupe de leur mari : Asma est blogueuse, Fatiha commerçante en ligne, Sabrina chef de projet dans les télécommunications, Aya autoentrepreneuse dans l’événementiel.

Posture « transgressive »

Certaines ont divorcé, d’autres ont rompu avec leurs parents. Et la plupart, tant bien que mal, tentent de se frayer un chemin dans le monde du travail. « Elles se sentent aussi éloignées d’une Afghane en burqa que d’une Iranienne contrainte de porter un tchador sous peine d’être réprimandée par la police des mœurs », résume l’auteure.

Nadia, étudiante en biologie, s’est ainsi voilée contre l’avis de ses parents : elle affirme aujourd’hui vouloir « aller à la fac, faire des études longues, passer son permis et non rester à la maison et s’occuper des enfants, comme on l’imagine pour une femme voilée ».

Sabrina, qui est divorcée, ne cache pas ses ambitions professionnelles – occuper un jour des fonctions managériales « un peu plus poussées » dans l’entreprise où elle travaille. Asma, qui distille jour après jour des conseils mode et de beauté aux 180 000 abonnés de sa chaîne YouTube, est divorcée : elle a élevé seule sa fille avant de se remarier et elle ne compte aucunement s’arrêter de travailler.

Ces jeunes filles ont le même profil que beaucoup de femmes interrogées par le New York Times après l’affaire française du burkini : elles ont grandi en France, elles vivent de plain-pied dans leur époque et elles aspirent à « vivre leur vie » – certaines se disent d’ailleurs féministes.

« La plupart des jeunes filles voilées se présentent comme des femmes libres, déterminées, qui ont des ambitions professionnelles et qui ont fait un choix, constate la sociologue Mirna Safi. Un choix d’autant plus difficile qu’en France, afficher sa religion musulmane n’est pas neutre : pour des raisons historiques liées à la colonisation, la France a un rapport particulièrement conflictuel avec l’islam. Sur le marché du travail, le voile est un handicap, ces jeunes filles auront évidemment plus de mal à s’insérer. »

Exprimer des revendications identitaires

Quel sens ces jeunes filles donnent-elles à leur voile ? Toutes insistent évidemment d’abord sur sa dimension religieuse. Elles racontent volontiers leur cheminement spirituel : la découverte du Coran, la lecture des sourates. Dans toutes les trajectoires, une même envie de se rapprocher de Dieu, de vivre pleinement sa foi et, souvent, de renouer avec une religion que beaucoup de familles immigrées ont oubliée en s’installant en France.

« Les conditions de vie dans l’immigration sont marquées par une discontinuité avec l’environnement familial des coutumes religieuses, avec les chaînes de transmission et d’apprentissage de la foi », souligne Nilüfer Göle dans ­Musulmans au quotidien.

Mais les croyances religieuses ne sauraient tout expliquer : en France comme dans la plupart des pays européens, le foulard est aussi une manière d’exprimer des revendications identitaires.

« Le voile est un marqueur important dans les relations entre une majorité et une minorité, précise Mirna Safi. Il y a dans ce geste quelque chose de l’ordre du retournement du stigmate : vous me dites que ma religion est barbare, je la revendique dans une tenue qui est une forme d’affirmation de soi. » Une posture « transgressive » que Farhad Khosrokhavar résume ainsi : « Vous me voyez comme une immigrée dominée et soumise, j’affirme au contraire fièrement ce que je suis. »

Les signes d’une intégration réussie

Contrairement aux idées reçues, cette attitude, selon Nilüfer Göle, concerne avant tout les jeunes filles qui affichent les signes d’une intégration réussie – un bon parcours scolaire et de solides ambitions professionnelles.

« En parlant parfaitement le français et en faisant des études longues, elles cassent le stéréotype usuel de la femme musulmane immigrée, illettrée, qui occupe des emplois subalternes. Le foulard est une manière de contrebalancer cet effort d’assimilation : en le portant, elles ne tournent pas complètement le dos à leur passé et à l’héritage de leurs parents. Elles restent fidèles à une histoire qui est, en réalité, de plus en plus lointaine. »

Ces jeunes filles ne sont sans doute pas représentatives de toutes les femmes voilées, mais elles cadrent mal avec l’image de la femme soumise et silencieuse que décrivent certains discours politiques.

