Pas de profession sans professionnels, relevons la tête !

Le but de cet article au titre un peu provocateur est de s’intéresser plus particulièrement à la profession d’enseignant, certes particulière de par son statut de fonctionnaire d’État, mais dont ses membres en sont maintenant désorientés. Nous ne savons plus ce qui fait notre cœur de métier, et nous nous laissons faire.

Non, les enseignants ne luttent pas, ne luttent plus collectivement, cherchent quelle est la meilleure méthode pour être efficaces, pensent encore être épargnés de tant d’années de politique libérale (« on n’est pas à plaindre »…1), luttent sur des points de détail, gagnent des luttes mais au détriment d’autre chose, etc ; la liste des situations est longue et ne saurait être un avis tranché.

Un avis tranché, voilà bien ce qui manque dans la confrontation des enseignants et de cette réforme, pourquoi avons nous tant de retours de collègues qui expriment leurs difficultés à avoir des discussions sur leur lieu de travail ? Qu’est ce qui fait que la majorité du temps de pause est consacrée à des discussions futiles et qu’il est ringard d’être engagé1  ? Car rares sont les établissements où la réforme a suscité des discussions, quitte à ce que soit pour ou contre, peu importe mais qu’au moins il y ait discussions. Cette fuite en avant de notre profession semble être motivée par de réels problèmes de notre capacité à travailler, à exercer ce pour quoi nous avons été recrutés, mais la liste est TRES longue : réunions stériles1 , documents toujours plus nombreux à remplir, horaires décalés, image du métier1 , salaire1 , logique managériale2 , empilement de ‛nouveautés’ pédagogiques3, etc.

La liste a été sans cesse analysée bout par bout, cela contribue aussi à nous noyer : comment commencer à sortir d’un problème quand il a autant de ramifications qu’une hydre ? Notre perte de repères est installée et par instinct de survie nombre de collègues repoussent leur implication dans le travail, ou se drapent d’une apparente nonchalance. Cette réforme enfonce davantage encore le coin dans la dés-appropriation des tâches en rendant tout le monde responsable de tout et donc de rien (EPI, AP, EMC, EMI, etc)2-3, l’éclatement et le fractionnement2, voilà de quoi il est question. Personne n’y comprend rien, les inspecteurs même demandent des formations, mais tous les enseignants sont formés par des formateurs sans formation. Mais former sur quoi au juste ? De nouveaux mots sur des pratiques déjà existantes3 ? Dans quel établissement tout le monde a tout compris et avec le même sens ?

« Ce que je fais n’a aucun sens »2, voilà ce qui nous ronge mais dont on ne se donne pas le droit de parler, vraiment, analytiquement, pas râler pour manifester une colère (les sentiments prennent le dessus quand la raison ne peut s’exprimer4) car on est perdu encore une fois face à un problème si gros qu’on ne sait comment le nommer4 (les nommer pour chaque tête de cette hydre).

Alors on cherche à fuir et on peut lire des aberrations de la part des avant-gardistes (avant fuyards ?) telles que ce titre « des enseignants libérés par l’EIST » (Café Pédagogique du 20 mai 2015), que l’on soit pour ou contre l’EIST le problème est bien plus profond. Cet exemple reflète la malhonnêteté des formulations : nous sommes prisonniers, rétrogrades d’être fiers de notre maîtrise et du bien fondé de nos connaissances2 ! Comment collectivement pouvons nous laisser passer de telles injures ? Le ministère n’a cessé de marteler2 depuis de nombreuses années que les enseignements du collège rataient leurs objectifs de faire progresser les élèves (quel effet ce genre de propos à répétition peut avoir sur les parents et les enfants ??!!), que le collège est inégalitaire («  nous savons que ça ne marche pas », aucune preuve dans ce genre de propos…), que les enseignants ne se préoccupent pas des élèves (voir la campagne effarante contre le harcèlement où une enseignante accumule les clichés ! http://www.lemonde.fr/education/article/2015/11/03/harcelement-scolaire-la-video-qui-herisse-les-profs_4802255_1473685.html), la liste est incroyablement longue et tout cela s’est accéléré depuis la mise en place du socle commun.

Chaque mot, chaque petite phrase, chaque situation nous enfonce davantage et nous noie dans de nouvelles tâches à gérer sans formation, sans temps dégagé, sans concertation, sans confrontation aux expériences des pairs, sans retour4. Je suis fier de ce que j’enseigne et je suis convaincu que les connaissances que je fais passer aident les enfants à s’émanciper, à avoir un regard personnel plus critique que la veille, mais combien sommes nous convaincus ? Combien d’années m’a-t-il fallu avant de me dire que « globalement, même quand une séance est ratée et bien ce sera mieux à la prochaine, et surtout les élèves en ressortent avec quelque chose en plus » ?

