Conférence gesticulée de Bernard Friot à La Montagne (44) le 4 juin 2016

Impressions libres de Ludovic sur la conférence gesticulée du 4 juin (voir ici : https://nantessecteurouest.wordpress.com/2016/06/25/conference-gesticulee-de-bernard-friot-a-la-montagne/)

Bernard Friot, lors de ses conférences, prend toujours des risques, notamment celui de prendre son public à rebrousse-poil, en passant sans complaisance au tamis de son analyse du salariat les mots d’ordre, positions et dogmes des partis de gauche et syndicats combatifs actuels… autant de structures dont il est par ailleurs solidaire. Là, à La Montagne le 4 juin, en enrichissant son propos d’éléments plus personnels, devant un public nombreux et très varié, il a pris des risques supplémentaires :

  • risque de dérouter les personnes venues là par curiosité sans véritable connaissance de ses thèses, par un aller-retour récurrent entre la poésie, les sciences sociales et quelques éléments de sa biographie ;
  • risque de dérouter son public plus « connaisseur » (a priori plus athée et « bouffeur de curé » que catholique pratiquant) en dévoilant une partie de sa foi chrétienne ;
  • risque de dérouter son public « de gauche » (donc a priori la grande majorité des personnes présentes !), en présentant le PCF et la CGT comme les acteurs centraux de l’émancipation de la classe ouvrière au XXème siècle en France, alors même qu’il critique nombre de leurs positions actuelles, et malgré les reproches récurrents qu’on adresse, à gauche, à ces deux organisations (liens passés avec le régime stalinien, fonctionnement selon un « centralisme (peu) démocratique », liens avec le lobby nucléaire…) ;
  • risque de donner à la conférence gesticulée une tournure introspective parfois d’apparence apaisée, à l’occasion des détours par la poésie et la confrontation qui s’ensuit entre des appels à l’émancipation et des moments de méditation intimiste… en somme le risque pris ici a été de moins faire appel à la mobilisation politique de tous qu’à la réflexion critique de chacun ;
  • risque de se mettre en scène ! avec tout ce que cela peut comporter d’oublis, de non-maîtrise de toutes les données de la scène ou de la tenue du corps (trébucher sur les pieds de pupitre, ne pas se placer exactement dans le champ des projecteurs…)… mais aussi risque de donner un aspect « prédication du curé » à son discours écouté dans un silence… religieux !

Chacun de ces risques a été entièrement assumé par Bernard avec calme et humour.

Là où la conférence gesticulée a ajouté une véritable valeur à la conférence habituelle, c’est dans « l’incarnation d’une hypothèse » comme dit Franck Lepage en présentation (une « expression par le corps », en quelque sorte) du chercheur en sciences sociales, rendue possible par la proclamation poétique et les évocations autobiographiques. En tant que chercheur en sciences sociales, Bernard entend « chercher où est l’émancipation », à l’aide de tous les outils scientifiques disponibles. En tant que conférencier gesticuleur, et à ce titre proclamateur de poésie et conteur de sa vie, il nous rappelle, toujours avec beaucoup de pudeur, à la force de ceux de qui nous héritons : les résistants, la classe ouvrière ; de ceux à qui il a succédé : ses parents, grands-parents… ; et peut-être, mais alors très discrètement, de celle qui a toujours fait son admiration : sa femme. Aragon y brille à nouveau de ses mille feux ; le communiste conquérant, le résistant, l’amoureux renaissent et sortent de leur « enfouissement sous Ferré et Ferrat ». Surprise, au passage, du spectateur (peut-on nommer ainsi l’individu qui assiste à cette conférence gesticulée ?) : ces deux chanteurs tant adulés à gauche n’ont peut-être pas œuvré autant que cela pour faire connaître le meilleur du poète. Mais il y a aussi Neruda. Et Apollinaire, pour l’évocation bucolique d’une enfance paysanne dans un univers « sans moteur ». Et même La Fontaine… ! L’espiègle fable du Corbeau et du Renard permet d’appréhender différemment quelque évènement ressortissant de la lutte des classes… La poésie, puissante, sensible et galvanisante d’Aragon et Neruda nous aide à « trouver les mots » pour résister… et imaginer autre chose que la violence qui nous est imposée. Les odes au courage inouï des partisans sont autant d’appels à renverser tout régime autoritaire en place… elles nous percutent dans nos hésitations actuelles, et viennent nous suggérer que les combats de nos aïeux méritent notre admiration : cette poésie nous le chuchote et nous le crie. Par suite, les sciences sociales peuvent prendre le relais : les combats menés pour la création de la sécurité sociale, puis du régime général, doivent être appréciés par nous, descendants lointains du XXIème siècle, à la hauteur de leur portée révolutionnaire, et ils méritent aussi bien notre admiration que l’héroïsme des résistants. Les poésies de la résistance sont capables de (r)éveiller ce noble sentiment et le désir de continuer l’œuvre commencée avec succès, si vite stoppée : c’est en tout cas un des paris pris par Bernard dans sa conférence gesticulée.