Pourquoi conjuguent-elles un mode de vie moderne et un vêtement qui, aux yeux de beaucoup, symbolise l’asservissement des femmes ? Comment comprendre ce geste dans un pays où la religion a toujours été associée, pour les femmes, à l’oppression ? En admettant, répond Nilüfer Göle, que leur islam n’est pas un islam importé « tel quel » des pays d’origine : imprégnées par plusieurs cultures, ces jeunes filles nées en Europe bricolent jour après jour un « islam européen ».

L’enquête EuroPublicislam montre ainsi qu’en France le port du voile n’est pas un acte traditionnel auquel on se conforme par habitude, comme dans les pays d’origine, mais un choix individuel mûrement réfléchi.

« En Egypte, au Maroc ou en Turquie, mais aussi chez les femmes immigrées âgées, le foulard est un fait communautaire que l’on respecte de manière un peu automatique, poursuit la sociologue. Chez les jeunes filles de la “post-immigration”, le voile est, au contraire, le fruit d’un cheminement très personnel, un signe de l’individualisation du religieux. Il n’a donc pas le même sens : alors que la première génération tentait de passer inaperçue, la seconde, née en France, qui est instruite et qui veut travailler, se sent suffisamment chez elle pour affirmer sa différence. Son voile est, d’une certaine manière, un signe d’intégration dans la modernité. »

« Comme les féministes d’hier »

Cette modernité n’est évidemment pas celle de la libération sexuelle : le hijab est une manière de mettre à distance les hommes dans l’espace public, de refuser les rapports de séduction et de protester silencieusement contre la liberté des mœurs qui caractérise les sociétés occidentales depuis le début des années 1970.

« Comme le voile des religieuses catholiques, il sert à se protéger du monde profane et de la sexualisation de la société, explique Florence Rochefort, chercheuse au CNRS. C’est une façon de dire : “Je ne suis pas disponible.” »

La plupart des jeunes filles rencontrées par Faïza Zerouala décrivent d’ailleurs le voile comme une « bulle » : il les protège de la sexualisation du monde occidental et des « regards déplacés » des hommes. Ces jeunes filles, résume Nilüfer Göle, s’imposent un régime de sexualité « protégée et contrôlée ».

Cette grammaire sociale est-elle pour autant une grammaire de la soumission ? La sociologue n’y croit guère. « Se soustraire au regard des hommes dans l’espace public et rapatrier la sexualité dans la sphère privée, ce n’est pas forcément contraire à l’émancipation. Ces jeunes filles refusent, c’est vrai, l’amour libre et la liberté sexuelle. Mais elles proclament que leur corps leur appartient, et veulent conquérir l’espace social et le monde du travail. »

Pour toutes ces raisons, Nilüfer Göle range ces jeunes filles parmi les « minorités actives » – comme l’étaient les féministes des années 1970. Celles-ci, rappelle-t-elle, « rejetaient les normes de la féminité imposées par la société : elles voulaient construire leur individualité par elles-mêmes. Les filles qui portent le voile font, d’une certaine manière, la même chose : elles cherchent à mettre à distance les normes patriarcales de l’islam en faisant des études et en travaillant. Mais elles cherchent aussi à mettre à distance les normes “libertaires” de la France en se protégeant dans l’espace public. ­Elles tentent donc d’inventer un modèle nouveau, comme les féministes d’hier. »

Fortes tensions

En France, ces femmes qui mêlent émancipation professionnelle et refus de la mixité, acceptation du divorce et distance avec les hommes, engagement citoyen et conservatisme des mœurs, suscitent souvent colère et incompréhension.

En portant des hijabs de couleur, en faisant des études à l’université, en revendiquant le droit de travailler, y compris avec leur foulard, elles irritent profondément une société en voie de sécularisation, qui pensait que la religion appartiendrait bientôt au passé. Comme si ces jeunes filles nées et éduquées en France trahissaient la promesse républicaine en affichant leur foi.

Les tensions sont aujourd’hui si fortes que certains hommes politiques sont tentés par l’interdiction : ils rêvent d’endiguer le port du foulard en multipliant les prohibitions, notamment à l’université.

Une voie que ­Farhad Khosrokhavar juge absurde. « N’est-ce pas un peu paradoxal, au nom de l’égalité entre les sexes, d’interdire à des femmes de porter un vêtement qu’elles ont choisi en toute liberté ? Cela consiste, au fond, à les considérer, non sans condescendance, comme des mineures infantiles qui ne savent pas où est la voie de l’émancipation. »

Le débat suscite de telles passions qu’il risque d’enflammer la campagne électorale de 2017. Pour le meilleur comme pour le pire.

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