Que plusieurs syndicats aient pu laisser passer ce genre de coups de marteau pour pouvoir pousser en avant la réforme est inqualifiable ! J’assume de les qualifier de traître à leur rôle. Ils contribuent à un mal être réel, et ne font pas ce pour quoi leurs syndiqués viennent les voir : les défendre dans leurs conditions d’exercice de leur métier ! Je travaille, je suis salarié, je mérite des conditions réelles de bon exercice de ma profession, je ne suis pas un bénévole ou en « mission » d’éducation, je suis convaincu de la portée positive de ce que j’enseigne !

Cette réforme du collège est sur plusieurs points indéfendables, même par les défenseurs des EPI ou autre dispositif fantoche :

  • pertes d’heures sur la DGH : équilibrée cette année grâce aux heures à la marge (2h45 par classe), mais qui ne sont pas inscrits, quid de cette promesse pour la rentrée 2017 ? et 2018 ?? Dans mon collège cela représente 8 % de la DGH qui peut ‛disparaître’.

  • la seule reconnaissance que l’on peut attendre est l’IMP, parfois dérisoire, quand aucun espace n’est créé pour bien faire la tâche qui sera ainsi indemnisée (pas rémunérée2)

  • aucune preuve concrète pour justifier la disparition des bilangues et autres classes européennes,

  • mensonge de la ministre de dire « qu’aucune matière ne perd d’heures », pourquoi nous infantiliser au lieu d’expliquer la visée politique réelle2 ?

  • nous sommes concrètement pris par des moins que rien par la directrice de la DGESCO ou bien dans les messages du ministère, ringardisés2 (et je pèse mes mots) par les auto proclamés ‛réformateurs’ avec la même simplification bête d’un « je suis Charlie » donc les autres ne le sont pas4 ?

  • le nombre d’élèves par classe rend inutile toute recherche pédagogique, la différenciation (quelle trouvaille ! Personne n’y avait pensé avant…) ne doit pas être l’alibi qui fait tout passer,

  • la ‛novlangue’2 déstructure notre capacité à communiquer, à échanger, à analyser, à réfléchir !

  • nous manquons de formation concrète2, les offres de formation au PAF ne cessent de diminuer et le temps nous manque,

bref il y a des fondamentaux de base de travail que nous devrions pas cesser de réclamer. Oui c’est rétrograde de demander des aménagements de locaux, mais parce que ça fait si longtemps que nous ne parvenons plus à nous faire attendre que nous en sommes usés, alors on arrête, on s’auto-convainc qu’on a tort4. Et pourtant tout point, aussi simple que ça, est important dans les conditions d’accueil et donc celles de mises en situation pour les élèves4 qui sont des personnes à prendre en compte à part entière, leur vécu, leurs émotions, leurs ressentis.

Les élèves méritent mieux, chacun mérite mieux. Nous devons revendiquer que nous avons une formation, que nous avons une expérience, que nous l’investissons dans notre travail à chaque seconde, que nous savons ce que nous faisons, et que si parmi ces points il en manque alors nous méritons de progresser !

Notes

J’ai voulu recenser là les formulations sous 4 axes qui me semblent des problématiques à repérer pour chercher des moyens de s’en échapper. Chacune mérite une vraie analyse approfondie, riche d’exemples et de partages pour apprendre à la repérer :

  1. les mots faciles, phrases toutes faites, qui empêchent de penser, mais qui rassurent (ne l’oublions pas avant d’attaquer quelqu’un qui utilise ce mode de communication) : des faits, des preuves, des références, voilà un premier jalon de notre démarche de résolution de problème.

  2. gestion du personnel digne du ‛chaos management’ instillé dans les entreprises depuis des années (mais très mal maîtrisées pour l’instant ! On peut encore avoir le dessus sur l’incongruité de ces dispositifs), tout ce qui relève de bâtons dans les roues du petit vélo qui aime tant gamberger dans nos têtes. Pas là ! Surtout pas ! Horreur ! En vous empêchant de vous poser, d’analyser, communiquer pour construire un raisonnement, ils gagnent par la précipitation et vous font vous diminuer, dévaloriser, c’est tout ce qui aide à vous saper votre énergie.

  3. pédagogie détournée, concepts réinventés, proche du ‛chaos vocabulaire’ s’il existait. On change les mots, on concatène les adjectifs, on récupère un concept élémentaire et on change le nom. On enfonce encore le clou « comment, vous ne faîtes pas ça ? Seules ces méthodes sont utiles aux élèves ». Relisez des écrits fondamentaux et relativisez.

  4. tout ce sur quoi on ne parvient pas à mettre de mots, sur l’instant, il y a un dysfonctionnement mais on ne voit pas pourquoi. Des brides de psychologie, de regard distancié permet de revoir, de comprendre comment l’empathie (qui fait le social de l’humain) est détruite, bloquée. Maîtrisée cela permet de créer un ‛climat’, cette vraie richesse qui permet de consolider 2 des 3 côtés du triangle enseignant – élève – savoirs.

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