Ainsi incarné, le chercheur en sciences sociales peut dérouler sa réflexion avec humilité, qui doit commencer par « se mettre à l’école de la classe ouvrière ». Passer du « soutien dégueulasse à un vaincu » à l’admiration d’une classe sociale encore bien vivante. « Dégueulasse » parce qu’adressé nécessairement à une victime qui n’a pas ce que j’ai, définie par son manque, qu’on juge incapable de s’en sortir et donc qu’on condamne au maintien de son état à perpétuité, en adoptant un mépris de classe. Je crois que c’est en effet souvent vrai, nos différents combats, tous très sincères, aux côtés des pauvres, des chômeurs, des « privés de… » (logement, emploi, revenu…), sont souvent entachés de ce grave travers.  « Quand on dit qu’on va soutenir quelqu’un au nom de la solidarité, c’est pour lui casser la gueule ». Exemples : soutenir les vieux par solidarité intergénérationnelle, ou  bien les mères de famille en leur offrant un cadeau pour la fête des mères, parce qu’elles sont si douces et aimantes… (Bernard appelle de ses vœux le jour où les mères piétineront leur cadeau de fête des mères, qu’il se rassure, un nombre croissant d’institutrices, pardon, de professeures des écoles, n’imposent plus à leurs élèves la corvée de confection du cadeau en question). Ce faisant, on fait des unes et des autres des êtres définitivement improductifs, tout aussi indispensables au « vivre ensemble » qu’ils sont rendus dépendants de nos bons sentiments. Et si nous leur faisons preuve de nos bons sentiments, c’est précisément que nous n’avons pas l’intention de leur reconnaître un statut d’égaux, c’est-à-dire de producteurs de richesses comme nous ! Dans cette affaire il faut rester humble : ce n’est pas l’origine ouvrière ou populaire qui vaccine contre les idéologies du renoncement ou de la solidarité avec le capital, ni qui assure une véritable solidarité avec la classe ouvrière. Bernard le confesse, après avoir évoqué son enfance passée dans un milieu rural très pauvre : « longtemps j’ai soutenu la classe ouvrière ». Il nous invite à une conversion, en nous contant la sienne : « j’ai arrêté de vouloir aménager le capitalisme », et ainsi de soutenir ses victimes. Conversion dont on comprend qu’il a mis du temps à l’accomplir. Première étape, après des années d’études d’économie, le 6 août 1989 exactement, à l’occasion d’une invraisemblable quête cinématographique à Paimpol : c’est l’épisode de l’illumination, où il comprend pourquoi les concepts théoriques qu’il utilisait jusqu’à présent le rendaient bègue sur l’objet qu’il travaillait : le salaire ne doit pas être pensé comme la contrepartie d’un travail concret effectué pour un employeur (raisonnement restrictif dont les économistes ne parviennent pas à se défaire), mais comme un droit politique, conquis par des luttes permanentes, qui reconnaît de fait également d’autres formes de  travail concret (celui du retraité, du parent, du chômeur…) grâce à la cotisation sociale (faisant partie de la masse salariale, donc financée par la valeur ajoutée des entreprises). Qu’on le veuille ou non, une partie non négligeable de la richesse créée par les entreprises (de l’ordre de 20 à 25%) retourne aux bénéficiaires des prestations sociales, faisant de ceux-ci des travailleurs salariés (et libres d’employeurs !) à part entière. Si on ajoute à cela la gestion des caisses du régime général par les représentants des salariés, l’aspect anticapitaliste du salaire et de la cotisation sociale apparaît clairement : ce que la classe ouvrière a arraché à la bourgeoisie par ses luttes, c’est la reconnaissance de son travail hors du cadre de l’emploi, et la gestion des recettes de cotisations par les intéressés. Situation en partie comparable dans la fonction publique : le travail des fonctionnaires, payés à leur grade, c’est-à-dire selon la qualification liée à leur personne, est reconnu y compris dans la période de retraite. Dès lors les matériaux sur lesquels il travaillait commencent à parler : « les documents ne nous donnent jamais que les informations sur lesquelles nous nous questionnons ». C’est à partir de là qu’il devient chercheur en sciences sociales, avec comme objectif de « remettre la classe ouvrière sur la photo ». De cesser d’expliquer en quoi nos adversaires ont gagné la lutte des classes et y ont mis fin. De rompre avec une certaine tendance des études sociologiques actuelles, aussi brillantes soient-elles, montrant la force des classes dominantes (cf. notamment les Pinçon-Charlot). De montrer qu’en étudiant l’histoire du mouvement ouvrier, on peut trouver les voies de l’émancipation pour demain. C’est une position assez isolée dans les sciences sociales, mais pas dans le champ du militantisme : Bernard en sait quelque chose.

Cependant il faut quand même prévoir un moment de mise en évidence des points d’appui de la religion capitaliste. L’église capitaliste répand son catéchisme partout et en permanence : propriété lucrative, marché du travail, financement par crédit… ces trois institutions centrales du capitalisme, qui constituent dans leur ensemble un dogme et donnent lieu à la pratique de rituels, sont naturalisées par tous les médias qui se font leur relais à longueur de journée, mais également par l’ensemble des structures de l’Etat. Sainte Propriété Lucrative : les séquences quotidiennes en direct de la Bourse, le CAC40… Saint Marché du Travail : dès la classe de cinquième, nos enfants sont sommés de savoir ce qu’ils veulent faire plus tard afin de satisfaire aux « exigences du marché du travail » ; les chômeurs, après avoir confessé à Pôlemploi qu’ils n’ont pas recherché activement un emploi, se voient obligés pour le salut de leur âme d’effectuer un stage inutile, un bilan de compétence, etc. Saint Crédit : la Grèce a désobéi en refusant de rembourser, donc elle ira en enfer… Mais nos Smartphones, internet, sites d’information consultables 24 heures sur 24 et autres technologies avancées ne seraient rien si des relais critiques ne légitimaient pas leurs logorrhées. Les thuriféraires patentés du capital (« les grands prêtres ») voient en effet leur action confortée par la « protestation illusoire » des « économistes atterrés » ou d’autres athées militants (« le bas clergé »)… « militants du dimanche, qui continuent d’aller à la messe » en défendant le salaire comme pouvoir d’achat. « J’ai arrêté de vouloir aménager le capitalisme », dit Bernard : justice fiscale, lutte contre l’austérité, baisse des inégalités, plein emploi par une relance européenne des grands travaux, pôle public bancaire, rachat par la Banque Centrale Européenne de la dette des Etats, meilleur partage de la valeur ajoutée… les combats de la gauche, certes légitimes mais faisant obstacle au développement d’une alternative, c’est-à-dire les conduites d’évitement, ne manquent pas. Bernard ne donne pas de leçon : il nous fait part de l’évolution de ses choix et nous invite à nous asseoir face aux nôtres.

Mais le maître-mot de sa conférence gesticulée, c’est l’admiration que nous devons à la classe ouvrière française pour son œuvre fondamentale, le Régime Général de la Sécurité Sociale. Il faut partir des trois lectures fausses de l’épisode 1946 : la première est la thèse orthodoxe du patronat discrédité au sortir de la guerre, ayant en quelque sorte laissé le champ libre à la CGT et au PCF pour corriger les inégalités de la répartition primaire des revenus. La deuxième est la thèse régulationniste keynésienne : la sécurité sociale s’est révélée comme le moyen le plus approprié après la seconde guerre mondiale de solvabiliser les travailleurs/consommateurs lors de la période fordiste. La troisième lecture fausse est marxiste, synthétisée sous l’appellation « capitalisme monopoliste d’Etat », où la sécurité sociale est analysée comme une béquille du capital, un moyen mis en place par les capitalistes eux-mêmes pour « assurer les besoins de la reproduction élargie de la force de travail », et ainsi éviter/repousser la baisse tendancielle du taux  de profit. Ces trois lectures fausses ont en commun l’adhésion à la thèse de l’existence d’une seule classe agissante : la bourgeoisie. Au fil de son discours, Bernard présente d’autres thématiques développées dans le champ intellectuel, prolongeant en quelque sorte ces lectures fausses, et aboutissant à la confiscation ou à la dissimulation du produit des luttes ouvrières : en histoire, par exemple, la fable faisant de la sécurité sociale l’œuvre de De Gaulle et Laroque. Ou encore la lecture assurancielle : les « risques sociaux » sont pris en charge par des « techniques assurancielles » garantissant un « salaire différé » et une péréquation des charges entre actifs et employeurs. Ou encore la lecture sociale-démocrate : la sécurité sociale comme ciment du « vivre ensemble » grâce à la solidarité intergénérationnelle, des biens portants envers les malades… thématiques qui ont été utilisées pour lutter contre le projet d’unification des régimes de sécurité sociale, et ce dès la création du régime général.

Une fois ces lectures fausses bien identifiées, on peut puiser dans la nouveauté de 1945-46 pour trouver les voies d’émancipation possibles. Qui parle aujourd’hui d’Ambroise Croizat ? Ce ministre communiste du travail de 1945-46, premier et seul « ministre des travailleurs », a lutté contre l’émiettement de la sécurité sociale (et sa soumission à l’aléa patronal) en unifiant ses caisses et en en confiant leur gestion aux intéressés : les travailleurs eux-mêmes. Le régime général s’est donc construit contre la sécurité sociale, qui existait déjà sous une multiplicité de formes : pensions de la fonction publique (1853), assurances contre les accidents du travail (1898), assurance retraite (1910) améliorée en 1930 ainsi que l’assurance maladie, régimes spéciaux et allocations familiales (années 1930)… Mais le régime général s’est aussi construit contre toutes les forces conservatrices (la droite parlementaire : le MRP, mais aussi les socialistes de la SFIO, les patrons omniprésents dans les instances politiques après guerre contrairement à ce que prétend la légende, les assurances privées, les médecins, la CFTC…). L’histoire du régime général n’est donc pas l’histoire d’un « consensus » social-démocrate ou keynésien, puisqu’elle est marquée par les attaques successives menées contre lui, à commencer par la création de l’AGIRC dès 1947 puis de l’ARRCO en 1961 instaurant des systèmes à points (rétablissant la logique « j’ai cotisé j’ai droit ») et séparés l’un de l’autre, sans oublier l’instauration du paritarisme dans la gestion des caisses (ce qui revient à donner le pouvoir de décision au patronat) par De Gaulle en 1967.

Aujourd’hui les institutions nées de cette construction conflictuelle restent très puissantes, même si elles sont toujours aussi combattues par les forces conservatrices. D’abord il faut souligner les réussites indéniables de ces dispositifs : les allocations familiales ont été dès la fin des années 1940 le premier salaire des ménages ouvriers, financées par le travail salarié… parce que la loi d’Ambroise Croizat (1946) donne pour la première fois le droit de toucher les allocations familiales sans avoir d’emploi  ; la pension de retraite est aujourd’hui proche de 100% du dernier salaire net (du moins pour les hommes) ; le système de santé, qui a permis de faire de la grande majorité des médecins des salariés grâce aux cotisations sociales, est bien plus efficace qu’aux Etats-Unis, où il est moitié plus cher. Au total, le régime général couvre une somme supérieure au budget de l’Etat, gérée par les travailleurs (jusqu’en 1967), sans employeurs et sans crédit, ce qui n’est pas la moindre de ses performances anticapitalistes ! Il faut donc marteler que le régime général de la sécurité sociale est l’œuvre de la classe ouvrière, et que cette œuvre est loin d’être dépassée par les évolutions du capitalisme actuel. Au contraire, elle reflète la création d’une classe révolutionnaire homogène de travailleurs, qui propose un autre mode de production. Elle complète l’institution du salaire à vie selon le grade dans la fonction publique. Une des grandes réussites de la fonction publique réside dans la grande mobilité géographique et professionnelle de ses fonctionnaires. Cela, grâce au fait que le salaire est fixé par la qualification de la personne et non du poste qu’elle occupe, et grâce à la gestion des personnels au sein d’organismes paritaires auxquels participent les fonctionnaires eux-mêmes (loi créée en octobre 1946 par Maurice Thorez, que l’histoire a réduit à « l’homme de Moscou »). Constat statistique supplémentaire au propos de Bernard : au total, si on ajoute aux quinze millions de retraités actuels en France les cinq millions de fonctionnaires (sur 26 millions d’actifs occupés), on voit que le salaire à vie est le sort partagé par un tiers de la population !N

Nous avons sous les yeux, et sous la main, des outils d’émancipation dont nous pouvons nous saisir pour exhorter par exemple les retraités à « arrêter de bricoler », à travailler librement y compris dans des organisations productives marchandes, éventuellement en progressant en qualification, puisque la qualification peut être attachée à la personne et non au travail concret qu’elle effectue ! Nous avons la possibilité de supprimer le chômage en substituant à l’emploi aléatoire le salaire à vie. Nous pouvons tous et chacun devenir copropriétaires d’usage de notre outil de travail, afin de définir démocratiquement ce que nous allons produire et de quelle manière. (D’ailleurs le désir de coopération existe déjà, très fort, et pas seulement parmi les retraités : il n’y a qu’à voir l’investissement des actifs dans les associations). Nous sommes capables de nous auto-organiser afin de produire des richesses, sans employeur qui nous menace de licenciement et sans crédit qui nous lie à un fournisseur de monnaie privée. Nous pouvons donc éteindre cette violence-là, consistant en un chantage totalement cynique exercé par les possesseurs d’un patrimoine sur les non-possesseurs. Ce n’est pas une utopie, c’est un projet dont on peut décliner un certain nombre de possibilités concrètes de mise en place (création de caisses de salaires, de caisses d’investissement…). Mais cela reste suspendu à une connaissance un peu plus précise des créations de la classe ouvrière en France… une connaissance plus « reconnaissante » et admirative. Un dernier mot, au sujet de la foi que cela génère : Bernard confesse la sienne dans cette conférence, en contant un épisode de la vie de Jésus. (D’aucuns parleraient de coming out !). Lorsque celui-ci est à la veille d’être condamné, puis exécuté, une femme vient lui verser un flacon de parfum sur la tête, ce qui choque ses disciples qui s’écrient au gaspillage de ressources qu’on aurait pu donner aux pauvres. Jésus leur adresse alors une réponse cinglante (et à double niveau d’interprétation) : « vous avez toujours les pauvres avec vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez, mais vous ne m’avez pas toujours ». Je repense alors à une idée que Bernard distillait dans ses conférences précédentes : on ne lutte pas contre la pauvreté en luttant contre la pauvreté. Transposé à notre époque, le problème soulevé ici désigne les dispositifs pour les pauvres, « qui sont toujours de pauvres dispositifs »… mais qui font tellement de bien à ceux qui montrent de la  générosité. Ce n’est pas de soutien, matériel ou moral, dont ont besoin les « pauvres », si tant est qu’on puisse nommer ainsi les personnes que le mode de production capitaliste du XXIème siècle maintient dans un statut de membres de seconde zone… c’est d’un salaire à vie dont elles ont besoin, qui reconnaisse leur qualification, et qui les reconnaisse comme producteurs de richesses. L’aide sociale définit ces personnes comme pauvres et les condamne à leurs manques (et si elles refusent ou ignorent le recours à cette assistance, les statistiques officielles, dans un élan de charité et de repentance, se chargent de les faire rentrer dans les cases « ménages vivant sous le seuil de pauvreté »). Ce détour par la religion peut apparaître comme superflu ou incongru au public incroyant de Bernard (dont je suis), mais il a le mérite de rappeler qu’une émancipation est possible si (et seulement si) nous déplaçons notre foi : de l’adhésion (plus ou moins subie) au dogme de l’église capitaliste à l’admiration de ceux qui lui ont résisté ; de la croyance que la classe ouvrière est vaincue à la foi en la construction d’une classe révolutionnaire, capable de s’organiser et d’inventer les structures du bien commun.

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